« Notre problème avec vous, les Occidentaux, c’est cette question des droits des femmes » : Talibans, au cœur de la cellule familiale

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« Notre problème avec vous, les Occidentaux, c’est cette question des droits des femmes » : Talibans, au cœur de la cellule familiale

Manon Quérouil-Bruneel, envoyée spéciale à Kaboul

L’innocente Madiha, 1 an, côtoie la kalachnikov paternelle. Ici, chaque fonctionnaire est armé comme s’il devait partir à la guerre sainte. Le 9 mai. © Oriane Zerah

En exclusivité, un dignitaire du régime de Kaboul nous a ouvert ses portes pour montrer son quotidien rigoriste. Un idéal pour lui, une prison pour les femmes afghanes.

«Vous prenez du sucre ? » s’enquiert mon hôte. Le contraste est vertigineux entre ce taliban affable et les hordes hirsutes de ses semblables qui ont pris Kaboul le 15 août 2021. Pendant qu’il me sert le thé, dehors, les femmes ont à peine le droit d’exister. Leurs silhouettes effacées rasent les murs d’une ville résignée. Je ne dois mon traitement de faveur qu’au fait d’être une femme étrangère. L’homme a accepté de me recevoir après plusieurs semaines de négociations. Dans un pays où la presse est muselée, une telle rencontre n’a rien d’anodin. Entre volonté de dialogue et opération de communication, les règles étaient simples : je pouvais poser les questions que je voulais, lui était libre d’y répondre de la façon qui servait le mieux ses intérêts.

Ehsanullah H. est né en 1992 dans les montagnes de ­Paktiya, une province frontalière du Pakistan, au sein d’une famille de « communistes démocrates ». « Il n’y avait jamais eu de taliban avant moi », déclare-t-il en souriant. C’est à l’école coranique du village qu’il se familiarise avec la cause du djihad, à laquelle il consacrera la moitié de sa vie. À 16 ans, il rejoint un camp d’entraînement du réseau Haqqani – l’allié historique d’Al-Qaïda. Dans les replis du Waziristan, on y fabrique les futurs kamikazes à la chaîne. Plus de 1 500 de ces candidats au martyre se feront exploser en vingt ans de guerre sainte, a-t-il calculé. Lui échappe à ce destin grâce à ses talents d’artificier : il assemble les gilets d’explosifs de ses camarades et fabrique ces bombes artisanales de bord de route destinées aux forces de l’Otan, qui feront aussi des dizaines de milliers de victimes civiles afghanes. La faute aux Américains, coupe-t-il : « Ils commettaient des atrocités dont ils nous accusaient ensuite. »

Dans le salon d’Ehsanullah, 33 ans, membre des services de renseignement de l’émirat, avec cinq de ses six enfants et sa mère (à dr.). À Kaboul, le 10 mai. © Oriane Zerah

Depuis que les siens se sont emparés du pouvoir, il s’est vu confier un poste au sein du GDI, les redoutés services de renseignement talibans dirigés par Abdul Haq Wasiq, passé par Guantanamo. Sa mission consiste désormais à traquer les ennemis de l’intérieur. Le fonctionnaire égrène les catégories en caressant sa barbe : militants des droits de l’homme, journalistes, soutiens de l’ancien régime et collaborateurs supposés de l’étranger. À mes côtés, je sens la traductrice se raidir. Cinq jours plus tôt, une vingtaine de femmes ont été arrêtées à Hérat pour « non-respect du code vestimentaire ». Selon plusieurs sources, la plupart portaient pourtant un masque en plus d’un voile et d’une abaya. « Faux, affirme-t-il. Ces femmes se promenaient à moitié nues dans la rue. » Le spécialiste du contre-espionnage y voit la main de l’étranger – une tentative de déstabilisation du Mossad ou des services secrets pakistanais, ce n’est pas très clair.

