Situation au terme de la République (2021) — données UNESCO
(15 ans et plus)
(15 ans et plus)
jamais comblé depuis 1979
Depuis août 2021 — l’effacement délibéré
En Afghanistan, le taux d’alphabétisation n’a jamais été une donnée neutre. Il a toujours reflété, avec une précision crue, la nature du régime en place et la place que celui-ci assignait aux femmes dans la société. Des programmes soviétiques d’émancipation forcée aux vingt ans de reconstruction républicaine, jusqu’à l’effacement systématique engagé depuis 2021, la courbe de l’alphabétisation féminine est une radiographie de l’histoire politique du pays.
L’ère soviétique : une modernisation urbaine et conflictuelle (1979-1989)
Lorsque les chars soviétiques franchissent la frontière en décembre 1979, l’Afghanistan est l’un des pays les plus analphabètes du monde. Le taux global d’alphabétisation est évalué à 18%, avec un écart de genre déjà abyssal : les hommes alphabétisés sont rares, les femmes alphabétisées le sont encore davantage, en particulier hors des villes. La structure sociale afghane, fondée sur les solidarités tribales, la ségrégation de genre et l’autorité religieuse, n’avait jamais fait de l’instruction féminine une priorité, ni sous la monarchie, ni sous les régimes qui lui avaient succédé depuis le coup d’État de 1973.
Le Parti démocratique populaire d’Afghanistan (PDPA), au pouvoir depuis 1978 avant même l’invasion, avait engagé une série de réformes inspirées du modèle soviétique : abolition du prix de la mariée, égalité formelle d’emploi, programmes massifs d’alphabétisation mixtes. Ces réformes s’inscrivaient dans une vision idéologique qui ignorait délibérément les structures sociales profondes du pays rural. La campagne d’alphabétisation féminine fut l’une des étincelles du soulèvement de Herat en mars 1979, l’un des premiers grands soubresauts de résistance qui précipita l’intervention soviétique. Les mollahs et les chefs tribaux des zones rurales virent dans l’instruction des femmes une agression directe contre l’ordre social et religieux qu’ils incarnaient.
Dans les zones sous contrôle gouvernemental, à Kaboul en tête, les résultats furent pourtant réels. En 1988, les femmes représentaient 40% des médecins et 60% des enseignants à l’université de Kaboul. Quelque 440 000 étudiantes étaient inscrites dans des établissements d’enseignement, et 80 000 autres participaient à des programmes d’alphabétisation pour adultes. Ces chiffres, souvent cités, doivent être lus avec précaution : ils concernent essentiellement la capitale et quelques grandes villes, dans un pays dont la majorité de la population vivait dans des zones rurales en guerre, sous contrôle des moudjahidines financés par les États-Unis, l’Arabie saoudite et le Pakistan, qui y construisaient une contre-société fondée sur l’islam politique et le rejet de toute émancipation féminine.
Au bilan de cette décennie, l’écart entre alphabétisation masculine et féminine était de 27 points. La modernisation soviétique n’avait pas réduit la fracture de genre : elle l’avait territorialisée, creusant un fossé entre une Kaboul relativement ouverte et un arrière-pays où les femmes restaient exclues de toute instruction formelle.
La République (2001-2021) : vingt ans de progression fragile
La chute du régime taliban en novembre 2001 ouvrit une période inédite. Pour la première fois, l’État afghan, soutenu par la communauté internationale, fit de l’accès universel à l’éducation, y compris pour les filles, un objectif politique central. Les résultats, mesurés sur deux décennies, sont indéniables, même si leur fragilité structurelle allait se révéler fatale.
En 2001, 1,2 million d’Afghans fréquentaient l’école, dont moins de 50 000 filles. En 2013, ce chiffre avait bondi à 8,2 millions, dont 3,2 millions de filles. Le taux de scolarisation féminine dans le primaire passa de moins de 40% à plus de 80% entre 2010 et 2015. Dans l’enseignement secondaire, de 5% à 34% sur la même période. En 2021, au moment de la chute de la République, un tiers des étudiants universitaires étaient des femmes.
Le taux d’alphabétisation global progressa en conséquence : il atteignit 30% en 2010, puis 43% en 2018 selon l’Institut de statistique de l’UNESCO. En 2021, les données consolidées établissaient ce taux à 37%, chiffre qui intègre les perturbations liées aux dernières années de conflit et au retrait des forces internationales. Le taux d’alphabétisation masculin s’élevait à 52%, le taux féminin à 27%. Chez les jeunes de 15 à 24 ans, les progrès étaient plus marqués : 74% des hommes alphabétisés contre 56% des femmes.
