CentGas , trente ans après

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CARTE
Où passerait le corridor CentGas

Du district de Guzara, dans la province de Hérat, jusqu’à Spin Boldak, à la frontière pakistanaise, en traversant le Farah, le Helmand et le Kandahar. La zone d’exploration confiée à Delta se situe au nord ouest, entre Hérat et Badghis.

Guzara (Hérat) départ du gazoduc Spin Boldak terminus, frontière pakistanaise Farah Helmand Kandahar Kaboul Mazar e Charif Quetta KUSHK ET TIRPUL TURKMÉNISTAN OUZBÉKISTAN TADJIKISTAN IRAN PAKISTAN ligne Durand 700 km

Tracé du gazoduc CentGas, 700 km, environ 10 milliards de dollars sur dix ans

Zone d’exploration de Kushk et Tirpul, 23 317 km², 11 blocs, contrat de 25 ans

Ligne Durand, frontière avec le Pakistan

200 millions de dollars d’investissement annoncé pour l’exploration • 10 milliards estimés pour le gazoduc, sous réserve de réserves suffisantes et d’une décision finale d’investissement qui n’est pas prise • accord signé à Kaboul le 7 septembre 2026

Carte simplifiée. Le tracé exact du gazoduc n’a pas été rendu public : la ligne représentée suit le corridor routier Hérat, Kandahar, Spin Boldak, seule voie logique entre les deux points annoncés. Frontières et périmètre d’exploration indicatifs.

Énergie et géopolitique
CentGas, trente ans après
Le même nom, le même homme, le même pays sous les mêmes taliban

Le 7 septembre 2026, à Kaboul, un ministre taliban et un dirigeant saoudien ont signé des contrats pétroliers et gaziers sous le regard de Zalmay Khalilzad. Le projet porte un nom que l’on croyait enterré depuis 1998.

Le même nom, la même maison

CentGas était le consortium monté dans les années 1990 pour faire passer le gaz turkmène par l’Afghanistan jusqu’au Pakistan. Il réunissait l’américain Unocal et la société saoudienne Delta Oil, propriété de Badr Al Aiban. Le consortium a négocié avec les taliban après leur prise de Kaboul en 1996, puis s’est effondré quand la relation entre Washington et l’émirat s’est dégradée. Unocal s’est retiré en 1998.

Trente ans plus tard, le nom revient, et l’homme aussi : le président du groupe Delta International qui signe aujourd’hui à Kaboul s’appelle Badr Mohammed Al Aiban. Ce n’est pas une coïncidence de patronyme, c’est une continuité assumée. Delta n’a pas ressuscité une idée, elle a repris un dossier là où elle l’avait laissé, avec le même interlocuteur au pouvoir.

Reste la présence de Khalilzad, qui n’a aucune fonction officielle. Il était dans l’orbite d’Unocal dans les années 1990. Il a été le négociateur américain de Doha, celui qui a signé avec les taliban l’accord ouvrant la voie au retrait. Il se trouvait cette semaine à Kaboul, simple particulier, à des réunions avec Abdul Ghani Baradar et les dirigeants de Delta, puis à la cérémonie. Il a qualifié l’accord de développement très positif, preuve selon lui que l’Afghanistan sait attirer les investissements. Rien n’indique qu’il représente Delta. Mais sa seule présence fait le travail : elle transforme une signature avec un régime non reconnu en événement d’affaires ordinaire.

Ce que serait vraiment le corridor

Sur le fond, il faut lire le projet pour ce qu’il est, et non pour ce que le nom laisse croire. Ce n’est pas TAPI. Il ne s’agit pas de gaz turkmène traversant le pays, mais de gaz afghan, extrait dans l’ouest, acheminé vers la frontière pakistanaise. L’Afghanistan n’y est plus seulement un couloir, il devient le fournisseur. Et cela suppose d’abord que le gaz existe en quantité commercialement exploitable, ce que personne ne sait encore.

Le tracé mérite attention. De Hérat à Spin Boldak, la conduite traverserait le Helmand et le Kandahar, c’est à dire le berceau politique du mouvement taliban, et non l’est du pays où le réseau Haqqani tient ses bases. Cette géographie s’explique par la logique économique et par le corridor commercial existant vers le Pakistan. Elle a aussi une lecture interne, et il faut la formuler avec prudence, car elle relève de l’interprétation : la principale infrastructure stratégique promise au pays passerait par le territoire contrôlé par le cercle de Kandahar, pas par celui de ses rivaux. À Kaboul, les rapports de force ne se lisent plus seulement dans les nominations, ils se lisent sur une carte.

Un gazoduc de 700 kilomètres exige une décennie de calme entre deux États qui ne parviennent pas à tenir un cessez le feu.

