La Lettre d’Afghanistan 24 juillet 2026numéro 83Les fronts anti-talibans reprennent l’initiativeIl y eut d’abord le National Resistance Front. Dès le retour des taliban à Kaboul en 2021, alors que le pays basculait et que beaucoup baissaient les bras, Ahmad Massoud reprenait le flambeau dans le Panjshir et l’Andarab, et fondait le premier mouvement à porter la lutte armée contre le nouveau pouvoir. Le NRF n’a cessé depuis de se structurer et de se renforcer. L’année suivante, en 2022, le général Yasin Zia, ancien chef d’état major de l’armée nationale afghane, créait à son tour l’Afghanistan Freedom Front. Loin de se concurrencer, les deux mouvements travaillent en parfaite intelligence et se répartissent la lutte contre les taliban, chacun sur ses zones et selon ses méthodes, mais avec un même but. Cette complémentarité, plus qu’une addition de communiqués, est ce qui donne aujourd’hui à la résistance armée sa consistance et son ossature. Daoud Naji, pour l’AFF, résume l’esprit qui anime cette lutte. Le Front de la liberté, en plus de mener de manière indépendante la lutte et de faire avancer la guerre nationale, croit profondément en un Afghanistan uni et intégré dans lequel la justice sociale est l’épine dorsale de l’ordre politique. L’étendue de nos opérations démontre clairement qu’il ne s’agit pas simplement d’un slogan. La frontière entre les taliban et les non taliban nous est claire dans toutes les dimensions. Daoud Naji, Afghanistan Freedom Front Depuis plusieurs semaines, les revendications d’attaques contre les taliban se multiplient. Le phénomène ne se limite plus au Front national de résistance, ni même au duo désormais mieux identifié qu’il forme avec l’Afghanistan Freedom Front. D’autres structures occupent le terrain : l’Afghanistan Green Trend d’Amrullah Saleh, le Front national de mobilisation de Hamid Saifi, et plusieurs formations plus locales. L’opposition armée n’est pas encore une force unifiée capable de menacer le contrôle territorial du régime, mais elle devient plus diffuse, plus mobile et plus politique. Une précaution s’impose d’emblée. Ces bilans sont des revendications, et dans l’Afghanistan taliban la vérification indépendante reste presque impossible : médias surveillés, témoins exposés, familles menacées, régime peu enclin à reconnaître ses pertes. Il serait imprudent de prendre chaque chiffre pour argent comptant. Mais tout aussi faux de n’y voir que de la propagande. Leur répétition, leur dispersion géographique et leurs recoupements partiels par des médias afghans indépendants dessinent une tendance réelle : non pas une insurrection unique et centralisée, mais une conflictualité de basse intensité, persistante et de plus en plus politisée. Lire la suite : https://lalettrehebdo.com/les-fronts-anti-talibans-reprennent-linitiative/ Le Badakhshan bascule : un district échappe au contrôle taliban, puis un poste frontalier tombe
Dans la nuit du jeudi 16 au vendredi 17 juillet 2026, vers deux heures du matin, plusieurs dizaines de combattants ont attaqué le chef-lieu du district de Yaftal-e-Paeen, dans la province de Badakhshan. Selon deux sources locales citées par Amu TV, ils ont désarmé les forces taliban présentes et pris temporairement le contrôle de l’administration du district. Les assaillants se sont identifiés comme appartenant à un groupe nouvellement formé, Sepahiyan-e-Mihan (Soldats de la Patrie), et ont hissé leur drapeau au-dessus du bâtiment administratif.
Les combattants se sont retirés quelques heures plus tard. Ni leur destination ni un éventuel bilan humain n’ont été établis. Les taliban n’ont d’abord fait aucun commentaire public sur l’attaque. Le 18 juillet, ils ont affirmé que la situation était revenue à la normale à Yaftal, en indiquant que le district était resté hors de leur contrôle pendant environ deux heures seulement, durée sensiblement inférieure à celle rapportée par les sources locales. L’épisode constituerait, selon Amu TV, le premier cas connu depuis près de cinq ans où un district afghan échappe temporairement à l’autorité des taliban depuis leur retour au pouvoir en août 2021. La séquence ne s’est pas refermée là. De violents combats ont éclaté dans le secteur de Topkhana, district de Zibak, après des attaques coordonnées de forces anti-taliban contre des positions du régime. Le 23 juillet, après plusieurs heures d’affrontements, des forces de la résistance déclaraient avoir pris le poste de Sar-e-Hawz, relevant de la compagnie frontalière taliban, dont la garnison se serait repliée. Le bilan avancé par les sources locales, sept membres des taliban tués et cinq blessés contre deux blessés côté résistance, n’est pas vérifié de manière indépendante. Le même jour, à Khwahan, des habitants affrontaient et désarmaient deux membres des taliban au terme d’une altercation autour d’une source d’eau potable. En une semaine, le Badakhshan aura ainsi vu un chef-lieu de district perdu puis repris, un poste frontalier tombé et une population civile tenant tête à des hommes armés, dans une province déjà travaillée par les tensions internes au mouvement autour du