La Lettre 31 juillet 2026

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La Lettre d’Afghanistan 31 Juillet 2026
Numéro 84

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Les gros titres continuent de traiter l’Afghanistan comme si la guerre s’était achevée en 2021. Ce n’était pas le cas. Le champ de bataille évolue, tout comme les terroristes qui prospèrent sur le sol afghan.

On avait pourtant enterré, un peu vite, les derniers soldats de l’Armée nationale afghane. Ceux qui, en août 2021, avaient obéi au président Ghani lorsqu’il leur avait ordonné de déposer les armes. Ceux dont on répétait qu’ils ne pouvaient plus combattre, privés du soutien technique et logistique de l’armée américaine dont ils avaient appris à dépendre. Beaucoup les croyaient définitivement hors jeu. C’était compter sans leur refus de la défaite : ces hommes n’ont pas disparu, ils se sont tus, dispersés, réorganisés. Et s’ils reprennent aujourd’hui le combat, c’est en ayant tiré la leçon de leur effondrement. Ils combattront avec leurs propres armes et leur propre savoir-faire, sans dépendre de moyens bien trop sophistiqués pour le terrain afghan. Une guerre à leur mesure, débarrassée de la béquille technologique qui avait fait leur force hier et causé leur chute au moment du retrait.

Général Yasin Zia, leader du Front de la liberté afghan : « nous vaincrons les Taliban, quoi qu’il nous en coûte, nous les vaincrons ».

La Lettre de cette semaine sera presque exclusivement consacrée à l’émergence sur le terrain de la résistance afghane, évènement plus que symbolique.

Les fronts militaires actifs dans plusieurs provinces sont pour la plupart issus de ce réservoir : anciens de l’ANA et commandos des Forces spéciales. Ce qui se dessine aujourd’hui dans les vallées du Badakhchan, du Panjshir ou du Takhar n’est plus le baroud d’honneur de quelques irréductibles, mais la structuration progressive de véritables fronts, dotés d’un commandement, d’un maillage territorial et d’une communication propre.

Cette montée en puissance intervient dans un contexte international ambivalent. D’un côté, certains soutiens extérieurs tendent à consolider le régime que ces fronts combattent : la reconnaissance du gouvernement taliban par la Russie en juillet 2025, puis la signature en mai 2026 d’un accord de coopération militaro-technique entre Moscou et Kaboul, dessinent les contours d’un appui susceptible de renforcer les capacités de répression des taliban. Une assistance russe en matière d’entretien du matériel, de formation et d’équipement viendrait précisément accroître les moyens dont dispose le régime pour réprimer une résistance armée qu’il peine encore à réduire.

De l’autre, ce rapprochement demeure singulièrement isolé. La Russie reste à ce jour le seul pays à avoir reconnu les autorités talibanes, et cette singularité, loin de lui conférer une position d’avant-garde, tend à l’isoler à son tour. En faisant cavalier seul, Moscou mise sur un partenaire que ses propres alliés régionaux continuent de tenir à distance : à Cholpon-Ata, le 24 juillet, les ministres des Affaires étrangères de l’Organisation de coopération de Shanghai se sont réunis pour traiter de l’Afghanistan sans convier les taliban et, pour certains, contre eux. Moscou a beau plaider pour une réintégration de Kaboul, elle se heurte au refus d’au moins un membre, le Pakistan étant désigné comme le principal opposant. Le pari russe apparaît ainsi à contre-courant d’un consensus régional qui, de la légitimité aux préoccupations sécuritaires, reste hors d’atteinte des taliban.

C’est donc à cette double équation que nous consacrons cette édition : l’affermissement sur le terrain de fronts qui refusent la fatalité de la défaite, face à un pouvoir qui engrange quelques appuis extérieurs sans parvenir pour autant à briser son isolement régional, ni à entraîner derrière lui son principal parrain. Fait notable, l’expansion même de ces fronts de libération nourrit les inquiétudes sécuritaires des voisins de l’Afghanistan et éloigne d’autant la perspective d’une reconnaissance des taliban : plus l’intérieur du pays sera instable, moins le régime, et le pari russe qui l’accompagne, auront de chances de s’imposer au sein des instances régionales.