Une silhouette furtive traverse le salon. Salma, l’aînée des enfants, dépose un plateau de fruits secs avant de disparaître dans la cuisine. « Notre problème avec vous, les Occidentaux, c’est cette question des droits des femmes, se désole notre hôte. Nous n’avons simplement pas la même conception de ce qui est bon pour elles. » Depuis vingt ans que je couvre l’Afghanistan, on m’a souvent servi la même métaphore pour me convaincre des mérites du voile intégral : celle du chocolat. Emballé, il semble appétissant. Déballé, il attire les mouches. ­Ehsanullah se montre moins dogmatique que ses co­religionnaires sur cette question. Selon lui, la décision pour une femme de montrer ou non son visage ne devrait pas relever de la loi, mais être laissée à l’appréciation de son mari. Pour son épouse, il a choisi la burqa. Ce qui ne l’empêche pas de se réclamer de cette catégorie paradoxale du « taliban modéré », si tant est qu’elle existe. Laisser sortir sa femme pour faire les courses, oui ; l’autoriser à travailler, même dûment voilée : jamais. Les Afghanes se sont vu interdire la plupart des emplois qui leur étaient autrefois accessibles – bannies des administrations, des entreprises et des ONG. « Elles risquaient d’y côtoyer des hommes. C’est formellement interdit par l’islam, ça ne se discute pas. » Il existe toutefois des exceptions pour les veuves, précise-t-il. Celles-ci peuvent demander une dérogation auprès du ministère des Femmes. Je lui rappelle que ce dernier n’existe plus. À la place, siège celui de la Promotion de la vertu et de la Répression du vice, dont les agents en blouse blanche terrorisent celles qui se risquent encore dans la rue. Il sourit. « De quoi ont-elles peur, si elles n’ont rien à se reprocher ? »

De g. à dr., Madiha, Salma, Safia, Buchra, et Muhammad, les yeux rivés sur l’écran d’un téléphone portable, rare concession à la modernité.

De g. à dr., Madiha, Salma, Safia, Buchra, et Muhammad, les yeux rivés sur l’écran d’un téléphone portable, rare concession à la modernité. © Oriane Zerah

En janvier, les talibans ont promulgué un Code pénal qui entérine, avec pas moins de 119 articles, la déshumanisation de la moitié de la population. Le 32e autorise de facto les violences conjugales : un mari n’est condamnable que si les coups administrés à son épouse provoquent des blessures visibles, encourant au maximum quinze jours de prison. À titre de comparaison, l’article 70 prévoit une peine dix fois supérieure pour les organisateurs de combats d’animaux. Celles qui comptent si peu occupent une place démesurée dans la pensée et l’action du régime, qui est allé jusqu’à légiférer sur le volume de leur voix en public ou sur les fenêtres qu’il faut désormais murer pour qu’on ne les aperçoive pas. Leurs propres épouses demeurent invisibles entre toutes. J’ai dû patienter trois jours avant de rencontrer celle d’Ehsanullah.

Sakinah ne connaît pas son âge. Elle ne sait ni lire ni écrire. Ses frères lui ont interdit d’aller à l’école. « Je les ai suppliés des centaines de fois », raconte-t-elle sans colère. Elle n’a pas eu, non plus, son mot à dire le jour où ils ont décidé de la marier. Ce n’est que le soir des noces qu’on l’a prévenue que son époux était un taliban – veuf, qui plus est, avec deux petites filles à charge. Selon la tradition, la jeune épouse doit, au cours de la fête, manifester sa tristesse de quitter sa famille. « Je n’ai pas eu besoin de me forcer », plaisante-t-elle. Le couple a eu quatre enfants en l’espace de six ans – trois filles, en plus des deux aînées ­d’Ehsanullah, et un garçon. L’épouse assure que son mari ne s’en plaint pas. « Il dit que seul Dieu décide. » Sakinah ne souhaite plus d’enfants, mais la contraception lui est interdite pour cette même raison. Ses journées commencent avec la prière de 4 heures du matin et s’égrènent selon un rituel immuable : préparer le repas, faire la vaisselle, la lessive, le ménage, puis tout recommencer. Elle confie ne sortir que très rarement de la maison. Kaboul, encore subtilement imprégnée de vingt années de présence occidentale, l’effraie presque autant que ses habitantes qui rechignent à porter la burqa. Pour cette femme issue d’un village pachtoun conservateur, les talibans ne représentent pas une rupture, mais la continuité de ce qu’elle a toujours connu. Ce qui ne l’empêche pas de rêver à un autre destin pour ses filles. La jeune mère aimerait les voir étudier, aller à l’université, se marier « le plus tard possible » – autant d’options qu’elle n’a jamais envisagées pour elle-même. Mais pour cette génération aussi, l’horizon s’est déjà rétréci.

