La Lettre d’Afghanistan
L’AFGHANISTAN, SANCTUAIRE ASSUMÉ DU TERRORISME
Quatre ans après la chute de Kaboul, un pays redevenu la matrice du djihadisme mondial
Une évidence s’impose que peu de chancelleries acceptent encore de nommer clairement : l’Afghanistan est redevenu ce qu’il n’avait au fond jamais tout à fait cessé d’être. Non plus le refuge honteux d’une organisation traquée, mais un sanctuaire organisé, armé, connecté, où plus de vingt groupes terroristes prospèrent sous la protection tacite ou active des autorités de facto. Les autorités taliban jurent qu’aucune formation terroriste n’opère sur leur sol. Aucun État membre des Nations unies ne les croit.
I · LE SANCTUAIRE, PIÈCE PAR PIÈCE
Le tableau que dressent les rapports successifs de l’Équipe de surveillance de l’ONU, du SIGAR américain et des services européens ne laisse plus de place au doute. Al-Qaïda dispose en Afghanistan d’une infrastructure couvrant une douzaine de provinces, de camps d’entraînement, de maisons d’hôtes et de centres de formation religieuse. Le Tehrik-e-Taliban Pakistan, le TTP, y trouve la profondeur stratégique qui lui permet de saigner l’armée pakistanaise le long de la ligne Durand, au point de précipiter, début 2026, une guerre ouverte entre Islamabad et Kaboul. L’État islamique du Khorasan, l’ISKP, que le Comité 1267 tient pour la menace extrarégionale la plus sérieuse, conserve ses capacités de projection jusqu’en Europe, recrute en ligne dans la diaspora d’Asie centrale et cible des mineurs dès l’âge de douze ans sur Telegram et TikTok. À ces piliers s’ajoute une nébuleuse : le Mouvement islamique du Turkestan oriental, Jamaat Ansarullah, les groupes ouzbeks et centrasiatiques, tous logés, financés, tolérés.
Ce qui frappe n’est pas seulement le nombre, mais l’imbrication. Il n’est plus rigoureux de traiter ces entités comme des organisations distinctes. La triade formée par les taliban afghans, le réseau Haqqani et Al-Qaïda est décrite par les analystes comme largement indiscernable : les premiers fournissent l’infrastructure de gouvernance et la couverture idéologique, le deuxième assure la logistique et les opérations militaires, la troisième apporte la coordination mondiale et la continuité symbolique de l’héritage de Ben Laden. Le double jeu taliban sur l’ISKP relève de la même logique. L’Émirat se présente au monde comme un rempart contre l’État islamique, tout en laissant prospérer, quand il ne l’alimente pas directement, l’expansion du groupe qu’il prétend combattre. La façade sécuritaire est un argument diplomatique, non une réalité de terrain.
À cette architecture s’ajoutent deux flux qui en démultiplient le danger. Le premier est humain : le déplacement, depuis la Syrie, de combattants aguerris et de familles entières vers l’Afghanistan, un vivier générationnel dont le Bureau des Nations unies pour la lutte contre le terrorisme redoute qu’il ne produise une nouvelle génération de terroristes. Le second est matériel : l’immense butin d’armements américains abandonnés lors du retrait de 2021, fusils, véhicules, matériel de vision nocturne, qui a irrigué les marchés clandestins de la région et jusqu’aux théâtres du Cachemire et au-delà. Un sanctuaire n’est pas qu’un territoire. C’est un écosystème qui forme, arme, finance et exporte.
