Depuis juillet 2026, le nord est afghan est redevenu un théâtre de combats réguliers. Sous la pression de la résistance, le régime taliban a déplacé ses unités d’élite, relancé le recrutement dans ses bastions du sud, puis s’est tourné vers les organisations djihadistes étrangères installées sur le sol afghan. Ce basculement est documenté par les rapports du Conseil de sécurité des Nations unies et par plusieurs enquêtes de presse. Il change la nature de la question afghane : l’Afghanistan n’est plus seulement un sanctuaire toléré, il devient un champ de bataille où plusieurs organisations terroristes combattent côte à côte pour un même objectif.
Un district devenu ligne de front
Le 7 septembre 2026, les combattants du Front de la liberté de l’Afghanistan ont repoussé une attaque contre leurs positions dans le district de Zibak, province de Badakhshan. Le Front indique que l’assaut a été mené par les forces taliban appuyées par des alliés terroristes étrangers, et qu’il a duré environ une heure au petit matin. Des sources locales citées par Afghanistan International ont confirmé ce jour là des affrontements intenses dans le district, avec des mouvements de troupes taliban et l’évacuation d’au moins un corps vers le chef lieu.
Ce n’était ni le premier ni le plus important épisode. La séquence a commencé le 17 juillet 2026, quand le front Sepah e Mihan, composé en grande partie d’anciens militaires et de forces spéciales de l’armée nationale afghane, s’est emparé pendant quelques heures du district de Yaftal e Payin, près de Fayzabad. Les assaillants ont pris le bâtiment de l’administration, le commandement de la police et le bureau du renseignement taliban, et y ont hissé leur drapeau. C’est la première perte temporaire d’un district par le régime depuis 2021.
Six jours plus tard, le 23 juillet 2026, le Front de la liberté a lancé une offensive coordonnée sur les positions taliban de Zibak, centrée sur les hauteurs de Topkhana, près de la frontière pakistanaise. Les combats ont duré quatre jours. Le Front revendique la prise de plusieurs points de contrôle, de bases et de positions dominantes autour du bataillon frontalier de Zibak, ainsi que 21 taliban tués et 37 blessés. Le régime a d’abord nié, puis reconnu un accrochage : sa 219e division Omar e Salis a affirmé que cinq assaillants venus de Chitral, au Pakistan, avaient été tués et que les autres avaient reflué. Le chef d’état major taliban Fasihuddin Fitrat s’est déplacé à Zibak, et le ministre de l’Information a qualifié les informations sur ces combats de rumeurs, ce qui contredit le déplacement de son propre chef d’état major.
Les affrontements ont repris le 15 août 2026 à Topkhana, avec usage d’armes lourdes des deux côtés, puis le 3 septembre après une brève accalmie, puis le 7 septembre. Zibak est devenu, en six semaines, le point de fixation principal de la confrontation armée dans le nord est.
La réponse militaire du régime
La réaction taliban est plus instructive que le contrôle du terrain lui même. Le régime a redéployé vers le Badakhshan la 219e division Omar e Salis, des éléments du 207e corps Al Farouq, l’unité Hebati nouvellement créée sous les ordres de Mawlawi Hamidullah Musafir, ainsi que des formations placées sous l’autorité de Mullah Abdul Qayyum Zakir. Il s’agit de ses unités les plus expérimentées et les plus sûres, prélevées sur ses bastions du sud.
Ce redéploiement s’est accompagné d’une campagne de recrutement relancée dans les provinces méridionales, celles qui ont fourni pendant vingt ans le gros de l’insurrection. Selon les informations réunies par Sarah Adams, ancienne officière de ciblage de la CIA, dans la revue Homeland Security Today, cette campagne n’a pas produit le nombre de recrues attendu par la direction taliban. La réticence des jeunes Afghans du cœur historique du mouvement à rejoindre les rangs constitue en soi une donnée politique.
C’est ce déficit d’effectifs qui explique la suite.