PERSPECTIVE: La résistance de l’Afghanistan ne combat plus seulement les talibans

Dans une analyse publiée par Homeland Security Today, Sarah Adams part d’un principe simple : pour juger une organisation terroriste, ses actes renseignent davantage que ses discours. Toute organisation de ce type se proclame victorieuse ; c’est dans ses redéploiements, ses recrutements et le choix de ses alliés que se lisent ses véritables difficultés. Appliqué à l’Afghanistan, ce prisme conduit l’autrice à une thèse forte : contrairement à l’image d’un conflit clos depuis 2021, le champ de bataille afghan est de nouveau actif, et il révèle une évolution préoccupante du camp taliban.

Le point de bascule se situe au Badakhchan. Le 17 juillet, le front Sepahiyan-e-Mihan, composé pour l’essentiel d’anciens soldats de l’ANA et des Forces spéciales, s’empare temporairement du district de Yaftal-e-Paeen. Le 23 juillet, le Front de la liberté de l’Afghanistan (AFF), dirigé par le général Mohammad Yasin Zia, lance une offensive coordonnée sur le district de Zibak et prend, en quatre jours de combats, plusieurs check-points et positions stratégiques. Pour Sara Adams, l’important n’est pas tant le territoire conquis que la réaction des taliban, révélatrice d’un régime placé sur la défensive.

Cette réaction est le cœur de la démonstration. Les taliban ont redéployé vers le nord certaines de leurs formations les plus aguerries du Sud, dont des unités commandées par le mollah Abdul Qayyum Zakir et des éléments de la Hebati de Mawlawi Hamidullah Musafir. Surtout, ils ont relancé le recrutement dans leurs bastions méridionaux traditionnels, sans obtenir le nombre de jeunes combattants espéré, signe d’une réticence croissante dans leur propre terreau. L’autrice signale au passage l’effritement du moral des unités du Nord et le creusement des divisions entre factions pachtoune et non pachtoune, sur fond de rivalités autour des revenus du narcotrafic et des mines d’or.

Face à ce déficit d’effectifs, les taliban se seraient tournés vers leurs alliés djihadistes de longue date. Adams rapporte une réunion tenue au Nouristan, réunissant de hauts responsables taliban et du réseau Haqqani, dont Abdul Aziz Haqqani, avec des représentants d’Al-Qaïda, du Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO) et de Jamaat Ansarullah, autour d’un objectif : mobiliser des combattants supplémentaires contre la résistance dans le Nord-Est. C’est là, selon l’autrice, le développement le plus lourd de conséquences.

La thèse centrale se dégage alors : ce qui change n’est pas l’existence de ces liens, anciens et documentés, mais le degré auquel ils sont désormais mobilisés au combat. L’Afghanistan cesserait d’être un simple sanctuaire où des groupes terroristes coexistent sous protection taliban pour devenir un théâtre où plusieurs organisations djihadistes planifient, coordonnent et combattent ensemble au service d’un objectif commun : préserver l’Émirat islamique. La déclaration du général Zia, selon laquelle l’AFF n’est pas seulement un mouvement anti-taliban mais un mouvement populaire dirigé contre tous les groupes terroristes, prend dans ce cadre tout son sens.

Adams conclut sur une mise en garde : les menaces terroristes se renforcent rarement de manière isolée, mais par la mise en réseau, le partage des hommes, de la logistique et de l’expérience. Le Badakhchan resterait alors dans les mémoires moins pour l’ampleur des combats que pour ce qu’il a révélé : un régime taliban qui, sous pression, assume plus que jamais son rôle de parrain d’un écosystème terroriste


Intensification des restrictions imposées aux femmes, une pression accrue sur les fidèles et les minorités religieuses, des restrictions à la liberté d’expression et la persistance des violations des droits de l’homme

Trois documents publiés par la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan pour le deuxième trimestre 2026 dessinent, mis bout à bout, le portrait d’un régime qui resserre son emprise sur la société afghane pendant que la population civile paie le prix d’un conflit frontalier avec le Pakistan. Répression du voile à Herat, frappes aériennes meurtrières dans l’Est, systématisation d’un appareil de contrôle social : lecture croisée.

