En Afghanistan, le système scolaire est devenu le vecteur d’endoctrinement principal

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Éditorial
En Afghanistan, le système scolaire est devenu le vecteur d’endoctrinement principal
Vingt-trois mille madrassas et 3,65 millions d’élèves, ce que les commémorations du 11-Septembre n’ont pas regardé

Les bilans publiés pour le vingt-cinquième anniversaire du 11-Septembre décrivent une menace devenue diffuse, décentralisée, numérique. En Afghanistan, elle est devenue exactement l’inverse : institutionnelle, financée, scolaire.

Vingt-cinq ans après le 11 septembre, les think tanks américains dressent le même constat : la menace terroriste ne ressemble plus à celle de 2001. Le rapport publié le 10 septembre 2026 par l’Atlantic Council, « The State of Terrorism, 25 Years After 9/11 », décrit un basculement des grandes organisations centralisées vers des réseaux dispersés, locaux et numériques. Al-Qaïda et l’État islamique n’ont plus le commandement unifié d’autrefois. La radicalisation passe par les écrans, sans ordre venu d’en haut.

Cette grille de lecture fonctionne pour la plupart des théâtres. Elle décrit mal l’Afghanistan. Ici, le changement n’est pas une dispersion : c’est une institutionnalisation.

À contre-courant de la semaine des commémorations

Il faut le dire franchement, parce que la semaine écoulée a produit le contraire. Les articles publiés à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire se comptent par centaines, et ils convergent presque tous vers le même registre : la rétrospective et le bilan. Al-Qaïda décapitée, Ben Laden mort depuis quinze ans, la menace atomisée en loups solitaires et en radicalisations de forum. L’Afghanistan y figure surtout comme un souvenir, celui de l’intervention de 2001 et de la retraite de 2021, un dossier refermé dont on tire des leçons sur la fatigue des opinions publiques occidentales.

Le rapport de l’Atlantic Council n’échappe pas entièrement à ce cadrage. Son message principal est celui de la transformation : moins de hiérarchies, plus de réseaux, de l’intelligence artificielle, des drones, des cryptomonnaies. L’avertissement de Michael Kugelman sur l’Asie du Sud est bien là, mais il occupe une section parmi vingt-cinq contributions, et il dit exactement ce que le reste du corpus commémoratif n’a pas retenu.

L’analyse livrée le 11 septembre par Michael Semple prend le contrepied de toute cette production. Non pas en affirmant qu’Al-Qaïda reste dangereuse, mais en disant l’inverse : Al-Qaïda est effectivement affaiblie, et c’est précisément pour cela qu’on regarde au mauvais endroit.

Ce que dit Semple

Ancien diplomate de l’Union européenne en Afghanistan, Semple l’a formulé sans détour sur Afghanistan International. Al-Qaïda, selon lui, n’a plus les moyens de frapper sérieusement les États-Unis ou Israël. Quelques membres subsistent au sein de l’Ittehad ul-Moudjahidine, du Lashkar-e-Islam et du Tehreek-e-Taliban Pakistan, mais ces individus ne constituent pas à eux seuls une menace de premier ordre. La vidéo attribuée à Hamza ben Laden qui a circulé ces derniers jours relève, pour lui, de la propagande et pourrait ne pas être authentique.

Le danger s’est déplacé. Semple affirme que sous l’autorité de Hibatullah Akhundzada, des milliers d’écoles religieuses ont été construites, et que des centaines de milliers de jeunes Afghans y reçoivent un enseignement qui leur désigne les États-Unis et le Pakistan comme ennemis. Sa conclusion : les taliban représentent aujourd’hui une menace supérieure à celle d’Al-Qaïda, parce qu’ils contrôlent un territoire et exploitent un réseau scolaire.

Vingt-trois mille établissements, revendiqués par Kandahar

Cette estimation n’a rien d’une extrapolation militante. Les chiffres existent, ils sont publics, et ils viennent des taliban eux-mêmes.

Avant août 2021, l’Afghanistan comptait environ 5 000 madrassas enregistrées. En septembre 2025, le ministère de facto de l’Éducation en recensait plus de 23 000, accueillant plus de 3,65 millions d’élèves. Les établissements religieux dépassent désormais en nombre les écoles publiques et privées du pays. Un facteur multiplicatif de plus de quatre en quatre ans, revendiqué comme un succès par le pouvoir qui l’a organisé.

