Les taliban contre le monde musulman

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La Lettre d’Afghanistan

LES TALIBAN CONTRE LE MONDE MUSULMAN

En rejetant la Déclaration d’Islamabad, l’Émirat s’est coupé du seul auditoire qu’il ne pouvait pas accuser d’ingérence occidentale

Les 12 et 13 juillet 2026, l’Organisation de la coopération islamique a adopté à Islamabad une déclaration jugeant les restrictions imposées aux Afghanes incompatibles avec les valeurs islamiques. Zabihullah Mujahid a répondu que les droits sans fondement dans l’islam ne seraient pas accordés. Pour Nasir Andisha, ambassadeur d’Afghanistan à Genève, il s’agit d’une rupture rare et auto-infligée entre les taliban et la voix collective de la principale organisation intergouvernementale du monde islamique. Il en tire trois conséquences.

La 9e Conférence ministérielle sur les femmes de l’OCI s’est tenue à Islamabad les 12 et 13 juillet, réunissant environ cent quatre-vingt-dix délégués, en majorité des femmes, venus des cinquante-sept États membres. Le thème affiché portait sur l’autonomisation socio-économique et politique des femmes dans les pays de l’OCI. La rencontre se tient tous les trois à quatre ans ; la précédente avait eu lieu au Caire en 2021.

La Déclaration d’Islamabad qui en est issue comporte une référence explicite à l’Afghanistan. Les ministres y expriment une profonde préoccupation face au maintien des restrictions sur l’éducation des filles et l’emploi des femmes, qu’ils décrivent comme incompatibles avec les valeurs islamiques garantissant la dignité, les droits et le progrès des femmes et des filles. Andisha rapporte que le texte exprime une profonde déception et de vifs regrets devant la suspension persistante de l’enseignement secondaire et supérieur pour les filles, et appelle les taliban à lever ces interdictions conformément aux principes islamiques. La conférence a également lancé l’Initiative d’Islamabad sur l’inclusion numérique des femmes, plateforme volontaire consacrée à la littératie numérique, à l’entrepreneuriat, aux STEM, à l’intelligence artificielle et à la cybersécurité.

Le ministre d’État pakistanais à la Justice, Aqeel Malik, avait placé dès l’ouverture les droits des Afghanes et la responsabilité collective du monde musulman au cœur de l’agenda. KabulNow rapporte que les délégués ont jugé ces restrictions dommageables à l’image même de l’islam.

LA CHAISE VIDE ET LE DRAPEAU TRICOLORE

L’Afghanistan est membre de l’OCI. Aucun représentant taliban n’était pourtant à Islamabad. L’Émirat n’a jamais confirmé s’il enverrait une délégation, et Afghanistan International souligne le motif matériel de cette absence : l’administration taliban ne compte aucune femme à un poste officiel qui aurait pu siéger à une conférence ministérielle sur les femmes. L’exclusion des Afghanes de la vie publique produit ainsi son propre effet en retour, en privant le régime de toute voix dans l’enceinte où son cas était examiné. Un précédent existait déjà : l’an dernier, les taliban avaient décliné une invitation à une conférence internationale sur l’éducation des filles dans les sociétés musulmanes, également organisée à Islamabad.

Le détail le plus lourd est ailleurs. Le matériel officiel de la conférence, diffusé par le ministère pakistanais des Affaires étrangères, affichait le drapeau tricolore national afghan comme symbole du pays au sein de l’OCI. Pas la bannière blanche de l’Émirat. Le siège afghan à l’OCI existe, il est représenté par le drapeau de la République, et il est vide.

L’espace laissé libre a été occupé. L’ancienne juge afghane Tahmina Safi et l’universitaire Nazifa Jalali ont porté une réfutation frontale, soutenant que les politiques taliban contredisent la jurisprudence islamique, excluent les femmes de leur propre représentation et relèvent d’une répression systématique. Toutes deux ont exhorté l’OCI à travailler directement avec les universitaires, juges, diplomates et responsables de la société civile afghanes, plutôt que d’accorder une légitimité à un gouvernement non reconnu.

LA PHRASE DE TROP

Zabihullah Mujahid, porte-parole principal des taliban, a rejeté la critique. À TOLOnews, il a affirmé que l’Émirat islamique d’Afghanistan avait assuré tous les droits de nos sœurs requis par la charia, se considérait pleinement engagé à honorer ces obligations, et qu’il n’y avait pas lieu de s’en inquiéter. Dans un message audio diffusé par Ariana News, et sans nommer d’organisation, il a précisé le fond : l’administration taliban ne saurait accorder aux femmes des droits recommandés par d’autres instances si ces droits n’ont pas leur place dans l’islam.

Andisha y voit un désaveu implicite mais sans équivoque de l’autorité même de l’OCI à interpréter la charia en matière d’éducation des femmes. Il faut peser la formulation. Les ministres de cinquante-sept États musulmans ont écrit que les interdictions taliban étaient incompatibles avec les valeurs islamiques. Mujahid a répondu que ce que ces ministres recommandent n’a pas sa place dans l’islam. Ce n’est pas un désaccord sur une politique éducative. C’est une contestation de la compétence même de l’OCI à dire ce qu’est la charia.

Les taliban ont l’habitude d’écarter les appels universels aux droits humains comme une ingérence occidentale. Ce nouveau front, les taliban contre le monde islamique et ses institutions, leur sera bien plus difficile à balayer comme une imposition non islamique.

