La Lettre d’Afghanistan
HERAT, LA FRONTIÈRE, LA LOI
Trois rapports de l’ONU sur un trimestre afghan, avril · juin 2026
Trois documents publiés par la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan pour le deuxième trimestre 2026 dessinent, mis bout à bout, le portrait d’un régime qui resserre son emprise sur la société afghane pendant que la population civile paie le prix d’un conflit frontalier avec le Pakistan. Répression du voile à Herat, frappes aériennes meurtrières dans l’Est, systématisation d’un appareil de contrôle social : lecture croisée.
I. HERAT : UNE ESCALADE, UN MORT, UNE CONTESTATION
Depuis mai 2025, le Département pour la propagation de la vertu et la prévention du vice fait de la tenue des femmes une priorité à Herat, avec des vagues successives d’application du chador, voire de la burqa. Le cadre écrit remonte à l’instruction sur le hijab du 7 mai 2022, codifiée dans la loi rendue publique le 21 août 2024, qui impose aux femmes de couvrir l’intégralité du corps, visage compris, hors du domicile.
La campagne de juin 2026 marque un durcissement. Le 4 juin, le gouverneur de facto de Herat, Mawlawi Noor Ahmad Islam Jar, réunit les représentants locaux pour faire respecter le port du chador. Le 5 juin, la consigne est diffusée dans les mosquées lors de la prière du vendredi, assortie d’une instruction écrite menaçant d’arrestation et d’emprisonnement les contrevenantes.
Entre le 6 et le 8 juin, des équipes d’inspecteurs, accompagnées de policières, arrêtent au moins 30 femmes et jeunes filles, transférées à la prison provinciale puis relâchées le 8 juin contre engagement de se conformer. Des témoins rapportent des arrestations de masse, dont celle d’une mère refusant d’abandonner sa fille, elle-même dépourvue de chador.
Le 9 juin, dans le quartier de Jibreil, des dizaines de femmes et d’hommes manifestent pacifiquement. Des forces de sécurité en civil ouvrent le feu : un garçon est tué.
Herat, quartier de Jibreil
Ce quartier de Herat, à majorité hazara chiite, avait déjà été un point de fixation des campagnes précédentes. La manifestation vire à la violence : au moins quatre personnes sont blessées et dix-sept arrêtées. Les jours suivants, les services de renseignement fouillent les téléphones à la recherche d’images de la manifestation, et l’on observe une nette raréfaction des femmes dans les rues, par crainte des arrestations.
Le 11 juin, le gouverneur nie que des hommes aient procédé aux arrestations, évoquant des « sœurs expérimentées », et affirme que certaines femmes souffriraient de « maladies mentales et religieuses ». En annexe des rapports, le ministère des Affaires étrangères de facto dément l’ensemble : ni directive officielle, ni détention, l’instruction écrite du 5 juin étant présentée comme un simple « texte éducatif et consultatif ».
II. LA FRONTIÈRE : UN LOURD BILAN CIVIL
Sur la seule période d’avril à juin 2026, l’UNAMA documente 399 victimes civiles (57 tués, 342 blessés) résultant des violences transfrontalières, dont 40 femmes et 112 enfants. La totalité est attribuée aux forces de sécurité pakistanaises. Rapporté à la séquence ouverte en octobre 2025, le bilan atteint 499 civils tués et 1 216 blessés.
Deux épisodes dominent. Du 27 au 29 avril, des bombardements pakistanais sur la province du Kunar font 99 victimes civiles (8 tués, 91 blessés), frappant zones résidentielles et campus de l’université Sayed Jamaluddin Afghani, dont la faculté d’éducation et un dortoir étudiant.
Surtout, le 28 juin vers 23h30, trois frappes aériennes visent les provinces de Paktya, Paktika et Kunar, tuant 28 civils et en blessant 189. À Chamkani, dans le Paktya, une seconde frappe survient une vingtaine de minutes après la première, alors que les habitants, appelés par la mosquée, tentaient de dégager les victimes des décombres. Ce schéma de double frappe cause l’essentiel des pertes du site : 22 tués et 185 blessés. Les munitions non explosées ajoutent au bilan, tel cet obus démonté par un ferrailleur à Barmal, dans le Paktika, le 8 juin, tuant sept personnes dont trois fillettes.
Les deux annexes exposent des lectures inconciliables. Kaboul condamne une « agression lâche » et rejette les allégations pakistanaises de présence de combattants. Islamabad justifie des frappes de précision menées au titre de la légitime défense, imputant au régime taliban l’hébergement du TTP et de la BLA, et reliant l’attaque de Karachi du 27 juin à des ressortissants afghans. L’UNAMA rappelle pour sa part que son mandat la limite au territoire afghan et qu’elle ne documente pas les incidents survenus au Pakistan.
III. LA LOI : UN CONTRÔLE SOCIAL QUI SE SYSTÉMATISE
Le rapport général confirme l’approfondissement des restrictions au-delà du seul hijab. Le 18 juin, le ministère du Hajj diffuse aux imams un document de dix pages détaillant un voile qui doit couvrir tout le corps sauf les yeux, être épais, ample, sans parfum ni ornement, et ne pas viser la popularité. L’exigence du mahram pour tout déplacement se durcit : commerçants sanctionnés pour avoir servi des femmes non accompagnées, patientes refoulées des cliniques.
Le décret n°18 du 14 mai sur la séparation judiciaire des époux consacre une profonde asymétrie : divorce unilatéral pour l’homme, obstacles extrêmes pour la femme, qui doit attendre, en cas de mari disparu, que « sa mort soit certaine et que toute sa génération ait disparu ». Le texte sanctionne aussi implicitement le mariage des enfants. Au 30 juin, cela faisait 296 jours que les Afghanes étaient exclues des locaux de l’ONU, et l’université restait fermée aux femmes, les 120 000 candidats aux examens d’entrée étant exclusivement des hommes.
La coercition s’étend à toute la société. L’UNAMA documente au moins 137 châtiments corporels judiciaires (112 hommes, 25 femmes), au moins 389 arrestations arbitraires par la police des mœurs, ainsi qu’une répression persistante des anciens de l’ANDSF : 29 détentions arbitraires, cinq cas de torture et huit exécutions sur le trimestre. La liberté religieuse recule, avec la fermeture de lieux de culte ismaéliens au Badakhchan et des restrictions sur la commémoration d’Achoura. Les médias subissent fermetures et arrestations.
Fait révélateur, vers le 15 juin, le chef des taliban interdit le smartphone aux agents de facto, sous peine de licenciement et de poursuites : un pouvoir qui resserre le contrôle jusque dans ses propres rangs, au point que plusieurs porte-parole cessent de publier sur les réseaux sociaux. En toile de fond, l’attaque du 10 avril contre un sanctuaire chiite à Herat, qui fait douze morts, rappelle la vulnérabilité persistante des minorités, entre répression d’État et violence non revendiquée.
Sources : UNAMA, « Enforcement of the hijab requirement in Herat city » ; « Update on cross-border civilian casualties in Afghanistan, 1 April · 30 June 2026 » ; « Update on the human rights situation in Afghanistan, April · June 2026 ».
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