À l’âge de 6 ans, Safia peut encore rêver à une vie de princesse. Même à l’heure de la prière.

À l’âge de 6 ans, Safia peut encore rêver à une vie de princesse. Même à l’heure de la prière. © Oriane Zerah

Ehsanullah bichonne son AK-47, son outil de travail quand il part en mission en province. Avec Muhammad, 4 ans, son seul fils.

Ehsanullah bichonne son AK-47, son outil de travail quand il part en mission en province. Avec Muhammad, 4 ans, son seul fils. © Oriane Zerah

C’est une épidémie silencieuse : des Afghanes s’empoisonnent, se jettent dans le vide ou se pendent pour fuir l’existence qui leur est promise

Depuis bientôt cinq ans, les filles sont exclues de l’école après la sixième. Les raisons avancées par le régime n’ont cessé de varier : d’abord la sécurité, puis la mixité. Aujourd’hui, les journalistes afghans ne sont plus autorisés à poser la question, sous peine d’aller en prison. Le débat n’existe plus. Mon interlocuteur avance une autre explication : les manuels scolaires seraient « inappropriés », parce qu’imprégnés de culture étrangère. Les mêmes, pourtant, sur lesquels continuent d’étudier les garçons. « La grande majorité d’entre nous désapprouve la décision de notre chef suprême », soutient-il, même si l’éducation des filles continue de diviser profondément les rangs talibans. « Beaucoup ont eu peur en voyant toutes ces femmes devenues hors de contrôle sous l’ancien régime, nuance-t-il. Nous avons besoin de temps pour installer le bon cadre. D’ici deux ans, si Dieu le veut, les collèges et les lycées rouvriront. » Dans l’attente, plus de 2 millions de jeunes Afghanes ont été forcées d’abandonner l’école l’an dernier.

Le lendemain, Ehsanullah m’invite à passer dans l’autre salon, où se tiennent les femmes de la famille. Il me présente d’abord sa mère, Fatimah, qui vit avec eux depuis qu’il a pris ses fonctions au sein de l’émirat. La vieille femme se languit de ses montagnes, régies par le silence et la loi des tribus, à mille lieues de la cuvette suffocante qu’est Kaboul, une ville qui a grossi dix fois en l’espace d’un demi-siècle sans jamais parvenir à absorber sa propre croissance. Fatimah trouve absurde de payer un loyer pour habiter cette capitale polluée où elle n’a aucun repère. Assises à ses côtés, Salma et Buchra, les filles aînées d’Ehsanullah, écoutent la conversation en silence. « Salma est très intelligente », dit son père avec fierté. On s’abstient de lui demander si cela lui est d’une quelconque utilité, dans ce monde où ses semblables l’ont enfermée. Les deux sœurs parlent doucement, se déplacent discrètement, déjà conscientes de devoir exister sur la pointe des pieds.

Sakinah, avec Safia, dans la cour de leur maison. Son mari lui a formellement interdit de montrer son visage à notre photographe.

Sakinah, avec Safia, dans la cour de leur maison. Son mari lui a formellement interdit de montrer son visage à notre photographe. © Oriane Zerah

Une épouse aux petits soins, qui n’a pas le droit de se maquiller mais doit appliquer de l’huile sur les cheveux de son mari. Avec leur fille Iba, 2 ans.