Ces chiffres, en apparence encourageants, masquent plusieurs réalités. L’écart de genre restait de 25 points, structurellement ancré dans les mêmes territoires qu’à l’époque soviétique : les provinces rurales du sud et de l’est, sous influence talibane croissante depuis 2005, n’avaient jamais connu de rattrapage sérieux. Les destructions d’écoles, plus de 150 établissements scolaires détruits en une seule année dans les années 2000, avaient découragé de nombreuses familles, en particulier pour les filles. Par ailleurs, la qualité de l’enseignement restait très faible : les enseignants étaient peu qualifiés, les infrastructures insuffisantes, les curricula instables, et la progression du taux d’alphabétisation traduisait davantage une scolarisation massive qu’une acquisition réelle des compétences de base.
Sur le plan politique, la République souffrait d’une dépendance totale aux financements internationaux. L’éducation était, avec la santé, le secteur le plus tributaire de l’aide extérieure. Lorsque les États-Unis engagèrent leur retrait, la question de la soutenabilité du système scolaire se posa immédiatement. La chute de Kaboul le 15 août 2021 ne fut pas seulement une défaite militaire : ce fut l’effondrement instantané d’un système éducatif entier, sans aucun filet de secours.
Depuis 2021 : l’effacement délibéré
La politique éducative des talibans depuis leur retour au pouvoir est documentée, cohérente et progressive dans son aggravation. En septembre 2021, les filles sont exclues de l’enseignement secondaire. En décembre 2022, les femmes sont interdites d’université. En 2024, les talibans codifient dans leur code pénal des dispositions qui criminalisent l’instruction des femmes et réduisent leur présence dans l’espace public à néant. L’Afghanistan est aujourd’hui le seul pays au monde à avoir interdit par décret l’accès des femmes à l’éducation secondaire et supérieure.
Les conséquences statistiques sont immédiates, mais les données nationales fiables ont cessé d’être produites, ce qui est en soi un indicateur politique. Ce que rapportent UNESCO et UNICEF dans leur rapport conjoint de 2025 est éloquent : plus de 90% des enfants de dix ans ne sont pas capables de lire un texte simple. Plus de 2,13 millions d’enfants en âge scolaire primaire sont hors de tout établissement. Quelque 2,2 millions d’adolescentes ont été exclues des salles de classe depuis septembre 2021, soit 80% des filles en âge d’être scolarisées au secondaire. Le nombre de femmes enseignantes dans l’éducation de base a reculé de plus de 9% entre 2022 et 2024, passant d’environ 73 000 à 66 000. Et, fait souvent occulté dans le débat international, l’inscription des garçons dans l’enseignement supérieur a elle aussi chuté de 40% entre 2019 et 2024 : l’effondrement du système touche toute la population, même si les femmes en portent le poids le plus lourd.
Les projections dessinent une catastrophe générationnelle. Si les restrictions se maintiennent jusqu’en 2030, entre deux et quatre millions de filles supplémentaires seront privées d’éducation au-delà du primaire. Les cohortes actuellement exclues atteindront l’âge adulte sans avoir accès à l’alphabétisation fonctionnelle, ce qui fera mécaniquement chuter le taux global dans les années à venir, une dégradation que les statistiques ne mesurent pas encore pleinement, car elle est en train de se construire. Le coût économique immédiat est évalué à 84 millions de dollars par an en perte de production. À long terme, l’exclusion des femmes de l’enseignement supérieur seule devrait amputer le pays d’un potentiel économique estimé à 9,6 milliards de dollars d’ici 2066, soit l’équivalent de deux tiers du PIB actuel.
Une ligne directrice sur cinquante ans
Le taux d’alphabétisation afghan est passé de 18% en 1979 à 43% en 2018, avant d’entamer une régression dont l’ampleur n’est pas encore mesurable. La fracture de genre, jamais inférieure à 20 points sur toute la période, n’a jamais été comblée. Elle a été territorialisée sous les Soviétiques, réduite à la marge sous la République, et transformée en politique d’État délibérée depuis 2021.
Ce que révèle cette trajectoire, c’est que l’alphabétisation en Afghanistan n’a jamais été un simple indicateur de développement. Elle a toujours été un enjeu politique de premier ordre : un terrain de confrontation entre des visions radicalement opposées de la société, de la famille, du genre et de l’autorité. Les talibans ne l’ignorent pas. C’est précisément pourquoi l’école est la première institution qu’ils ont fermée.