Il faut être précis sur la mécanique, parce qu’elle dit quelque chose de plus que le chiffre brut. Cette croissance ne provient pas seulement de constructions neuves. Le Hamrah Network décrit un modèle de franchise : les madrassas privées sont nationalisées en échange de salaires versés par le pouvoir et d’une certification officielle. Dans une économie effondrée, l’offre est difficile à refuser. Le réseau s’étend aussi par conversion pure et simple : le lycée Abdul Hai Habibi, dans l’est du pays, longtemps l’un des établissements les plus progressistes d’Afghanistan, a été transformé en madrassa en 2022, déplaçant 6 000 élèves et 130 enseignants.

L’appareil va plus loin que les salles de classe ordinaires. Le Hamrah Network documente 92 madrassas installées à l’intérieur des prisons et 9 000 orphelins intégrés au système. Et le recrutement suit la même échelle : un décret du chef taliban promulgué en juillet 2023 ordonnait l’embauche de 100 000 nouveaux enseignants de madrassa avant la fin de la même année, selon un rapport du secrétaire général des Nations unies.

Trois millions six cent cinquante mille élèves. Ce n’est pas une tendance, c’est une classe d’âge.

Chiffres du ministère de facto de l’Éducation, septembre 2025

Un réseau, pas des dérives isolées

Kugelman écrit dans le rapport du 10 septembre que les autorités de facto entretiennent des liens ou des alliances avec de nombreux groupes armés de la région, des organisations jihadistes d’Asie centrale aux groupes militants pakistanais. Sa formule est sobre et sévère : la poursuite du pouvoir taliban a créé un environnement favorable aux groupes armés.

Semple va plus loin. Il affirme que de nombreux groupes terroristes présents en Afghanistan opèrent sous la supervision du renseignement taliban et ne peuvent agir sans autorisation. Asif Durrani, ancien représentant spécial du Pakistan pour l’Afghanistan, dit la même chose, en ajoutant que le TTP et l’Armée de libération du Baloutchistan menacent directement Islamabad depuis le sol afghan.

Le réseau scolaire et le réseau armé ne sont pas deux dossiers séparés. Le Hamrah Network souligne que l’écosystème transfrontalier de madrassas reliant les taliban au Tehreek-e-Taliban Pakistan alimente déjà l’instabilité régionale, et rappelle que le Pakistan a déclaré un état de guerre ouverte avec l’Afghanistan en février 2026.

Autrement dit, ce que les chancelleries occidentales traitent depuis quatre ans comme un problème de « capacité » des autorités de facto à contenir le terrorisme est en réalité un problème de volonté. On ne surveille pas ce qu’on ne veut pas voir disparaître.

L’autre moitié de l’équation

Il faut lire ce réseau scolaire à côté de ce qu’il a remplacé. L’Afghanistan est le seul pays au monde où l’enseignement secondaire et universitaire est formellement interdit aux filles. Les femmes ont été évincées de la quasi-totalité du marché du travail : environ 6,8 % de la population active en 2025, contre 20 % en Égypte, 22 % au Pakistan, 16 % en Iran. La Banque mondiale estime que lever les obstacles à l’emploi des femmes augmenterait le revenu par habitant d’environ 20 % dans de nombreux pays.

La madrassa n’est donc pas un supplément d’âme greffé sur un enseignement ordinaire. Pour la moitié de la jeunesse afghane, il n’y a plus d’école du tout. Pour l’autre moitié, l’école religieuse est devenue l’offre dominante, et dans de nombreuses provinces l’offre unique. Un enfant afghan de dix ans n’a plus d’alternative à la formation idéologique. Le système scolaire est devenu le vecteur d’endoctrinement principal, non par débordement mais par construction.