Une épouse aux petits soins, qui n’a pas le droit de se maquiller mais doit appliquer de l’huile sur les cheveux de son mari. Avec leur fille Iba, 2 ans. © Oriane Zerah

Depuis deux ans, l’Afghanistan souffre d’une épidémie silencieuse : des femmes s’empoisonnent, se jettent d’un immeuble ou se pendent, préférant la mort à l’existence qui leur est désormais promise. Quand on demande à Ehsanullah s’il y a des choses qu’il souhaiterait pour ses filles mais que son gouvernement n’autorise pas, c’est le taliban qui répond : « Elles ont tout ce dont elles ont besoin. » Le père, lui, en est moins persuadé. En décembre, Salma terminera sa dernière année d’école autorisée. Il a prévu de l’inscrire ensuite dans l’un de ces nombreux établissements privés qui ont ouvert discrètement à Kaboul depuis la fermeture des structures publiques, une zone grise tolérée par le régime. Pétris de contradictions, de nombreux talibans y scolarisent désormais leurs filles. L’établissement choisi par Ehsanullah propose un curriculum hybride d’études religieuses et académiques, et accueille les élèves – en niqab – jusqu’au lycée. Un petit miracle à l’échelle de l’Afghanistan.

Avant de partir travailler, le père demande aux fillettes ce qu’il peut leur rapporter qui leur ferait plaisir. « Une abaya noire », répond la cadette. Dès que la porte se referme derrière lui, quelque chose se desserre dans les corps et les conversations. Salma se laisse aller contre un coussin. Elle parle de sa mère, morte alors qu’elle marchait à peine. Elle ignore de quoi. Personne ne lui a jamais rien dit, elle n’a pas osé poser de questions. Elle sait seulement que celle-ci était une cousine de son père et que leur mariage a permis de financer celui de son propre frère. Son père s’est remarié peu après avec Sakinah. Bien que ce soit elle qui l’ait choisie, la grand-mère se plaint de cette belle-fille qui n’en fait jamais assez. Une piètre épouse et ménagère, juge la vieille femme, qui s’est mis en tête de trouver une seconde femme pour son fils.

À la sortie d’une école publique, dans le quartier commerçant de Shahr-e-Naw, à Kaboul. Les filles doivent abandonner leur scolarité après la sixième.

À la sortie d’une école publique, dans le quartier commerçant de Shahr-e-Naw, à Kaboul. Les filles doivent abandonner leur scolarité après la sixième. © Oriane Zerah

Des étudiantes de madrasa. Les talibans se targuent d’avoir construit près de 23 000 écoles religieuses en trois ans.

Des étudiantes de madrasa. Les talibans se targuent d’avoir construit près de 23 000 écoles religieuses en trois ans. © Oriane Zerah

Avant de partir, Salma me demande à quoi ressemble la vie des filles de son âge dans mon pays. Pour décrire la sienne, elle choisit ces mots : « Tout est étroit et fermé. » Sa définition de l’absence de liberté, un concept si étranger à son existence qu’elle en parle comme d’un lieu. J’hésite avant de lui demander ce qu’elle voudrait faire plus tard. Il y a quelque chose de cruel à interroger une enfant sur un avenir qu’on lui a confisqué. Elle commence par répéter les paroles de son père, qui lui promet que les filles pourront bientôt reprendre des études supérieures. Dès que sa grand-mère a le dos tourné, elle me glisse : « Je sais bien que les lycées ne rouvriront pas pour nous. Mais ce n’est pas grave, je prendrai des cours en ligne. »

Du haut de ses 12 ans, Salma a encore des projets. Première de sa classe, elle veut devenir médecin, l’une des rares professions encore tolérées pour les femmes puisque les talibans ne peuvent pas s’en passer. Il faut bien soigner leurs épouses et leurs filles. Mais avec la fermeture des universités aux étudiantes, la relève n’est plus assurée. D’ici une dizaine d’années, même cette nécessaire exception aura disparu. « Est-ce que je pourrai quand même devenir médecin ? » me demande timidement Salma. J’ai honte de lui répondre que, dans l’Afghanistan d’aujourd’hui, tout a été pensé pour l’en empêcher. « Alors tant pis, se résout-elle. J’apprendrai le Coran jusqu’à le connaître par cœur. »

La mère d’Ehsanullah égrène ses perles de prière. Rare coquetterie autorisée : décorer ses doigts au henné pour la fête de l’Aïd-el-Kébir.

La mère d’Ehsanullah égrène ses perles de prière. Rare coquetterie autorisée : décorer ses doigts au henné pour la fête de l’Aïd-el-Kébir. © Oriane Zerah

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