
La Lettre d’Afghanistan
UN PASSEPORT AU NOM D’UN ÉTAT DISPARU
L’Afghanistan dernier du Global Passport Index 2026, et recensement des ambassades encore fidèles à l’ex-République islamique
Le passeport afghan vient une nouvelle fois d’être classé dernier au monde. Mais ce document porte, sur sa couverture même, la trace d’un paradoxe plus profond : cinq ans après la chute de Kaboul, il continue d’être délivré au nom d’une République que le régime qui le fabrique a pourtant renversée par les armes.
Le Global Passport Index 2026, publié par Global Citizen Solutions, place l’Afghanistan à la dernière place sur 197 pays et territoires évalués, avec un score de 23,10 points sur 100. La Suède occupe la première place avec 96,05 points, suivie de la Suisse, de la Finlande, de l’Allemagne et des Pays-Bas. La Somalie, le Soudan du Sud, le Yémen et la Syrie complètent le bas du classement aux côtés de Kaboul. L’écart entre le premier et le dernier, 72,95 points, s’est creusé à chaque édition depuis 2021, un signe selon les auteurs du rapport d’une fracture structurelle de la mobilité mondiale plutôt que d’un effet passager post-pandémie. L’indice repose sur trois piliers pondérés : la mobilité renforcée compte pour la moitié du score, tandis que les opportunités d’investissement et la qualité de vie comptent chacune pour un quart.
Un classement distinct, fondé sur une méthodologie différente, arrive à la même conclusion. Le Henley Passport Index 2026, qui mesure exclusivement l’accès sans visa, place lui aussi l’Afghanistan dernier, cette fois parmi 199 passeports. Ses détenteurs ne peuvent voyager sans visa préalable que vers 24 destinations, contre 192 pour Singapour, en tête de ce classement. La convergence des deux indices, l’un pondérant mobilité, investissement et qualité de vie, l’autre se limitant strictement à l’accès sans visa, confirme que le dernier rang afghan ne tient pas à un artefact de méthode.
Ce dernier rang n’est pas seulement la conséquence de l’absence de reconnaissance internationale du régime taliban. Il tient aussi à une réalité administrative restée largement méconnue : les passeports afghans continuent d’être délivrés au nom de l’ex-République islamique d’Afghanistan, alors même que le ministère de l’Intérieur qui les produit à Kaboul est sous contrôle taliban depuis août 2021. Aucune refonte des documents n’a eu lieu depuis la prise du pouvoir. Le nom officiel du pays, sa symbolique, jusqu’aux mentions administratives figurant sur les pages du passeport, n’ont jamais été mis à jour pour refléter l’existence de l’Émirat islamique proclamé par les taliban. Cette permanence n’est pas un simple oubli bureaucratique : elle traduit l’absence persistante de reconnaissance internationale du nouveau régime, qui ne dispose toujours d’aucun siège à l’Assemblée générale des Nations unies et n’a été formellement reconnu que par un seul État, la Russie, en juillet 2025.
Ce paradoxe documentaire, un passeport au nom d’un État disparu, produit par un régime qui refuse de l’endosser tout en s’en servant, se prolonge et se complique à l’étranger. Car si Kaboul contrôle la fabrication du document, la reconnaissance de sa validité dépend, poste par poste, des missions diplomatiques qui le délivrent hors d’Afghanistan. Or la situation de ces missions reste profondément divisée entre les capitales qui ont accepté de transférer les clés de leurs ambassades aux taliban, celles qui ont fermé purement et simplement, et celles qui continuent, cinq ans après, à refuser de le faire, quitte à voir leurs propres documents rejetés par le régime qu’elles ne reconnaissent pas.
Sans reconnaissance formelle, plusieurs pays ont malgré tout, de fait, remis le contrôle de leurs missions afghanes aux taliban : la Chine a été la première, en accréditant un ambassadeur nommé par les taliban dès décembre 2023, suivie par l’Inde, le Pakistan, l’Iran, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et la plupart des républiques d’Asie centrale à l’exception du Tadjikistan. En Europe, l’Allemagne constitue le cas le plus documenté de ce basculement. Fin 2024, les taliban ont rappelé l’ambassadeur et le consul général en poste à Berlin et à Bonn, tous deux nommés sous l’ex-République, et Berlin a refusé d’accréditer des remplaçants talibans. Le point de rupture est survenu à l’automne 2025 : l’équipe diplomatique de Bonn a démissionné collectivement plutôt que de remettre les archives au régime, après quoi des représentants talibans ont profité d’un jour férié pour s’introduire de force dans le consulat, en briser le cadenas, et s’y installer sans coordination avec les autorités allemandes. Seul le consulat général de Munich reste aujourd’hui tenu par des diplomates de l’ex-République, tout en coopérant avec les taliban pour les services consulaires courants, une position hybride partagée avec les ambassades des Pays-Bas, de l’Espagne, de la Bulgarie et de la République tchèque.
D’autres missions ont purement et simplement fermé leurs portes. Les États-Unis ont été les premiers, dès mars 2022, faute de financement, entraînant la fermeture de l’ambassade de Washington et des consulats généraux de Los Angeles et New York. Le Royaume-Uni a fermé son ambassade de Londres en septembre 2024. Le Japon a suspendu les activités de son ambassade de Tokyo le 1ᵉʳ février 2026. Le cas le plus récent, et le plus disputé, est celui de l’Australie : Canberra et l’ambassade ont annoncé conjointement, le 30 janvier 2026, la suspension des opérations à compter du 30 juin 2026, tout en réaffirmant ne pas reconnaître les taliban comme représentants légitimes du peuple afghan et refuser d’accepter un représentant nommé par eux. Cette fermeture fait suite à une demande directe des taliban, formulée en juillet 2024, exigeant la fermeture des missions dirigées par des ambassadeurs qui leur sont hostiles, ce qui a nourri une controverse jusque dans la presse australienne sur la cohérence de la position de Canberra en matière de droits humains. Pour la diaspora afghane d’Australie, forte d’environ 46 000 personnes, la fermeture prive la communauté de tout accès local au renouvellement des passeports et aux services consulaires de base.
