Afghanistan, juillet 2026 : nous voici revenus trente ans en arrière

Partager
La Lettre d’Afghanistan
Afghanistan, juillet 2026 : nous voici revenus trente ans en arrière
La multiplication des fronts anti-taliban renoue avec la forme même de la guérilla
Il y a trois semaines, nous écrivions que les fronts anti-taliban reprenaient l’initiative. Les journées du 17 et du 18 juillet au Badakhshan ne confirment pas seulement cette thèse : elles lui donnent un visage que tout Afghan d’une certaine génération reconnaîtra.
Loin de s’être éteinte, l’opposition armée se recompose, change de tempo, retrouve la capacité de choisir ses cibles et son calendrier. Le 17 juillet, un front jusque-là inconnu, Sepahiyan-e-Mihan (Soldats de la Patrie), s’est emparé pour quelques heures du chef-lieu du district de Yaftal-e Payan. Dans la nuit du 18 juillet (nuit du 27 tir 1405), un poste frontalier taliban du district de Khawan était visé par une attaque à la roquette, rapportée par l’agence Bazgasht News. Deux fronts, deux opérations, une même province, un jour d’intervalle. Et surtout, une même manière de faire la guerre : surgir, frapper, disparaître dans la montagne. Ce n’est pas une bataille rangée. C’est une embuscade. C’est la guérilla.
Il y a quarante ans, dans ces mêmes vallées du Badakhshan, du Panjshir, du Nouristan, la guérilla menait exactement ce combat contre une armée soviétique qui la surclassait en hommes, en blindés, en aviation. Les Russes tenaient les villes, les routes, les chefs-lieux. Ils ne tenaient pas les crêtes. Ils reprenaient un district le matin, le reperdaient à la nuit tombée, et s’épuisaient à courir après un ennemi qui refusait la bataille frontale pour la mener au moment et à l’endroit qu’il choisissait. L’Union soviétique disposait de la première armée du monde. Elle a fini par partir.
Ce parallèle n’est pas une prophétie, et nous nous garderons de le transformer en pronostic. Les taliban ne sont pas une armée d’occupation étrangère, le contexte régional a changé, et les fronts d’aujourd’hui n’ont ni l’ampleur, ni le soutien extérieur, ni l’unité qui furent ceux de la résistance des années 1980. Nous continuons d’écrire chaque semaine ce que nous savons : ces fronts sont militairement faibles, ne tiennent pas de territoire, et leurs revendications ne sont pas vérifiées par des sources indépendantes.
Mais la forme, elle, est de retour. Et c’est cette forme qui devrait inquiéter Kaboul plus qu’une bataille perdue. Car la guérilla ne se mesure pas au terrain conquis, mais à sa capacité de durer, de se multiplier, de rendre le pays ingouvernable par la seule force. Depuis leur retour au pouvoir, les taliban ont fondé leur légitimité sur une promesse : la guerre est finie, la sécurité règne, aucun rival armé n’existe plus. Chaque front qui surgit là où on ne l’attend pas dément cette promesse. Sepahiyan-e-Mihan hier inconnu, le Front de la liberté de l’Afghanistan actif depuis des mois dans la province, d’autres demain : ce n’est plus un foyer, c’est une constellation qui se forme.
D’où vient l’arme ?
Reste une question que cette attaque à la roquette pose avec une acuité nouvelle. Un fusil se récupère sur un champ de bataille, se hérite d’une guerre précédente, s’achète au marché. Une roquette, non. C’est un armement qui suppose une filière, un financement, une logistique, une main qui le fait passer les frontières et le met à disposition. Que des fronts jusque-là réduits à l’embuscade légère disposent désormais de moyens plus lourds n’est pas un détail tactique : c’est le signe qu’une chaîne d’approvisionnement se met en place. Qui l’alimente ? Nous l’ignorons, et nous nous garderons de désigner sans preuve. Les hypothèses ne manquent pas dans une région où l’Afghanistan a fait de nouveaux ennemis, le Pakistan au premier chef, et où les rivalités d’États trouvent toujours, tôt ou tard, à s’armer par procuration. Mais l’inférence, elle, est sûre : on ne tire pas à la roquette avec les moyens du bord. Quelqu’un, quelque part, a décidé que ces fronts valaient un investissement. Et si l’arme lourde commence à circuler, ce n’est probablement que le début.
Le régime ne s’y trompe pas. Le déplacement précipité de son ministre de la Défense au Badakhshan, ses visites aux zones frontalières, ses rencontres avec les communautés locales trahissent l’inquiétude. Les dissensions internes autour de commandants comme Juma Khan Fateh, les conflits autour des mines, la nomination d’administrateurs étrangers à la région et à sa langue creusent le fossé que la guérilla, toujours, sait exploiter. Et quand la force ne suffit pas contre le combattant, elle se retourne contre l’innocent : à Khawan, faute d’avoir saisi les assaillants, les taliban ont arrêté et roué de coups un ancien militaire étranger à l’attaque, Jahangir Rahmani. Les Soviétiques, eux aussi, punissaient les villages qu’ils ne pouvaient tenir.
Nous voici donc revenus trente ans en arrière, à cette forme de guerre que l’Afghanistan connaît mieux qu’aucun autre pays et qu’aucune armée, jamais, n’y a durablement gagnée. Les taliban tiennent les villes. Ils commencent à découvrir qu’ils ne tiennent pas les vallées. L’histoire, au Badakhshan, ne se répète pas à l’identique. Mais elle rime.
✦ ✦ ✦
SOURCES
Afghanistan, juillet 2026 : nous voici revenus trente ans en arrière

Hasht-e Subh (8am.media)
L’histoire de l’Afghanistan est-elle en train de recommencer à partir de ses districts ?, 19 juillet 2026.
Analyse sur la portée sociale et générationnelle de l’épisode de Yaftal-e Payan.
→ Lire

Hasht-e Subh (8am.media)
De Juma Khan Fateh à Sepahiyan-e-Mihan : le Badakhshan devient-il le talon d’Achille des taliban ?, 19 juillet 2026.
Lecture politique de la prise de Yaftal-e Payan, des dissensions internes taliban et de la tournée du ministre de la Défense.
→ Lire

Bazgasht News
Dépêche sur l’attaque à la roquette contre le poste frontalier taliban de Khawan, Badakhshan, nuit du 18 juillet 2026 (nuit du 27 tir 1405), et l’arrestation de Jahangir Rahmani.
Sources locales, revendication non vérifiée par des sources indépendantes.

La Lettre d’Afghanistan
Les fronts anti-taliban reprennent l’initiative, 30 juin 2026.
→ Lire

Partager