
La Lettre d’Afghanistan
Trop peu, trop tard : la faim frappe les enfants afghans avant même le pic saisonnier
Un rapport de l’UNICEF chiffre pour la première fois le lien direct entre insécurité alimentaire précoce et malnutrition aiguë chez les moins de cinq ans
Publié le 12 juillet 2026 à Kaboul, le rapport Too Little, Too Late: The Diet Crisis Facing Young Children in Afghanistan livre un constat sans détour : 3,7 millions d’enfants afghans de moins de cinq ans sont exposés à un risque accru de malnutrition. Pour la première fois à cette échelle, l’UNICEF mesure la malnutrition et l’insécurité alimentaire vécue chez les mêmes enfants, dans les 34 provinces du pays. Le résultat révèle un mécanisme jusqu’ici mal quantifié : la faim des tout-petits est un signal d’alerte qui précède la catastrophe nutritionnelle.
Le rapport, produit par le bureau de l’UNICEF en Afghanistan avec le soutien de l’Union européenne et du FCDO britannique, repose sur une innovation méthodologique : la première application mondiale à cette échelle de l’échelle EC-FIES (Early Childhood Food Insecurity Experience Scale) au sein d’un système national de surveillance nutritionnelle. Intégrée au dispositif CNSS (Community Nutrition Sentinel Surveillance), elle a permis d’analyser plus de 37 000 enfants âgés de 6 à 59 mois, répartis sur 481 sites sentinelles, au cours de deux saisons contrastées : la période post-récolte (juillet-août 2025) et la saison de soudure (janvier-février 2026).
L’ampleur de la crise se lit dans les chiffres. Près de la moitié des enfants de moins de cinq ans souffrent d’un retard de croissance, 10,3 % sont émaciés, et plus de 3,7 millions présentent une malnutrition aiguë. Environ 90 % des jeunes enfants vivent en situation de pauvreté alimentaire, beaucoup ne consommant qu’un ou deux groupes d’aliments par jour, un régime très en deçà des besoins minimaux pour une croissance saine.
« Les jeunes enfants basculent dans la malnutrition avant même que le pic saisonnier ait commencé. Lorsque les familles réduisent les repas ou renoncent aux aliments nutritifs, ce n’est pas seulement un signe de difficulté : c’est l’avertissement qu’un enfant risque bientôt de sombrer dans l’émaciation. »
Dr Tajudeen Oyewale, représentant de l’UNICEF en Afghanistan
Une insécurité alimentaire massive, inégalement répartie
Environ 47 % des enfants connaissent une insécurité alimentaire modérée ou sévère, soit 3,7 millions d’enfants. La saisonnalité aggrave le tableau : la forme modérée passe de 34 % à 38 % entre la période post-récolte et la saison de soudure, et la forme sévère de 7 % à 9 %. Les plus vulnérables sont les plus jeunes. Chez les enfants de 6 à 23 mois, l’insécurité modérée atteint 39 % et la sévère 9 % en saison de soudure, contre respectivement 36 % et 7 % chez les 24 à 59 mois. Les filles sont légèrement plus touchées que les garçons dans les deux saisons.
Aucune région n’est épargnée. La région centrale concentre le plus grand nombre d’enfants touchés, avec 1 094 486 enfants en insécurité modérée ou sévère sur 2 497 170 recensés, suivie de la région nord avec 1 088 792 enfants. Viennent ensuite l’ouest (625 340), l’est (471 209) et le sud (430 968).
Le lien démontré : la faim précède la malnutrition
Le cœur du rapport tient dans une relation de type dose-réponse : plus l’insécurité alimentaire s’aggrave, plus le risque d’émaciation grimpe. Constat le plus frappant, 83 % des enfants atteints de malnutrition aiguë sévère (MAS) subissent aussi une insécurité alimentaire modérée ou sévère, soit 52 % en catégorie modérée et 31 % en catégorie sévère.
L’effet saisonnier est spectaculaire. Durant le pic de malnutrition (post-récolte), les enfants en insécurité sévère sont près de six fois (rapport de cotes 5,8) plus susceptibles d’être émaciés, contre 3,7 fois en saison de soudure. L’insécurité modérée multiplie le risque par 3,4 en pic contre 2,5 en soudure, et même l’insécurité légère produit un effet marqué (2,3 contre 1,6). Cette amplification coïncide avec la flambée des maladies diarrhéiques : la double charge d’un régime appauvri et d’une infection précipite l’enfant vers la malnutrition aiguë.
La solidité statistique renforce le message. En saison de pic, les enfants des ménages en insécurité sévère font face à un risque de MAS multiplié par 4,5, de HR-MAM par 5 et de MAM précoce par plus de 5,3. Régression logistique et modèles d’apprentissage automatique (Random Forest, XGBoost) classent correctement environ 89 % des enfants, avec des résultats hautement significatifs (p < 0,001).
Une crise qui frappe avant l’heure, et surtout les plus petits
Le rapport paraît alors que la malnutrition aiguë s’est déjà détériorée dans 26 des 34 provinces par rapport à 2025, avant même la saison critique de juillet à septembre. Les enfants de moins de deux ans portent le fardeau le plus lourd : ils représentent 83 % des cas de malnutrition aiguë sévère et 77 % des cas de malnutrition aiguë modérée. Entre 80 et 85 % des enfants admis en traitement ou en supplémentation ont moins de deux ans.
Cette détérioration s’inscrit dans un contexte sanitaire dégradé. La couverture vaccinale DTC3 reste inférieure à 60 %, seuls 44 % des enfants ont reçu le vaccin contre la rougeole, 88 % de la population manque d’eau en quantité suffisante et 2,97 millions d’enfants de moins de cinq ans ont souffert de diarrhée aqueuse aiguë en octobre 2025, un facteur directement lié à une hausse de 60 % des admissions pour malnutrition aiguë.
Du traitement à la prévention
L’enjeu central du rapport est un changement de paradigme : passer du traitement réactif, qui intervient une fois la malnutrition installée, à une prévention précoce. En suivant l’insécurité alimentaire des enfants aux côtés des indicateurs anthropométriques, deux fois par an, l’UNICEF entend disposer d’un signal d’alerte au niveau des populations pour orienter les ressources avant que les taux ne se dégradent.
Les recommandations tiennent en cinq axes : rendre les cinq systèmes clés (alimentation, santé, eau et assainissement, protection sociale, éducation) collectivement responsables des régimes des jeunes enfants ; étendre l’Initiative First Foods (2025-2028) ; agir avant le pic saisonnier ; prioriser les enfants de 6 à 23 mois ; et pérenniser les systèmes de surveillance intégrée. L’agence appelle les bailleurs à un financement souple et immédiat, alors même que les pénuries de fonds ont récemment contraint à la fermeture de centaines de structures de santé dans le pays.
La conclusion du rapport tient en une formule : « Les signes d’alerte apparaissent plus tôt, la réponse doit venir plus tôt elle aussi. »
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SOURCES
Trop peu, trop tard : la crise nutritionnelle des jeunes enfants afghans
UNICEF Afghanistan
Too Little, Too Late: The Diet Crisis Facing Young Children in Afghanistan
Nourish and Grow, Special Edition, juin 2026, 14 p.
UNICEF (communiqué de presse)
UNICEF calls for urgent action as peak wasting season nears and child food and nutrition insecurity puts 3.7 million children at heightened risk of malnutrition
Kaboul, 12 juillet 2026
Vatican News
Afghanistan: 3.7 million children under five at risk of malnutrition
13 juillet 2026
Khaama Press
UNICEF Warns Acute Child Malnutrition Worsening Across Afghanistan
12 juillet 2026