Un appareil doctrinal, pas une lecture de l’islam

Le 8 septembre à Djeddah, Mohammed ben Abdelkarim Al-Issa, secrétaire général de la Ligue islamique mondiale, a déclaré qu’il n’existe ni légitimité ni immunité pour la violence portant atteinte à la dignité physique ou morale d’une femme, et que justifier cette violence au nom de la charia revient à une fausse allégation contre Dieu. Il a appelé les juristes musulmans à produire un ouvrage de référence sur la question et à le traduire.

Cette prise de parole vise une doctrine. Elle rappelle que la lecture imposée à Kandahar n’est pas l’islam, mais une construction minoritaire, adossée au deobandisme le plus rigoriste, qui a besoin pour durer de fabriquer ses propres clercs. C’est exactement la fonction du réseau de madrassas. Il ne transmet pas seulement de l’hostilité envers l’étranger, il produit la génération qui validera demain l’interdiction faite aux filles d’apprendre à lire.

Ce que cela change pour l’antiterrorisme

Le rapport de l’Atlantic Council s’inquiète, à juste titre, de l’intelligence artificielle au service de la propagande, des drones bon marché, des cryptomonnaies dites confidentielles utilisées par l’État islamique au Khorassan pour collecter des dons. Il note aussi que les moyens américains consacrés à l’antiterrorisme en Asie du Sud reculent, au profit de la compétition avec la Chine et la Russie.

Ces outils sont réels. Ils ne sont pas le facteur décisif en Afghanistan. Le multiplicateur, là-bas, est démographique. Il ne s’agit pas d’une cellule à démanteler ni d’un chef à éliminer, méthode sur laquelle vingt-cinq ans de contre-terrorisme se sont construits. Il s’agit de 23 000 établissements financés, certifiés et protégés par ceux qui gouvernent, où une classe d’âge entière apprend à désigner ses ennemis.

Tous ces élèves ne prendront pas les armes. Personne ne peut l’affirmer et ce n’est pas le sujet. Ce que construit Hibatullah, c’est un réservoir : le vivier le plus large et le mieux organisé dont une mouvance jihadiste ait disposé depuis des décennies, avec une administration pour l’alimenter et un territoire pour l’abriter.

Voilà ce que les commémorations de cette semaine n’ont pas dit. Elles ont regardé vers 2001, et vers les ruines d’une organisation. La chose qui compte se construit depuis cinq ans, en salle de classe, pendant que les capitales occidentales débattent de l’ouverture de « canaux techniques » avec Kandahar. Le calendrier de cette menace ne se compte pas en cycles d’attentats. Il se compte en générations.

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SOURCES DOCUMENTAIRES
Atlantic Council
The State of Terrorism, 25 Years After 9/11
Rapport collectif réunissant 25 experts, contributions de Michael Kugelman et Omer Rafiq, 10 septembre 2026
Afghanistan International
Entretien avec Michael Semple, ancien diplomate de l’Union européenne en Afghanistan
Déclarations reprises par Asif Durrani, ancien représentant spécial du Pakistan pour l’Afghanistan, 11 septembre 2026
Hamrah Network
Taliban Madrasas: Ideological Consolidation, Gender Persecution and Afghanistan’s Future Stability
Enquête de terrain conduite en Afghanistan entre mars et mai 2026, provinces de Kandahar et Bamyan. Source des chiffres de septembre 2025 du ministère de facto de l’Éducation
Voice of America
Religious education surges under Taliban as secular schooling languishes
Octobre 2024. Déclarations de Karamatullah Akhundzada, vice-ministre de l’Éducation, et données comparatives sur le parc scolaire d’avant 2021
UnHerd
Inside Afghanistan’s terror schools
Septembre 2026. Modèle de franchise, conversion du lycée Abdul Hai Habibi, ancrage deobandi du curriculum
Nations unies
Rapport du secrétaire général sur la situation en Afghanistan
2024. Décret de juillet 2023 ordonnant le recrutement de 100 000 enseignants de madrassa
Ligue islamique mondiale
Le rôle des chefs religieux dans la lutte contre les violences faites aux femmes
Conférence internationale de Djeddah, déclaration de Mohammed ben Abdelkarim Al-Issa, 8 septembre 2026
The Economist et Banque mondiale
Participation des femmes au marché du travail dans les pays à majorité musulmane
Données 2025 et estimation du coût économique de l’exclusion des femmes de l’emploi
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