Les arrestations de militaires et de responsables gouvernementaux continuent malgré l’annonce d’une amnistie générale.

Le bureau de la mission de soutien de l’ONU en Afghanistan (UNAMA) a déclaré que, malgré l’annonce d’une amnistie générale par les talibans, les arrestations arbitraires, les tortures et les assassinats de membres des forces de sécurité et de responsables du gouvernement précédent se poursuivent. Selon un rapport publié mardi 6 août, au moins 29 cas d’arrestations arbitraires, cinq cas de torture et huit cas d’assassinats de membres des forces de sécurité et de responsables du gouvernement précédent ont été documentés.

Le rapport indique également qu’un ancien officier a disparu dans la province de Hérat après avoir été expulsé d’Iran. UNAMA a souligné la nécessité d’une mise en œuvre complète du décret d’amnistie générale et a ajouté que les droits des individus doivent être protégés conformément aux obligations internationales.

Le groupe taliban a annoncé une a mnistie générale après avoir pris le contrôle du pays, une mesure qui, en théorie, devait protéger les anciens membres des forces de sécurité et les anciens responsables gouvernementaux.Cependant, selon les rapports d’organisations de défense des droits de l’homme et d’organisations internationales, de nombreux membres des forces de sécurité et anciens militaires ont été à plusieurs reprises arrêtés, torturés et assassinés de manière arbitraire au cours des dernières années.

LIRE LE RAPPORT


Décès d’Abdul Ghafoor Rawan Farhadi, figure historique de la diplomatie afghane

« Farhadi, à la faculté de lettres de l’université de la Sorbonne, s’est consacré à l’étude des langues anciennes comme le sanskrit et l’avestique, ainsi qu’à la linguistique générale, et a obtenu son doctorat sur le persan d’Afghanistan. En 1972, il est devenu ambassadeur d’Afghanistan à Paris. Sur cette photo, il figure aux côtés de Georges Pompidou, président de la France, en 1974 au palais de l’Élysée. »

À la mémoire d’un grand héros de la Résistance

Pour beaucoup de gens, notamment des Afghans, des Iraniens, des Indiens et des Français, Monsieur Ravan Farhadi est un intellectuel de haut rang, un homme d’État, un excellent orientaliste, un bon musulman islamologue, un diplomate expérimenté et un homme de lettres très instruit et respecté. Mais pour moi, Monsieur Ravan Farhadi est avant tout un « grand héros de la Résistance », puisqu’il a joué un rôle déterminant dans la résistance, pour la liberté.

Dans l’histoire récente de l’Afghanistan, depuis le coup d’État du 27 avril 1978 et l’invasion soviétique en décembre 1979, on distingue cinq périodes différentes :

  • 1re période : 27 avril 1978 au 15 février 1989.

  • 2e période : 15 février 1989 au 26 septembre 1996.

  • 3e période : 26 septembre 1996 au 9 septembre 2001.

  • 4e période : 9 septembre 2001 au 25 août 2021.

  • 5e période : 25 août 2021 jusqu’à présent.

Chaque période a ses propres héros.

Le Dr Ravan Farhadi est un grand héros de la Résistance pour la 3e période.

Après une longue préparation et un soutien logistique gigantesque des Pakistanais, les taliban ont réussi à occuper presque deux tiers du territoire de l’Afghanistan. Devant une situation de plus en plus incertaine et difficile, mais aussi pour éviter des combats de rue à Kaboul, le commandant Massoud ordonne à ses forces armées d’évacuer la ville de Kaboul et de battre en retraite vers le Nord. Dans la journée du 26 septembre, vers midi, toutes les forces armées commencent l’opération d’évacuation dans un brouhaha et un embouteillage monstre. L’opération d’évacuation s’achève vers minuit. Pendant deux petites heures, entre minuit et deux heures du matin, Kaboul se retrouve sans maître ni ordre. Plongés dans l’angoisse et la peur, les Kabouliens s’accrochent aux fenêtres de leurs maisons pour voir l’arrivée des envahisseurs taliban. Les premières troupes taliban arrivent dans le centre-ville le 27 septembre 1996, vers 2 heures du matin.