NASIR ANDISHA, AMBASSADEUR D’AFGHANISTAN À GENÈVE

TROIS COÛTS

Le premier est théologique. En soutenant que les droits recommandés par l’OCI n’ont pas leur place dans l’islam, écrit Andisha, les taliban revendiquent une autorité interprétative sur la charia supérieure à celle des établissements religieux et juridiques réunis des cinquante-sept États membres. Al-Azhar, les grands muftis, les académies de fiqh, les ministères des Affaires religieuses de tout le monde musulman se retrouvent congédiés par le porte-parole d’un mouvement dont l’école juridique n’a d’autorité nulle part ailleurs. Andisha qualifie cette prétention de maximaliste, et souligne que la plupart des gouvernements de l’OCI ne peuvent l’accepter sans affaiblir leurs propres autorités religieuses. Reconnaître à Kandahar le dernier mot sur la charia reviendrait, pour Le Caire, Riyad ou Jakarta, à déclarer leurs propres oulémas incompétents.

Le deuxième pèse sur les partisans de l’engagement. Les gouvernements qui poursuivent des relations bilatérales pragmatiques avec l’Émirat, Doha, Abou Dhabi, Islamabad, Jakarta, Kuala Lumpur, se heurtent désormais à un fait public : les taliban rejettent une résolution que leurs propres délégations ont rédigée et adoptée. Le pragmatisme se défendait tant qu’il restait discret et supposait un interlocuteur susceptible d’évoluer. Il devient intenable quand cet interlocuteur répond publiquement que le texte collectif de votre organisation ne relève pas de l’islam. Le cas pakistanais est le plus cruel : Islamabad accueillait la conférence, la présidait, s’apprêtait à en assumer la présidence tournante, et se retrouve désavoué par le régime qu’elle a contribué à installer, sur son propre sol, alors qu’elle lui fait la guerre à sa frontière.

Le troisième est le plus durable : le cadre du débat s’est déplacé. Depuis 2021, la défense taliban repose sur un mécanisme unique. Toute critique venue de New York, de Genève ou de Bruxelles est renvoyée à l’ingérence, au néocolonialisme, à l’imposition de normes étrangères. Le mécanisme fonctionne parce qu’il permet de ne jamais discuter du fond : il suffit de qualifier l’émetteur. Il ne fonctionne plus ici. On ne peut pas accuser d’occidentalisme un texte signé par l’Arabie saoudite, l’Iran, l’Égypte, l’Indonésie et le Pakistan. Il ne restait à Mujahid qu’une option, et il l’a prise : déclarer que ces cinquante-sept États ne comprennent pas leur propre religion. Comme le formule Andisha, l’argument ne se pose plus en termes de taliban contre la communauté internationale, mais de taliban contre le monde islamique et ses institutions.

L’ISOLEMENT COMME PROJET

Le calendrier ajoute à la démonstration. Dix jours plus tôt, Amir Khan Muttaqi et Mullah Abdul Ghani Baradar étaient à Téhéran pour les funérailles de Khamenei ; l’Iran y avait aussi convié Ahmad Massoud et Mohammad Mohaqiq. Quelques jours après Islamabad, le vice-ministre iranien Vahid Jalalzadeh était reçu à Kaboul, et Téhéran redisait que la coopération n’attendrait pas la reconnaissance. L’Émirat multiplie les visites ministérielles pendant que sa doctrine religieuse le retranche du corps dont il se réclame. La normalisation diplomatique avance, l’isolement doctrinal se creuse, et les deux mouvements ne se compensent pas : le premier n’achète que du transit et des visas, le second détermine qui a le droit de dire ce qu’est l’islam en Afghanistan.

Cet isolement n’est pas subi, il est choisi. Andisha le dit d’un mot : la rupture est auto-infligée. Personne n’a exclu les taliban d’Islamabad. Le siège afghan les attendait, avec un drapeau qui n’était pas le leur, dans une salle où leur cause aurait pu être plaidée. Ils ne sont pas venus, faute d’avoir une seule femme à y envoyer, puis ils ont récusé le texte adopté en leur absence. La séquence entière est de leur main.

Reste ce que la Déclaration d’Islamabad ne changera pas. L’Afghanistan demeure le seul pays au monde où les filles sont interdites d’école au-delà de la sixième année. Les femmes restent bannies de la plupart des espaces publics, des parcs, de l’essentiel des postes de la fonction publique et de la magistrature. Aucune conférence ministérielle n’a rouvert une salle de classe. Ce que le texte d’Islamabad produit n’est pas un résultat, c’est un procès-verbal : celui du jour où le monde musulman a écrit noir sur blanc que les taliban trahissent l’islam, et où les taliban ont répondu que le monde musulman ne sait pas de quoi il parle.

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RÉFÉRENCES

Sources de l’article

 

Nasir Andisha

The OIC–Taliban Rift

Ambassadeur d’Afghanistan à Genève, X, juillet 2026

x.com/AndishaNasir

Amu TV

Taliban reject OIC criticism of restrictions on women

14 juillet 2026

amu.tv/247333

KabulNow

OIC Says Taliban Restrictions on Women’s Education and Work Harm Islam’s Image

14 juillet 2026

kabulnow.com

Afghanistan International

Taliban Support OIC Women’s Conference But Send No Representative

13 juillet 2026

afintl.com/en/202607139370

The Media Line

OIC Women’s Conference Confronts Taliban Restrictions on Afghan Women

Arshad Mehmood, 16 juillet 2026

themedialine.org

The Media Line

Women’s OIC Conference in Pakistan Sees Syrian Delegation After 14 Years

15 juillet 2026

themedialine.org

Arab News Pakistan

Pakistan to press for Afghan women’s rights at OIC conference in Islamabad

13 juillet 2026

arabnews.pk/node/2650688

Khaama Press

Islamabad to Host Two-Day OIC Ministerial Conference on Women

11 juillet 2026

khaama.com

Amu TV

Islamabad to host two-day OIC ministerial conference on women

11 juillet 2026

amu.tv/246998

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