
Au nom des femmes : un alibi pour normaliser les taliban
L’essentiel tient en une phrase : la souffrance des femmes afghanes est réelle, profonde, indéniable. Mais un danger surgit dès que cette souffrance est récupérée par les gouvernements occidentaux et transformée en un dossier limité, négociable.
Réduire toute la tragédie afghane à la seule question des « droits des femmes » offre aux taliban une porte de sortie : ils peuvent alors se présenter comme un interlocuteur fréquentable, moyennant quelques promesses vagues, des rencontres symboliques et des concessions mineures. Le problème n’est pas que la douleur des femmes soit exagérée ou fausse. Il est qu’on la détache du reste du pays, ce qui rend la normalisation des taliban plus facile à justifier.
Les taliban n’ont pas seulement un problème avec les femmes : ils ont un problème avec la personne afghane en général. Les femmes en sont les victimes les plus visibles, mais pas les seules. Les filles sont privées d’école, les femmes exclues du travail et de la vie sociale, leur simple présence ou leur voix publique criminalisée, leur corps transformé en instrument de contrôle politique. Tout cela constitue un crime. Mais si le monde ne regarde que cette partie du tableau, en oubliant volontairement le reste, le récit devient incomplet. Un tel récit peut nourrir des déclarations sur les droits humains, il ne suffit pas à fonder la liberté de l’Afghanistan.
Un pouvoir livré, non conquis
Le rôle de l’Occident est ici déterminant. Les taliban ne sont pas arrivés au pouvoir à l’issue d’une simple victoire militaire. Leur retour a été rendu possible par l’accord de Doha, le retrait planifié des troupes étrangères, l’effondrement politique de la République, et l’absence de toute résistance sérieuse de l’appareil d’État. En apparence, le pouvoir a été conquis par une avancée militaire. En réalité, l’Afghanistan a été livré aux taliban au terme d’un processus politique et sécuritaire où le peuple afghan n’a eu ni voix ni choix.
Les mêmes gouvernements qui ont contribué à cette situation se retrouvent aujourd’hui face à un dilemme moral et politique : comment traiter avec un groupe qui, une fois au pouvoir, a aboli l’état de droit, chassé les femmes de la vie publique, réduit les médias au silence et privé la population du droit de décider de son avenir ? La solution de facilité consiste à rétrécir le problème. Plutôt que de s’interroger sur la légitimité du pouvoir taliban et sur la responsabilité de son installation, on parle de « quelques réformes ». Plutôt que de défendre le droit du peuple afghan à un gouvernement élu, on négocie la réouverture de quelques écoles de filles. Plutôt que de reconnaître un pays entier pris en otage, on le découpe en dossiers humanitaires séparés.
Le nom des femmes comme instrument
C’est ici que le nom des femmes, consciemment ou non, devient un outil de normalisation. On les célèbre dans les discours publics, tout en négociant avec les taliban à huis clos. On parle de l’éducation des filles, sans jamais remettre en cause le régime lui-même. On défend les droits des femmes en façade, mais on garde le silence, ou une extrême prudence, sur les prisons, la torture, la censure, l’exclusion politique, les discriminations ethniques et religieuses, la confiscation des ressources du pays, la pauvreté généralisée et le mutisme imposé à toute la société.
C’est le piège caché de ce récit tronqué : la tragédie afghane est rendue assez petite pour devenir gérable, négociable, et à terme normalisée. Si l’on réduit le problème à la fermeture des écoles de filles, les taliban n’ont qu’à ouvrir quelques classes symboliques, ou multiplier les promesses, pour prétendre avoir « changé ». Si l’on réduit le problème à l’emploi des femmes dans certains bureaux, il leur suffit d’exhiber quelques visages féminins pour obtenir des concessions internationales. Mais l’Afghanistan sera-t-il libre pour autant ? Non. Car le vrai problème, c’est le système taliban lui-même.
Les taliban n’ont pas seulement fermé les écoles de filles, ils ont fermé la porte de l’avenir du pays.
Les femmes afghanes doivent rester lucides : les taliban n’ont pas seulement fermé les écoles de filles, ils ont fermé la porte de l’avenir du pays. Ils n’ont pas seulement enfermé les femmes chez elles, ils ont pris en otage la moitié de la société, et maintenu l’autre moitié dans la peur et l’obéissance. Ils n’ont pas seulement restreint les médias, ils ont emprisonné la vérité elle-même. Ils n’ont pas seulement opprimé les minorités, ils ont détruit le principe d’égalité entre citoyens. Ils n’ont pas seulement écarté leurs opposants politiques, ils ont enterré le droit du peuple à choisir son propre avenir.