Quelques jours plus tard, les taliban proclament l’instauration de l’« Émirat islamique d’Afghanistan » avec des interdictions et des restrictions radicales, extrémistes, obscurantistes, misogynes et rétrogrades. Les lobbies et les réseaux pro-taliban à l’étranger se mobilisent fortement, d’Islamabad en passant par Riyad, Abou Dhabi et Washington jusqu’aux couloirs de l’ONU à New York, demandant la reconnaissance officielle du nouveau régime en Afghanistan.

Deux héros en Afghanistan et deux héros à l’étranger

Après le retrait de Kaboul dans la journée du 26 septembre 1996, des événements extraordinaires sont survenus :

  1. Le commandant Massoud (1er grand héros) annonce fermement et avec détermination qu’il va continuer le combat et mener une résistance contre la menace des taliban. Aussitôt, il installe trois QG pour organiser et commander la résistance :

  • Le 1er QG fut installé à Jabal Seraj, à partir duquel on supervisait la ligne de front au nord, à l’est et à l’ouest de Kaboul et on observait les agissements des taliban dans Kaboul.

  • Le 2e QG fut celui du Panjshir, comme arrière-base stratégique pour toute la Résistance.

  • Le 3e QG fut celui de Taloqan, dans la province de Takhar, pour diriger et coordonner les opérations dans les provinces du Nord.

  1. Ayant quitté Kaboul, le professeur Burhanuddin Rabbani, le président en exercice (2e grand héros), décide de s’installer dans la ville de Faizabad, dans le Badakhshan. Il organise ses réunions ministérielles avec son équipe gouvernementale restreinte, pour continuer à gouverner. Il préside le Conseil des ministres, prend des décisions, débloque le budget, finance les activités du gouvernement, rencontre les diplomates et les émissaires, etc.

  2. Une des premières décisions du président Rabbani fut de mandater M. Abdul Rahim Ghafourzai, ministre des Affaires étrangères, pour faire une tournée diplomatique auprès des pays amis de l’Afghanistan ainsi qu’aux Nations unies, afin d’expliquer la situation exceptionnelle et de demander le soutien politique et diplomatique. Connaissant bien le fonctionnement de l’ONU et les rouages diplomatiques, il a réussi un exploit diplomatique en gardant le siège de l’Afghanistan à l’ONU. C’est cet exploit qui a permis de faire barrage à la reconnaissance officielle du régime taliban. Cependant, la nature terroriste et les actions obscurantistes et extrémistes des taliban n’incitaient aucun pays à les reconnaître facilement.

  3. Une fois que le siège de l’Afghanistan à l’ONU était sauvé, la présence de l’ambassadeur Ravan Farhadi (4e grand héros) pour occuper le poste de représentant permanent à l’ONU est devenue un atout formidable et déterminant. En effet, l’ambassadeur Ravan Farhadi était connu et respecté dans les milieux diplomatiques internationaux. Il avait l’avantage de connaître personnellement des rois, des présidents, des dizaines de ministres des Affaires étrangères, des émissaires et des diplomates, notamment des pays voisins de l’Afghanistan, des pays asiatiques, des pays européens, des pays islamiques, des pays africains et de hauts fonctionnaires de l’ONU. C’est ce hasard miraculeux qui nous a sauvés de justesse face à la poussée des lobbies pro-taliban (les Pakistanais et certains réseaux arabo-occidentaux).

Abdul Ghafoor Ravan Farhadi, le grand héros de la Résistance, est décédé à l’âge de 96 ans à San Francisco, de causes naturelles.

Que son âme repose en paix… ! Que son souvenir et son œuvre restent dans la mémoire collective… !


Rendez-vous à la place du Trocadéro, à Paris, le 16 août 2026 à 14 h


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