La réunion du Nuristan
Après les offensives de la résistance au Badakhshan, des responsables taliban et du réseau Haqqani, dont Abdul Aziz Haqqani, ont rencontré dans la province du Nuristan des représentants d’Al Qaïda, du Mouvement islamique d’Ouzbékistan et du Jamaat Ansarullah. L’objet de ces réunions, selon les informations rapportées, était la mobilisation de combattants supplémentaires pour appuyer les opérations militaires contre la résistance dans le nord est. Abdul Aziz Haqqani aurait demandé à ces organisations de fournir des combattants aguerris.
Ces rencontres ne révèlent pas de relations nouvelles. Les liens du régime avec Al Qaïda et les autres organisations terroristes étrangères sont établis de longue date et consignés par l’ONU. Ce qui change, c’est l’usage qui en est fait. Ces groupes ne se contentent plus de bénéficier d’un sanctuaire : ils fournissent des hommes et des capacités à une campagne militaire menée par le régime, contre des Afghans.
La distinction entre les forces du régime et les organisations terroristes internationales, déjà ténue, cesse d’avoir un sens opérationnel.
La Lettre d’Afghanistan
Ce que l’ONU a consigné
L’Équipe de surveillance des sanctions du Conseil de sécurité documente cette imbrication depuis plusieurs années, avec une précision croissante.
Le rapport publié le 13 février 2025 contient l’élément le plus direct : des combattants du Jamaat Ansarullah et d’Al Qaïda ont été déployés, avec une unité de kamikazes du bataillon de martyrs Lashkar e Mansouri, pour combattre les fronts de la résistance anti taliban dans le district de Fayzabad, au Badakhshan. Il ne s’agit pas d’une présence passive mais d’une opération conjointe contre la résistance afghane, dans la province même où se déroulent les combats actuels. Le même rapport signale l’ouverture de camps d’entraînement du TTP et du Jamaat Ansarullah avec le soutien d’Al Qaïda et du régime, dans les provinces de Khost, Kunar, Nangarhar, Paktika et Takhar, portant à quatorze sur trente quatre le nombre de provinces abritant des installations d’Al Qaïda et de ses alliés.
Le rapport de décembre 2025 recense plus de vingt organisations terroristes internationales et régionales actives en Afghanistan, dont Al Qaïda, le TTP, le Parti islamique du Turkestan, le Mouvement islamique d’Ouzbékistan et le Jamaat Ansarullah. Il établit surtout que le régime a intégré d’anciens combattants de ces groupes dans ses forces de sécurité locales, pour tirer parti de leur expérience du combat. L’absorption n’est plus informelle, elle est institutionnelle.
Le 37e rapport, daté du 3 février 2026, confirme que les affirmations taliban sur l’absence de groupes terroristes dans le pays ne sont pas crédibles, et qu’Al Qaïda continue de bénéficier du patronage des autorités de fait tout en servant de facilitateur pour d’autres organisations. Il précise que l’ETIM, également désigné sous le nom de Parti islamique du Turkestan, opère au Badakhshan avec la tolérance du régime, et qu’environ 250 de ses membres ont été enrôlés dans la police taliban au cours de l’année 2025. Le même rapport relève l’implication de l’organisation dans la culture du pavot et l’exploitation minière, deux ressources centrales de l’économie du Badakhshan.
Le 38e rapport, qui couvre la période du 16 décembre 2025 au 9 juin 2026, poursuit le constat sur le soutien apporté au TTP et documente les liens opérationnels entre le TTP, Al Qaïda, l’État islamique province du Khorasan et l’Armée de libération du Baloutchistan. Il note qu’environ 2 000 combattants du TTP et leurs familles ont été déplacés des zones frontalières vers l’intérieur du pays, mesure de gestion plutôt que de démantèlement.
