Sécurité et responsabilité : L’aveu d’impuissance de l’UNAMA

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La Lettre d’Afghanistan
Sécurité et responsabilité : l’aveu d’impuissance derrière le rapport de l’UNAMA
Cinq ans après la prise de Kaboul, l’ONU documente les mécanismes taliban de contrôle du secteur sécuritaire, mais se heurte à un mur d’opacité qui vide ses propres constats de leur substance
Le 10 août 2026, la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan a publié un rapport de 38 pages examinant les efforts des autorités de facto pour assurer la responsabilité de leurs institutions de sécurité depuis août 2021. Sous une apparence d’inventaire méthodique, le document révèle surtout une réalité que l’UNAMA elle-même peine à nommer : un système où l’annonce de règles nouvelles tient lieu de leur application, et où le secret institutionnalisé rend toute reddition de comptes illusoire.
Un cadre juridique proclamé, un vide normatif réel

Après la prise de pouvoir, les autorités de facto ont suspendu la Constitution puis annulé l’ensemble des lois de la République, y compris la loi sur la police de 2009 qui encadrait l’usage de la force, le Code pénal de 2018 et la loi de 2018 contre la torture. La charia est présentée comme le droit unique applicable. Le chef taliban a émis plusieurs décrets prohibant la torture et les mauvais traitements (décrets n°175, n°29, n°1521, n°12), et la Stratégie nationale de développement d’août 2025 affirme vouloir « institutionnaliser une culture de légalité et de responsabilité ». L’UNAMA relève toutefois qu’elle n’a connaissance d’aucun décret réglementant l’usage de la force et des armes à feu, ni d’aucun texte garantissant aux victimes un droit à réparation, à la vérité ou à un recours.

Contre-analyse. Le paradoxe est vertigineux. En abrogeant d’un bloc le Code pénal et la loi contre la torture de 2018, les taliban ont détruit l’architecture juridique même qui aurait permis de qualifier et de sanctionner un crime, puis ont prétendu la remplacer par des décrets prohibant ces mêmes crimes. Dans les faits, l’interdiction de la torture coexiste avec des châtiments corporels judiciaires, flagellations et amputations, que le droit international qualifie précisément de torture. Un décret qui prohibe la torture le matin et ordonne le fouet l’après-midi ne fonde aucune responsabilité : il fonde une confusion utile au pouvoir. Cinq ans après, l’absence de tout texte encadrant l’usage des armes à feu par des forces qui ont exécuté des centaines d’anciens soldats n’est pas une lacune technique, c’est le cœur du dispositif.

Des mécanismes de contrôle multipliés, des résultats introuvables

Le rapport recense une profusion d’organes chargés d’enquêter sur les fautes du personnel de sécurité : unités internes du MOI, du GDI et de l’OPA, gouverneurs provinciaux, Commission de sécurité et de filtration, Haute Direction de la supervision et de la poursuite des décrets, Commission d’audition des plaintes du MPVPV, bureau du Premier ministre et bureau du chef taliban. Cette multiplicité pourrait suggérer un engagement en faveur de la discipline. Mais l’UNAMA constate que seul le ministère de l’Intérieur a partagé certaines procédures, et qu’aucune institution n’a communiqué de chiffres sur le nombre d’allégations reçues, enquêtées, ou ayant abouti à une sanction. La Haute Direction, créée en mars 2023 et tenue de faire rapport trimestriellement au chef taliban, n’a jamais rendu public le moindre résultat de son travail de contrôle.

Contre-analyse. La prolifération d’organes de contrôle sans aucun résultat publié n’est pas un signe de sérieux, c’est une technique d’évitement. Quand sept ou huit institutions se partagent la compétence d’enquêter, aucune n’est réellement responsable, et le citoyen qui cherche justice se perd dans un labyrinthe conçu pour l’épuiser. L’UNAMA elle-même reconnaît des cas d’ingérence : des directeurs provinciaux de la Haute Direction ont fait pression sur leurs propres agents pour retirer des violations de leurs rapports à Kaboul. Autrement dit, l’organe censé surveiller les abus censure le signalement des abus. Rapporté aux violations documentées par l’UNAMA elle-même dans son rapport « A barrier to securing peace », au moins 800 exécutions extrajudiciaires, arrestations arbitraires, actes de torture et disparitions forcées visant d’anciens fonctionnaires et membres de l’ANDSF entre le 15 août 2021 et le 30 juin 2023, en dépit de l’amnistie générale proclamée, ce dispositif tentaculaire n’a produit, à ce jour, aucune enquête publique, aucune condamnation nommée, aucun chiffre. Le contrôle existe sur le papier ; l’impunité règne sur le terrain.