commandant dissident Juma Khan Fateh. Alors que les réactions se poursuivent à l’attaque du Front Sepahiyan-e Mihan nouvellement formé dans le Badakhshan, le logo du groupe est devenu un sujet de débat sur les réseaux sociaux. Certains utilisateurs disent que les symboles présentés dans l’emblème reflètent l’histoire, la culture et la géographie de l’Afghanistan, en particulier celles du Badakhshan, plutôt qu’une identité idéologique. Le logo comprend des éléments symboliques tels que le Simurgh, le soleil, les montagnes hindoues de Kush, le lapis lazuli, une épée et une étoile. Les utilisateurs des médias sociaux ont décrit ces images comme des références à l’identité historique et mythologique du pays. Les montagnes de l’Hindou Kush sont considérées comme un symbole des racines géographiques du groupe, tandis que l’épée et l’étoile peuvent représenter son caractère militaire et défensif. Abdullah Khodadad, un ancien diplomate afghan, a écrit sur X que certains des symboles utilisés dans l’emblème des soldats patriotiques comprennent l’étoile d’or de Bactria, le soleil de Khorasan et de lapis lazuli. Il a ajouté que l’emblème met également en scène le Simurgh, l’oiseau sage et de haut vol de la mythologie du Khorasan, ainsi que les montagnes hindoues de Kush et une dague. Karim Kohyar, un utilisateur de médias sociaux, a écrit que les symboles ne suggèrent ni l’affiliation idéologique ni les liens avec les puissances étrangères, mais sont plutôt enracinés dans l’histoire, la culture, la géographie et l’identité de l’Afghanistan. Selon lui, l’imagerie relie les spectateurs au passé historique, à la terre et à la mémoire collective du pays. Toute l’actualité de l’Afghanistan, jour après jour 👇La cause qu’ils ont abandonnéeComment les femmes afghanes ont disparu de l’imaginaire moral de l’OccidentWill Selber – 22 juillet 2026 En 2008, j’ai été déployé en Afghanistan comme officier de renseignement au sein d’une équipe provinciale de reconstruction chargée des provinces de Parwan et de Kapisa. Bien que ma fonction officielle fût le renseignement, je travaillais souvent en parallèle comme agent des affaires civiles, participant au lancement de projets à impact rapide dans toute la province de Kapisa. Nous avons rénové des mosquées, creusé des puits, financé des écoles et mené à bien des dizaines de petits projets destinés à améliorer le quotidien des Afghans. C’est lors de cette mission que j’ai rencontré l’armée de travailleurs humanitaires qui avait déferlé sur l’Afghanistan. Ils venaient de l’USAID, des Nations Unies et d’une multitude d’ONG internationales. La plupart étaient de gauche, mais cela m’importait peu à l’époque. Ce qui comptait, c’était leur profonde conviction. Chaque fois que je leur demandais pourquoi ils s’étaient portés volontaires pour passer des années de leur vie dans l’un des endroits les plus dangereux de la planète, la réponse était remarquablement la même.
Ils étaient là pour aider les femmes afghanes.
Lire la suite Le rapport de Martine van Bijlert pour l’Afghanistan Analysts Network démonte l’illusion d’une « reprise » afghane qui se contenterait des bons signaux macroéconomiques. En suivant sur plusieurs années une dizaine de ménages issus des classes moyennes et moyennes inférieures – propriétaires modestes, petits entrepreneurs, fonctionnaires, employés d’ONG – il montre comment une partie de ceux qui devraient porter la relance bascule dans une économie de survie. L’étude est longitudinale: mêmes foyers interrogés fin 2021, début 2022, puis début et milieu 2026. On y voit l’effondrement brutal provoqué par le retour des taliban au pouvoir – salaires interrompus, système bancaire paralysé, aide coupée – puis une stabilisation partielle qui ne se traduit pas par une amélioration générale du niveau de vie. La pauvreté de masse persiste, l’endettement se généralise, la part du revenu consacrée à la nourriture augmente, la santé et l’éducation sont sacrifiées. Trois variables, toutes antérieures à 2021, structurent les trajectoires: les actifs (maisons, terres, entreprises, épargne), l’emploi (poste public ou ONG relativement stable versus petits boulots informels) et les réseaux de confiance (crédit, recommandations, appuis extérieurs). Les ménages dotés des trois parviennent, au prix de pertes importantes, à se remettre à flot. Les autres s’enfoncent dans un déclin cumulatif: ventes de biens, renoncement aux soins, sorties de scolarité, recours massif au crédit familial et au petit commerce. Le rapport insiste sur le rôle central mais fragile de cet « État social invisible » que forment les prêts, les dons, les hébergements gratuits, et sur l’ambivalence de la migration, qui sauve certains et endette d’autres. Derrière la courbe de croissance, il met à nu un pays où la classe moyenne s’érode, où la reprise reste socialement sélective, et où une majorité vit sur une ligne de crête, suspendue à des solidarités épuisables.
lire la synthèse du rapport https://lalettrehebdo.com/a-linterieur-de-la-reprise-economique-inegalitaire-de-lafghanistan/
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