II · LA STRATÉGIE DU SILENCE, ET SA FIN
Cette résurgence a longtemps échappé à l’attention, et ce n’est pas un hasard. Elle correspondait à une doctrine délibérée. Après l’ère du choc spectaculaire incarnée par Ben Laden, puis la phase de survie idéologique sous Zawahiri, Al-Qaïda est entrée dans une troisième phase sous la direction de Saif al-Adel, ancien officier de l’armée égyptienne et stratège plutôt qu’idéologue. Sa doctrine tient en un mot : la patience. Ne plus frapper trop tôt. Reconstruire d’abord les réseaux logistiques, former les cadres, sécuriser les financements, mettre le terrorisme international en réserve. Dans cette pensée, la dissimulation n’est pas une contrainte subie mais une arme choisie : elle brouille la perception de l’adversaire, exploite ses préjugés, entretient l’illusion réconfortante d’une menace résiduelle. La visibilité absorbe l’attention pendant que la clandestinité préserve la capacité d’action.
Une organisation qui a érigé la discrétion en discipline ne redevient pas visible par négligence. Elle le fait quand elle estime que le rapport de forces a basculé en sa faveur.
C’est ce qui rend le tournant actuel si préoccupant. Car depuis dix-huit mois, cette organisation qui avait fait du silence une méthode recommence à parler. Al-Qaïda a diffusé des vidéos de mobilisation ordonnées au plus haut niveau, appelant ses affiliés à intensifier le djihad depuis l’Afghanistan. Le National Counterterrorism Center a relevé le renouvellement de ses appels à frapper l’Occident. Des images de dirigeants jusque-là soigneusement dissimulés, dont Hamza ben Laden, sont entrées dans le domaine public. Les relations que Kaboul niait autrefois deviennent trop visibles pour être cachées, et sont désormais assumées. Les organisations extrémistes ne recherchent pas l’exposition quand elles se croient perdantes : elles la recherchent quand elles se pensent gagnantes. La fin du silence est, en soi, un message.
III · LE FIL : DE LA DÉBÂCLE À L’IMPUNITÉ
La chronologie de ces quatre années dessine une pente continue. Elle commence par la débâcle d’août 2021 : le retrait précipité des forces américaines, l’effondrement de la République en quelques jours, l’abandon d’un arsenal considérable. Dès les premiers mois, les cadres d’Al-Qaïda et des groupes régionaux, hier contraints à la prudence, retrouvent une liberté de mouvement inédite depuis vingt ans. Vient ensuite la phase de consolidation. Tout au long de 2023 et 2024, les rapports onusiens documentent la reconstitution des camps, l’extension de l’emprise territoriale des groupes, l’intensification du recrutement en ligne. L’attentat de Moscou en mars 2024, revendiqué par l’ISKP, puis les filières démantelées en Allemagne et en Autriche, achèvent de convaincre les services européens que la capacité de projection hors d’Asie centrale n’est plus une hypothèse.
Enfin, la phase actuelle, celle de la légitimation et de l’impunité. En 2025, les taliban lèvent discrètement les restrictions qui pesaient encore sur les militants étrangers. La même année, la Russie retire les taliban de sa liste des organisations terroristes, puis, en juillet, reconnaît formellement leur gouvernement, première capitale au monde à le faire. En mai 2026, Moscou et Kaboul signent un accord de coopération militaro-technique. À mesure que l’isolement diplomatique se fissure et que la pression antiterroriste se relâche, l’espace se dégage. C’est dans cet interstice, ouvert par la distraction des grandes puissances happées par l’Ukraine, le Moyen-Orient et leurs rivalités, que la nébuleuse afghane reconstruit patiemment ses forces.
Reste à ne pas céder à l’excès inverse. La propagande djihadiste exagère volontiers ses propres capacités ; une organisation peut afficher la force précisément pour masquer ses fractures ; nul signal isolé ne prouve une intention opérationnelle imminente. Les estimations d’effectifs elles-mêmes varient du simple au décuple selon les sources. Mais l’accumulation, elle, ne trompe pas. Prises séparément, chacune de ces pièces paraît gérable. Assemblées, elles composent le portrait d’un pays redevenu la plaque tournante du terrorisme international, sous le regard d’un monde qui préfère souvent ne pas voir. L’histoire a déjà enseigné, une fois, le prix de cet aveuglement. Il serait tragique de devoir l’apprendre deux fois.
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