Reste un noyau de missions qui continuent de représenter l’ex-République et dont les documents ne sont plus reconnus par Kaboul depuis que les taliban ont, en juillet 2024, déclaré invalides les services consulaires d’une quatorzaine de missions politiques en Europe. Ce sont les ambassades d’Autriche, de Belgique, de France, de Grèce, d’Italie, de Pologne, de Suède, de Suisse, d’Ukraine, de Corée du Sud et du Canada. Cette dernière occupe une place particulière : l’ambassade d’Ottawa, toujours active à l’été 2026 sous la conduite de l’ambassadeur Hassan Soroosh, sert de point d’ancrage à un Conseil de coordination des missions diplomatiques et consulaires de la République islamique d’Afghanistan, qui réunit les postes restés fidèles en l’absence de tout gouvernement en exil formel. L’ambassade de Varsovie, elle, illustre la fragilité de cette résistance : toujours en fonction fin 2025 sous la responsabilité de la diplomate Nigara Mirdad, elle décrivait alors une situation financière critique, ses revenus consulaires s’étant effondrés à mesure que les documents qu’elle délivre perdaient toute valeur aux yeux de Kaboul.
Ce que documente ce recensement rejoint, en creux, le constat du Global Passport Index 2026 : l’isolement afghan ne se lit pas seulement dans un score de mobilité, il se lit dans la disparition progressive, capitale après capitale, des derniers lieux où le drapeau tricolore de la République continue d’être hissé. Chaque fermeture, qu’elle soit imposée par manque de moyens ou négociée avec les taliban, referme un peu plus l’espace dans lequel une diplomatie afghane alternative pouvait encore exister.
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Voici une liste actualisée (juillet 2026) des ambassades et missions consulaires afghanes actives, basée sur les informations disponibles.La situation est complexe : certaines missions fonctionnent au nom de l’Émirat islamique d’Afghanistan (contrôlées par les talibans), d’autres au nom de l’ancienne République islamique d’Afghanistan (indépendantes ou semi-indépendantes). Aucune pays (sauf la Russie) ne reconnaît officiellement l’Émirat.1. Missions alignées avec l’Émirat islamique (Talibans)Ces missions opèrent souvent avec le drapeau blanc taliban et sous le nom « Islamic Emirate of Afghanistan ».Asie :
- Azerbaïdjan (Bakou)
- Bangladesh (Dhaka)
- Chine (Pékin, accréditée en Mongolie)
- Indonésie (Jakarta)
- Inde (New Delhi, accréditée au Bhoutan et Népal) + consulats à Hyderabad et Mumbai
- Iran (Téhéran) + consulats à Machhad et Zahedan
- Irak (Bagdad)
- Kazakhstan (Astana)
- Kirghizistan (Bichkek)
- Koweït (Koweït City)
- Malaisie (Kuala Lumpur)
- Oman (Mascate)
- Pakistan (Islamabad) + consulats à Karachi, Peshawar et Quetta
- Qatar (Doha)
- Tadjikistan (Khorog – consulat)
- Turkménistan (Achgabat) + consulat à Mary
- Émirats arabes unis (Abou Dhabi) + consulat à Dubaï
- Ouzbékistan (Tachkent) + consulat à Termez
Afrique :
- Égypte (Le Caire)
Europe :
- Norvège (Oslo, accréditée au Danemark et Islande)
- Russie (Moscou, accréditée à la Biélorussie et Arménie) — seul pays à reconnaître officiellement l’Émirat
- Turquie (Ankara) + consulat à Istanbul
Autres (affiliation officieuse) :
- Arabie saoudite (Riyad + consulat à Djeddah)
- Allemagne (Berlin, Bonn, Munich — avec des nuances)
- Bulgarie (Sofia), République tchèque (Prague), Pays-Bas (La Haye), Espagne (Madrid)
2. Missions alignées avec l’ancienne République islamique d’AfghanistanCes ambassades continuent souvent d’opérer de façon indépendante ou coordonnée entre elles, et délivrent des passeports au nom de la « République islamique ».Amériques :
- Canada (Ottawa + consulats à Toronto et Vancouver)
Asie :
- Corée du Sud (Séoul)
- Tadjikistan (Douchanbé)
Europe :
- Autriche (Vienne)
- Belgique (Bruxelles)
- France (Paris)
- Grèce (Athènes)
- Italie (Rome)
- Pologne (Varsovie, accréditée en Roumanie, Lituanie, Lettonie, Estonie)
- Suède (Stockholm, accréditée en Finlande)
- Suisse (Genève)
- Ukraine (Kyiv, accréditée en Moldavie)
Océanie :
- Australie (Canberra, accréditée en Nouvelle-Zélande et Fidji)
Missions fermées récemment
- États-Unis (Washington, Los Angeles, New York) — fermées en 2022
- Royaume-Uni (Londres) — fermée en septembre 2024
- Japon (Tokyo) — fermée en février 2026
- Autres fermetures ponctuelles (Sri Lanka, Jordanie, etc.)
Note importante : Depuis 2024, les talibans n’acceptent plus les documents (passeports, visas) délivrés par la plupart des missions de la République (sauf exceptions comme les Pays-Bas, Espagne, Bulgarie, Tchéquie et Munich qui coopèrent partiellement).