Le Badakhshan, laboratoire de l’imbrication
La province concentre tout ce que ces rapports décrivent. Elle borde le Tadjikistan, la Chine et le Pakistan. Le Jamaat Ansarullah, mouvement tadjik issu du Mouvement islamique d’Ouzbékistan et lié à Al Qaïda, y a son quartier général et y opère depuis sa création en 2006. Des sources médiatiques ont rapporté que Qari Fasihuddin, actuel chef d’état major du régime et lui même originaire de la province, avait confié le contrôle de cinq districts du Badakhshan à Mahdi Arsalon, commandant du Jamaat Ansarullah. Un Tehreek e Taliban Tajikistan, formé en juillet 2022 à partir de la deuxième génération des combattants du Jamaat Ansarullah, y aurait établi ses bases avec environ 300 membres, en majorité des ressortissants tadjiks.
Le Badakhshan n’est donc pas une province où des groupes étrangers auraient trouvé refuge par accident. C’est une province où l’administration sécuritaire du régime et les organisations terroristes étrangères se recouvrent partiellement.
Ce que dit le Front de la liberté
Le Front de la liberté de l’Afghanistan, fondé en mars 2022 et dirigé par le général Mohammad Yasin Zia, ancien chef d’état major de l’armée nationale afghane et ancien ministre de la Défense par intérim, a fait de cette imbrication l’axe de son discours. Zia définit son mouvement non comme une simple opposition armée au régime mais comme une force de lutte contre le terrorisme sous toutes ses formes. Il déclarait déjà en février 2025 à la conférence de Vienne qu’il n’existe pas de bon ou de mauvais terrorisme.
Le 31 juillet 2026, le Front a annoncé avoir visé à Zibak un convoi de terroristes internationaux qui rejoignait les forces taliban engagées contre lui, tuant deux combattants étrangers et en blessant trois autres. Le Front a précisé que les hommes visés ne parlaient pas la langue locale. Il n’a pas indiqué leurs nationalités. Cette annonce, replacée dans la séquence documentée par l’ONU et par les réunions du Nuristan, décrit un phénomène cohérent avec tout le reste.
Une question qui a changé de nature
Pendant quatre ans, le débat international sur l’Afghanistan a porté sur une seule question : le régime taliban laisserait il de nouveau les organisations terroristes utiliser le sol afghan. La réponse est connue depuis longtemps. La question pertinente est désormais différente. Elle porte sur le rôle que ces organisations jouent.
Ce que montre le Badakhshan depuis juillet 2026, c’est le passage du sanctuaire à la ligne de front. Des combattants étrangers désignés comme terroristes par les Nations unies ne sont plus seulement hébergés, entraînés et financés en Afghanistan. Ils sont mobilisés dans une campagne militaire du régime contre des Afghans, aux côtés de ses unités d’élite, sur décision de ses plus hauts responsables.
Les chancelleries occidentales, occupées ailleurs, continuent de traiter le dossier afghan comme un conflit clos. Les rapports qu’elles commandent elles mêmes disent le contraire.
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Sources
Afghanistan International
Affrontements entre le Front de la liberté et les taliban à Zibak
7 septembre 2026
Homeland Security Today
Sarah Adams, la résistance afghane ne combat plus seulement les taliban
27 juillet 2026
FDD’s Long War Journal
Camps d’entraînement du TTP et du Jamaat Ansarullah, rapport de l’Équipe de surveillance de l’ONU
13 février 2025
Amu TV
Rapport de l’ONU sur l’intégration d’anciens combattants terroristes dans les forces de sécurité
19 décembre 2025
Eurasia Review
Analyse du 37e rapport de l’Équipe de surveillance des sanctions
16 février 2026
Countercurrents
Analyse du 38e rapport de l’Équipe de surveillance des sanctions
Août 2026
KabulNow
Revendications de groupes anti taliban sur des combattants étrangers à Zibak
1er août 2026
IRAM Center
Le Badakhshan, nouvelle menace sécuritaire pour le Tadjikistan
Centre d’études iraniennes, Ankara