Si demain les taliban résolvent une partie de la question des femmes, cela réglera-t-il pour autant le sort de leur famille, de leur frère, de leur père, de leur enfant, de leur société tout entière sous ce régime ? Si les écoles rouvrent demain aux filles, les femmes afghanes doivent-elles pour autant accepter la poursuite d’un pouvoir qui a confisqué la liberté, la justice, le droit de vote, les médias, l’égalité citoyenne et l’avenir même de la nation ? La réponse est non. L’école est un droit des femmes, pas un cadeau des taliban. Sa réouverture ne saurait signifier l’acceptation de la captivité du pays tout entier.
Les hommes aussi, enchaînés
Les hommes afghans ne sont pas libres non plus. Le jeune homme qui n’a pas le droit de contester, le religieux privé du droit à l’interprétation indépendante, le journaliste qui n’a pas le droit d’écrire, l’employé qui vit dans la peur, l’ancien soldat qui se cache, le père honteux de sa pauvreté devant les siens, le commerçant soumis à l’extorsion, le paysan sans contrôle sur sa terre ni sa récolte : tous subissent la même chaîne, sous des formes différentes. Aux femmes, les taliban ont imposé l’enfermement domestique. Aux hommes, ils ont imposé la chaîne de la peur, de la pauvreté, de l’obéissance et du silence.
Le bon récit n’est donc pas « les taliban devraient se montrer plus souples envers les femmes ». Le bon récit est que les taliban constituent un système d’oppression, et qu’un système d’oppression ne peut se légitimer par quelques réformes cosmétiques. Si demain les taliban laissent quelques filles étudier, tout en continuant à gouverner par les armes, à museler les médias, à priver le peuple du droit de vote et à qualifier chaque opposant d’ennemi de la religion, l’Afghanistan ne sera pas libre pour autant. On aura simplement repeint la prison.
Témoin, non monnaie d’échange
Les femmes afghanes doivent rester au centre de ce récit, mais jamais comme monnaie d’échange politique. La femme afghane est un témoin direct des crimes des taliban, pas un étendard décoratif pour la diplomatie occidentale. Sa souffrance doit servir de preuve contre le système taliban dans son ensemble, pas de dossier à négocier pour en adoucir l’image. Séparer les femmes du reste de l’Afghanistan revient à les isoler, et à occulter le pays tout entier. La liberté des femmes n’existe pas sans celle de l’Afghanistan, et la liberté de l’Afghanistan n’a pas de sens sans celle des femmes.
Il faut rompre ce sortilège du récit incomplet et le dire clairement : la question des femmes, c’est la question de l’Afghanistan. La question des écoles, c’est celle de l’avenir du pays. La question des minorités, c’est celle de l’égalité citoyenne. La question des médias, c’est celle de la vérité. La question de l’opposition politique, c’est celle du droit du peuple à décider de son sort. Aucun de ces sujets n’est un dossier isolé : ce sont les multiples visages d’une même tragédie.
Par lassitude politique, par calcul sécuritaire, par crainte des flux migratoires ou par besoin de maintenir un canal de dialogue, les puissances étrangères préfèrent souvent traiter les souffrances afghanes séparément. Un Afghanistan fragmenté est plus facile à gérer. Mais un Afghanistan qui se perçoit comme une nation captive ne se laissera pas apaiser par quelques promesses et quelques rencontres.
Il faut donc le dire sans détour : les femmes ne sont pas un prétexte, mais l’instrumentalisation politique de leur cause est bien réelle et dangereuse. Les minorités ne sont pas une question secondaire, et séparer leur souffrance de celle de la nation est une erreur. L’Afghanistan n’est pas un simple dossier de droits humains : c’est une nation tout entière prise en otage.
Il faut briser ce sortilège : les taliban ne sont pas seulement contre les femmes, ils sont contre la vie. Ils ne sont pas seulement contre les écoles, ils sont contre l’avenir. Ils ne sont pas seulement contre les minorités, ils sont contre l’égalité. Ils ne sont pas seulement contre les médias, ils sont contre la vérité. Ils ne sont pas seulement contre leurs opposants politiques, ils sont contre les droits du peuple tout entier.
Si le monde ne voit pas cet ensemble, il rapetisse la tragédie afghane. Et si les Afghans eux-mêmes laissent leur souffrance être fragmentée et négociée par morceaux, ce sont les taliban, et les partisans de leur normalisation, qui l’emporteront.
La femme afghane n’est pas une monnaie d’échange : elle est le témoin d’un crime. L’Afghanistan n’est pas un simple dossier humanitaire : c’est une nation prise en otage. Et les taliban sont le nom du groupe responsable de cette prise d’otage.
La Lettre d’Afghanistan · d’après Arian Nasiri, 8am.media
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