Le problème est au bout du tuyau. Le terminus se situe à la frontière pakistanaise, au moment précis où Islamabad et Kaboul s’affrontent sur la présence du TTP en territoire afghan. Certains y voient un troc, la sécurité contre le gaz. Rien ne le prouve à ce stade et l’affirmer serait aller trop vite. Mais la contradiction est réelle : le projet suppose une entente que les faits démentent chaque mois.

Il faut enfin mesurer ce qui a été signé. Un contrat d’exploration de 200 millions de dollars sur vingt cinq ans, portant sur la zone de Kushk et Tirpul, deux études, un accord cadre. Le gazoduc à 10 milliards reste suspendu à la découverte de réserves, à la faisabilité, au financement et à une décision finale d’investissement qui n’existe pas. En clair, presque tout reste hypothétique.

Le précédent chinois

Il existe déjà un précédent, et il est exactement de la même forme. En janvier 2023, les taliban signaient avec la société chinoise CAPEIC un contrat de 25 ans pour l’extraction pétrolière dans le bassin de l’Amou Daria, dans le nord du pays. Le Chinois s’engageait sur 150 millions de dollars la première année et 540 millions sur trois ans. La cérémonie a été retransmise en direct, avec Abdul Ghani Baradar et l’ambassadeur de Chine Wang Yu à la tribune. C’était présenté comme le premier grand contrat énergétique conclu par un acteur étranger avec l’émirat depuis 2021.

Le 17 juin 2025, le ministère des Mines et du Pétrole a résilié le contrat. Motifs invoqués : violations répétées, investissements non versés, travaux d’infrastructure non réalisés, redevances impayées. Selon VOA, CAPEIC n’aurait effectivement investi que 49 millions de dollars la première année. La version chinoise est tout autre. Dans une enquête publiée par NPR fin août 2025, des employés du groupe affirment que les forces taliban ont pris le contrôle des champs pétroliers et chassé le personnel chinois sous la menace des armes. Trois sources chinoises et une source afghane décrivent la confiscation des passeports de douze salariés, retenus dans les bureaux de la coentreprise à Kaboul sous la garde du renseignement. Neuf passeports ont été rendus après la visite du ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi. La source afghane confirme la confiscation mais conteste le mot détention.

Un des employés cités par NPR résume l’affaire sans détour : son groupe espérait contribuer au développement du pays et à la stabilisation du gouvernement intérimaire, ce qui aurait servi les intérêts chinois au Xinjiang, et il a trouvé en face un partenaire indifférent à tout bénéfice partagé, plus enclin à prendre ce qui l’intéressait.

Deux ans et demi séparent la cérémonie en direct de la reprise du gisement par la force.

Le parallèle avec le 7 septembre est difficile à écarter. Même durée de 25 ans, même ministère, même Baradar dans la salle, même mise en scène télévisée, même statut de contrat inaugural avec un nouveau partenaire. Et le même ministre : Hedayatullah Badri dirigeait déjà les Mines et le Pétrole lorsque le contrat chinois a été rompu, il signe aujourd’hui avec Delta. À la différence près que le montant engagé par le Saoudien pour l’exploration, 200 millions de dollars, est inférieur à ce que le Chinois avait promis avant de tout perdre.

L’affaire chinoise a montré ce que vaut un contrat de long terme dans un pays où il n’existe ni juridiction indépendante, ni arbitrage accessible, ni recours pour l’investisseur étranger. Quand le différend est venu, ce sont des passeports qui ont servi de garantie. Rien dans les accords annoncés cette semaine ne dit ce qui empêcherait la même séquence de se reproduire. Un projet de gazoduc à dix milliards de dollars sur dix ans exige exactement ce que l’émirat n’a pas offert à son précédent partenaire : la certitude que le contrat tiendra plus longtemps que l’intérêt du moment.

Ce que l’émirat encaisse vraiment

Ce que l’émirat obtient dès aujourd’hui n’est pas du gaz, c’est une image : celle d’un gouvernement fréquentable, capable de signer des contrats de long terme devant les caméras. Une signature de vingt cinq ans est un pari sur la durée du régime. Elle dit aux capitales hésitantes que l’émirat est un partenaire avec lequel on peut planifier. Elle installe l’idée qu’il existerait un dossier économique séparable du reste.

Il n’y en a pas. Dans le pays où l’on projette dix milliards de dollars d’infrastructures, les filles n’ont plus accès au collège depuis cinq ans, les femmes sont exclues de l’emploi, de l’espace public et de la parole, et la répression des opposants ne connaît aucune pause. Aucune de ces réalités n’a été mentionnée dans la salle de signature. C’est bien le but d’une cérémonie de ce type : produire un cadre où ces questions n’ont pas leur place.

En 1998, CentGas a échoué parce que les conditions politiques n’existaient pas. En 2026, le calcul est inverse : on parie que les conditions politiques n’ont plus besoin d’exister. Le contrat chinois indique ce que vaut ce genre de pari.

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