
L’effondrement de la production d’opium
L’Afghanistan assurait environ 80 pour cent de l’approvisionnement mondial en opium illicite jusqu’en 2022. Depuis l’interdiction de la culture du pavot décrétée par les taliban, la production a chuté de 95 pour cent.
Les chiffres clés concordent entre toutes les sources :
La culture du pavot est passée de 232 000 hectares en 2022 à 10 200 hectares en 2025, soit une fraction du niveau d’avant l’interdiction. La production d’opium a chuté de 6 200 tonnes en 2022 à environ 296 tonnes en 2025.
Sur la datation de l’interdiction, il faut signaler une incohérence entre les sources. Les articles de presse (Kabul Tribune, Afintl) et la section « Insight » du rapport situent le début de l’application de l’interdiction en 2023. En revanche, la fiche « Opioïdes » des « Special points of interest » parle de l’interdiction de l’opium par les taliban d’avril 2022, et la fiche « Asie » évoque la mise en œuvre de l’interdiction d’avril 2022. La date du décret est donc avril 2022, son application effective ayant suivi en 2023.
Les stocks restants
Malgré l’effondrement de la production, les stocks d’opium existants en Afghanistan devraient durer jusqu’à la fin de 2026 et continuent d’influencer les chaînes d’approvisionnement régionales et mondiales. Les saisies d’héroïne et d’opium qui se poursuivent en Afghanistan et dans les pays voisins sont largement liées à ces stocks résiduels, mais leur volume a diminué par rapport à la période antérieure à l’interdiction, signe d’un resserrement de l’offre.
L’Afghanistan n’a pas été remplacé
Aucun autre pays n’a comblé le vide laissé par le déclin afghan. Le Myanmar est devenu en 2023 le premier producteur mondial d’opium, avec une production passée d’environ 420 tonnes en 2021 à plus de 1 000 tonnes en 2025 (représentant près de la moitié du total mondial), mais cette hausse répond au conflit interne du pays et non à un remplacement structuré de l’offre afghane. Aucune augmentation significative n’a été enregistrée au Mexique ni au Laos.
Même si la culture du pavot augmentait ailleurs, ni les cultivateurs ni les trafiquants ne pourraient rapidement reconstituer les volumes ou les réseaux de contrebande afghans.
Conséquences sur le marché de l’héroïne
La domination centenaire de l’héroïne sur le marché mondial des opioïdes est désormais remise en question. La baisse de l’offre afghane a fait grimper les prix : sur 12 grands marchés de destination de l’héroïne afghane, le prix du gramme d’héroïne pure a presque doublé entre 2023 et 2024, passant d’environ 250 à près de 500 dollars. Parallèlement, la pureté a diminué, signe de conditions d’approvisionnement plus tendues.
En 2024, la route des Balkans est restée la principale voie de trafic des opiacés, ce qui reflète la persistance des stocks en Afghanistan et autour. La quantité d’héroïne et de morphine saisie en Asie a baissé de 21 pour cent en 2024.
Point notable concernant l’Afrique : environ un cinquième des saisies mondiales d’héroïne ont été réalisées en Afrique en 2023 et 2024, contre 2 pour cent en 2020, ce qui traduit l’importance croissante de la route méridionale de l’héroïne afghane, transitant souvent par l’Afrique de l’Est.
Le risque de bascule vers les opioïdes de synthèse
La diminution de l’offre d’héroïne pousse les trafiquants à se tourner vers des opioïdes de synthèse, plus puissants, moins chers et plus faciles à fabriquer puisqu’ils ne nécessitent pas la culture du pavot. Le rapport évoque les fentanyls, les nitazènes et les orphines comme substituts probables, susceptibles de remodeler structurellement les marchés mondiaux des opioïdes.
Déplacement régional de la culture
Des premiers signes de déplacement de la culture vers les pays voisins de l’Afghanistan sont relevés. L’éradication de pavot signalée à l’ONUDC a plus que doublé en Inde et au Pakistan entre 2022 et 2023, passant de 5 868 hectares à 13 200 hectares. Les prix de l’opium sec en Afghanistan ont baissé sur l’année écoulée tout en restant bien au-dessus des niveaux d’avant l’interdiction.
La consommation interne afghane
Le rapport relève un signal indirect de raréfaction : des données d’enquête auprès des hommes afghans montrent qu’ils sont désormais plus nombreux à chercher un traitement pour des problèmes liés aux opioïdes pharmaceutiques, sédatifs et tranquillisants qu’aux opiacés, qui dominaient pourtant de longue date dans le pays.
L’usage de méthamphétamine a augmenté en Afghanistan et dans d’autres pays d’Asie du Sud-Ouest ces dernières années. Les indicateurs de l’offre de méthamphétamine restent largement insensibles à l’interdiction : les saisies continuent d’augmenter dans la région et les prix de gros en Afghanistan continuent de baisser. Il existe des indications d’une hausse de la fabrication de méthamphétamine en Asie du Sud-Ouest, dont l’Afghanistan fait partie avec l’Iran et le Pakistan dans la nomenclature de l’ONUDC.
L’Afghanistan dans les flux régionaux
La prévalence de l’usage d’opioïdes en Asie du Sud-Ouest, sous-région incluant l’Afghanistan, figure parmi les plus élevées au monde (3,5 pour cent en 2024). Cette sous-région présente l’une des plus fortes prévalences d’usage d’opioïdes et de personnes s’injectant des drogues et vivant avec le VIH, avec une prévalence du VIH parmi les usagers injecteurs de 28,5 pour cent, la plus élevée au monde.
Le cannabis afghan n’apparaît plus comme un facteur majeur du trafic interrégional, qui s’oriente désormais davantage vers les pays nord-américains comme point d’origine.
Note méthodologique sur les divergences de sources
Sur l’expansion des opioïdes de synthèse, les deux articles de presse divergent. Le Kabul Tribune écrit que le nombre de nouveaux opioïdes de synthèse identifiés en Amérique du Nord a augmenté de plus de 80 pour cent et que ce chiffre s’applique à l’Europe. Afghanistan International, plus précis et conforme au rapport, indique une hausse d’environ 10 pour cent en Amérique du Nord, de plus de 80 pour cent en Europe et d’environ 150 pour cent en Océanie. La version d’Afintl est à retenir.