Les tribunaux militaires, façade judiciaire d’un système sans droits

Depuis novembre 2021, les tribunaux militaires jugent le personnel du MOI, du GDI et de la Défense, mais aussi, depuis 2022, des civils accusés de certains crimes. La communication de la Cour suprême est inégale : elle publie ses chiffres civils mais très peu sur l’activité militaire, et aucune annonce n’indique explicitement si les condamnés appartiennent aux forces de sécurité. L’UNAMA infère que, dans la quasi-totalité des cas jugés, les auteurs étaient effectivement du personnel de sécurité, condamnés pour vol, meurtre, enlèvement ou corruption morale, avec des peines allant jusqu’à dix-sept ans de prison et des flagellations, un individu ayant été exécuté. À ce jour, aucune condamnation pour torture ou mauvais traitements n’a jamais été annoncée. Les accusés n’ont pas accès à un avocat, les châtiments corporels sont systématiques, et le droit d’appel n’existe que pour une minorité de crimes.

Contre-analyse. Le fait le plus accablant du rapport tient en une phrase : en cinq ans, pas une seule condamnation pour torture ou mauvais traitements n’a été prononcée par ces tribunaux, alors même que la torture en détention est massivement documentée. Ces juridictions n’ont d’existence que pour discipliner à la marge et projeter une image d’ordre ; elles ne rendent pas la justice, elles la simulent. Des tribunaux qui refusent les plaintes en enjoignant aux victimes de cesser de porter réclamation « contre des moudjahidines », qui privent les accusés d’avocat et systématisent le fouet, ne combattent pas l’impunité, ils l’organisent. Quand un plaignant apprend que vingt mille pétitions attendent l’examen personnel du chef taliban, il comprend que le recours n’est pas lent : il est fictif.

Le secret comme méthode de gouvernement

La conclusion de l’UNAMA est que, malgré des mesures apparentes, aucune institution ne publie de données ventilées sur les plaintes, les enquêtes ou leurs résultats. La Cour suprême interdit même explicitement le partage des « chiffres et types de poursuites dont on pourrait déduire une diffamation ou une corruption ». Les journalistes sont fréquemment empêchés d’enquêter. L’UNAMA en déduit que les résultats demeurent « largement inconnus des Afghans et des observateurs extérieurs », que l’absence de transparence sape l’effet dissuasif recherché et rend impossible toute évaluation indépendante des progrès réels.

Contre-analyse. C’est ici que le rapport atteint sa limite, et qu’il faut le dire sans détour. En documentant scrupuleusement des mécanismes dont il reconnaît lui-même n’avoir vérifié ni le fonctionnement, ni les résultats, ni l’accessibilité, l’UNAMA finit par cataloguer des institutions fantômes. Elle liste des commissions, cite des décrets, recense des numéros de téléphone pour déposer plainte, tout en admettant qu’elle ignore si une seule de ces structures produit le moindre effet. À force de rendre compte de la façade que les taliban veulent bien montrer, la Mission risque de devenir la greffière involontaire d’une fiction de gouvernance. Le véritable sujet, celui que ce rapport contourne, ce sont ces 800 violations au moins déjà établies par l’UNAMA contre d’anciens soldats et fonctionnaires, exécutions, disparitions forcées et tortures, auxquelles s’ajoutent les civils ordinaires tués sans qu’aucune enquête ne soit jamais diligentée. Tant que les rapports onusiens décriront l’organigramme de l’impunité plutôt que ses victimes, ils perdront, année après année, ce qui leur reste d’utilité.

Ce que recommande l’UNAMA

La Mission recommande aux institutions de sécurité de clarifier le texte régissant l’usage de la force, d’élaborer des codes de conduite intégrant le signalement obligatoire et la responsabilité du supérieur hiérarchique, et de garantir des mécanismes de plainte accessibles à tous, notamment aux femmes. Aux autres organes et à la Cour suprême, elle demande de publier des rapports et statistiques ventilés et de protéger l’espace médiatique. À la communauté internationale, elle recommande de continuer à promouvoir la responsabilité et d’envisager une assistance technique lorsqu’elle est demandée.

Contre-analyse. Ces recommandations, techniquement irréprochables, reposent sur un présupposé que quatre années de refus opposés à l’UNAMA ont pourtant démenti : celui d’un pouvoir désireux de rendre des comptes, à qui il suffirait de suggérer les bons outils. Or un régime qui interdit par circulaire la publication des chiffres de corruption, qui censure ses propres inspecteurs et qui prive les accusés d’avocat ne manque pas de procédures, il refuse la responsabilité par principe. Recommander la transparence à qui a fait du secret une méthode de gouvernement, c’est prêcher la réforme à qui tient l’opacité pour une condition de survie. La seule recommandation à la hauteur de la situation serait de documenter les victimes plutôt que les organigrammes.

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Massacres et accusations : comment les talibans justifient-ils l’assassinat de civils ?
Auteur : Mehdi Adeli pour Bazgasht News

Kabul est à nouveau le théâtre d’un récit glaçant de la manière dont les forces talibanes traitent les citoyens. Quatre jeunes Hazaras, dans le district de Dasht-e Barchi, ont été abattus sous prétexte de « voleurs armés », tandis qu’un nouveau rapport de l’ONU révèle le rôle de responsables talibans dans la torture et les mauvais traitements infligés aux civils. La juxtaposition de ces deux événements soulève de sérieuses questions sur les méthodes d’exercice du pouvoir, la responsabilité et l’impunité des forces talibanes en Afghanistan.
Selon des sources locales, les forces talibanes ont tué directement quatre jeunes Hazaras dans le district de Dasht-e Barchi, à Kaboul. Les sources affirment que les talibans ont ensuite identifié les victimes comme des « voleurs armés ».

Parallèlement, les talibans ont déclaré que quatre autres « voleurs armés » avaient également été tués dans un autre district de la ville.
Cependant, ce récit contredit les informations des sources locales, et cette contradiction souligne la nécessité d’une enquête indépendante sur l’identité des personnes tuées, les circonstances de l’incident, ainsi que le lieu et le moment exacts.

Voleur : une accusation transformée en prétexte pour un massacre.

Ce n’est pas la première fois que les talibans qualifient de « voleurs » ou de « voleurs armés » des personnes tuées à Kaboul et dans d’autres régions d’Afghanistan. Des rapports similaires ont déjà été publiés, et, de leur côté, des sources proches des victimes ont nié les accusations portées.
Les affirmations répétées concernant le placement d’armes à côté de corps ou la présentation de personnes tuées comme des criminels, bien qu’elles nécessitent une vérification au cas par cas, soulèvent une question fondamentale : en l’absence de médias indépendants, d’enquêtes transparentes et d’institutions judiciaires impartiales, quelle instance peut déterminer si une personne a réellement été tuée dans un affrontement armé ou si elle est la victime d’une exécution extrajudiciaire ?

Cette préoccupation devient encore plus grave lorsque les victimes appartiennent à des groupes ethniques ou régionaux qui ont déjà dénoncé des traitements discriminatoires et violents de la part des talibans.
En particulier, le traitement des talibans envers des groupes ethniques, linguistiques et religieux spécifiques, notamment dans les prisons.

Le rapport de l’UNAMA : lorsque les accusations de torture de civils dans les prisons talibanes sont prouvées.

Le nouveau rapport du Bureau de l’ONU pour l’Afghanistan (UNAMA) présente un tableau plus inquiétant de la situation des droits de l’homme. Selon ce rapport, les talibans eux-mêmes ont admis que certains responsables de la sécurité, y compris certains dirigeants du groupe, étaient impliqués dans la torture et les mauvais traitements infligés aux civils.
L’UNAMA a déclaré que certains de ces individus avaient apparemment été révoqués de leurs fonctions et que des dossiers avaient été transmis à un tribunal militaire. Cependant, l’ONU a souligné qu’elle n’était pas en mesure de vérifier de manière indépendante ces affirmations des talibans.

Le rapport mentionne également des cas où, malgré de graves violations des droits de l’homme, les responsables talibans n’ont mené ni d’enquête ni d’arrestation efficaces. Dans certains cas, des responsables talibans ont été arrêtés lors de la commission d’un crime, mais des rapports font état de leur libération après quelques heures ou quelques jours, et parfois de leur retour à leurs fonctions.

La question ne se limite pas au massacre de quatre jeunes ; il s’agit de l’impunité.

L’affaire de Dasht-e Barchi, si le récit des sources concernant l’identité et la manière dont ces quatre jeunes ont été tués est exact, n’est qu’un incident de sécurité ; elle fait partie d’un problème plus vaste : l’absence de mécanismes indépendants pour tenir les forces dirigeantes responsables.
Lorsqu’un groupe est à la fois force armée, force de l’ordre, enquêteur, procureur et détenteur du pouvoir judiciaire, il existe un risque que « l’accusation » remplace « le procès » et que « la balle » remplace « le jugement du tribunal ».

Pour étayer leur affirmation concernant les quatre jeunes tués, les talibans doivent fournir des preuves concrètes : quelle était leur identité, quels crimes ont-ils commis, d’où proviennent les armes et une enquête indépendante a-t-elle été menée sur la manière dont ils ont été tués ?
Dans le cas contraire, l’étiquette de « voleur armé » ne peut pas à elle seule prouver la vérité. L’Afghanistan a plus que jamais besoin de justice, d’enquêtes indépendantes et de responsabilisation, car un régime qui ne rend pas de comptes sur le meurtre de ses citoyens et ne punit pas les forces accusées de torture ne peut garantir ni la sécurité ni la confiance du public.

SOURCES
Références de l’article
UNAMA
Security Sector Accountability in Afghanistan, rapport de 38 pages
Kaboul, août 2026
Lire le rapport
UNAMA
Communiqué de presse sur les efforts de responsabilité du secteur de la sécurité des autorités de facto
10 août 2026
Lire le communiqué
UNAMA
A barrier to securing peace : violations des droits humains contre d’anciens fonctionnaires et membres des forces armées, au moins 800 violations documentées du 15 août 2021 au 30 juin 2023
Kaboul, août 2023
Lire le rapport
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