La Lettre d’Afghanistan
L’AMNISTIE QUI TUE
Cinq ans de traque des anciens soldats de la République : la comptabilité impossible d’une vengeance d’État
En août 2021, les taliban promettaient une amnistie générale aux anciens membres des forces de défense et de sécurité afghanes. Près de cinq ans plus tard, l’ONU, les organisations de défense des droits humains et les médias afghans en exil ont documenté des centaines d’exécutions extrajudiciaires, de disparitions forcées et de cas de torture visant précisément ceux que cette amnistie était censée protéger. Aucun décompte unique n’existe. Mais en superposant les bilans disponibles, une comptabilité du sang se dessine, et elle ne cesse de s’alourdir.
Début juillet 2026, à Jabal Saraj, dans la province de Parwan, la famille de Heshmatullah Hessari, ancien officier de l’armée nationale âgé de 34 ans, a cherché pendant quatre jours cet homme enlevé alors qu’il travaillait les champs paternels du village d’Abed Khel. Elle a fini par identifier sa dépouille lacérée et portant des traces de torture dans un hôpital de Mahmud Raqi, chef-lieu de la province voisine de Kapisa. Aucune enquête, aucun responsable, aucun recours. Ce cas, rapporté par la presse afghane en exil, n’est pas une exception : il est le dernier maillon connu d’une chaîne qui court depuis la chute de Kaboul.
Dès novembre 2021, Human Rights Watch publie le rapport « No Forgiveness for People Like You ». L’organisation y documente nominativement l’exécution sommaire ou la disparition forcée de 47 anciens membres des forces de sécurité, militaires, policiers, agents du renseignement et miliciens, qui s’étaient rendus aux taliban ou avaient été appréhendés par eux entre le 15 août et le 31 octobre 2021. Au-delà de ces cas vérifiés un à un, HRW recueille des informations crédibles sur plus de 100 assassinats dans quatre provinces seulement : Ghazni, Helmand, Kandahar et Kunduz.
Le rapport révèle surtout le mécanisme : les taliban avaient demandé aux anciens militaires de s’enregistrer pour recevoir une lettre garantissant leur sécurité. Ces enregistrements ont servi à identifier les membres d’unités spéciales, les officiers, les hommes liés à certains commandants. Beaucoup ont été arrêtés, exécutés ou ont disparu dans les jours suivant leur enregistrement, leurs corps abandonnés pour que leurs proches les retrouvent. L’amnistie n’était pas une protection : elle était un fichier.
Au printemps 2022, une enquête du New York Times estime que près de 500 anciens responsables gouvernementaux et membres des forces de sécurité ont été tués ou victimes de disparition forcée durant les six premiers mois du régime. La même année, un enregistrement fuité de Sirajuddin Haqqani, ministre taliban de l’Intérieur, le montre reprochant à ses propres troupes d’avoir violé l’engagement d’amnistie, aveu interne que la promesse publique n’engageait personne.
En août 2023, la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (UNAMA) publie le seul rapport onusien entièrement consacré au sujet. Sur la période du 15 août 2021 au 30 juin 2023, elle recense au moins 218 exécutions extrajudiciaires, 14 disparitions forcées, plus de 144 cas de torture et de mauvais traitements et 424 arrestations et détentions arbitraires, soit au moins 800 violations graves visant des personnes affiliées à l’ancienne République et à ses forces de sécurité. Près de la moitié des exécutions ont eu lieu durant les quatre premiers mois du régime; 70 autres ont été recensées en 2022. Les personnes interrogées décrivent des passages à tabac aux tuyaux et aux câbles, des proches enlevés dont les corps sont retrouvés des jours ou des mois plus tard, ou jamais.
« Une trahison de la confiance du peuple »
VOLKER TÜRK, HAUT-COMMISSAIRE DE L’ONU AUX DROITS DE L’HOMME, AOÛT 2023
L’UNAMA relève qu’aucun texte écrit définissant la portée de l’amnistie n’a jamais été publié, et que les efforts des autorités de fait pour enquêter et sanctionner sont « extrêmement limités ». Le porte-parole taliban Suhail Shaheen, lui, qualifie les accusations de « politiquement motivées » et attribue les morts à des vendettas personnelles. Cette ligne de défense n’a jamais varié depuis.
Après 2023, l’ONU ne publie plus de rapport autonome sur les assassinats d’anciens militaires. Restent les rapports trimestriels, qui dessinent une ligne de fond continue : 9 anciens membres des forces de sécurité tués au premier semestre 2024, avec 98 arrestations arbitraires et 20 cas de torture; au moins 6 tués et 23 arrestations de janvier à mars 2025, concentrés à Kaboul et au Panshir; 14 tués et 21 cas d’arrestation et de torture sur un autre trimestre de la même année; puis 14 tués et 28 détentions arbitraires d’octobre à décembre 2025, avec le ciblage documenté d’anciens militaires arrêtés dès leur retour d’Iran, comme dans le Faryab en septembre.
Fin 2025, une enquête de six mois menée par Lighthouse Reports avec Military Times, The Independent et les médias afghans en exil Hasht-e Subh (8am) et Etilaat Roz vient combler le vide laissé par l’ONU. À partir d’une base de données où chaque décès est vérifié par deux sources indépendantes, elle établit qu’au moins 110 anciens membres des ANDSF ont été tués depuis 2023, dont des membres d’unités d’élite ayant combattu aux côtés des forces spéciales américaines et britanniques. D’anciens commandos racontent avoir été torturés pour livrer les coordonnées de leurs anciens camarades, pratique si répandue que beaucoup ont cessé de garder le contact entre eux. L’enquête pointe un schéma récurrent chez les expulsés d’Iran et du Pakistan : disparition à l’arrivée ou quelques jours après, corps découvert hors des villes. « C’est quelque chose de systématique », résume Sanjar Sohail, fondateur de Hasht-e Subh, dont le réseau d’environ 35 journalistes continue de documenter ces représailles depuis l’intérieur du pays.
Début janvier 2026, le Front de la liberté de l’Afghanistan (AFF) publie son bilan annuel : au moins 123 anciens militaires tués en 2025 dans 29 provinces, et 131 autres détenus et torturés dans 20 provinces, du Panshir (20 cas) à Parwan (17), de Kapisa (16) à Kaboul (13) et au Helmand (11). La plupart ont été enlevés à leur domicile, sur leur lieu de travail ou au retour d’Iran. Certains sont morts en prison; d’autres ont survécu à la détention pour succomber ensuite aux séquelles de la torture. L’AFF précise que ces chiffres ne couvrent que les cas documentés par les médias et les chercheurs, et que les familles sont directement menacées par les taliban pour les dissuader de parler. Dans certains cas, pères et frères sont détenus pour contraindre un ancien militaire à se rendre, à payer ou à livrer des armes.
Que donne l’addition ? En ne retenant que les segments vérifiés et les moins susceptibles de se recouper, 218 exécutions recensées par l’UNAMA d’août 2021 à juin 2023, environ 110 tués établis par Lighthouse Reports de 2023 à fin 2025, et une cinquantaine de cas supplémentaires issus des rapports trimestriels onusiens de 2024 et 2025, le plancher documenté se situe autour de 350 à 400 exécutions extrajudiciaires d’anciens membres des ANDSF depuis août 2021. Mais toutes les sources, sans exception, décrivent leur propre décompte comme un sous-décompte massif : le chiffre de près de 500 tués ou disparus sur les seuls six premiers mois avancé par le New York Times, les corps retrouvés par dizaines dans certains épisodes provinciaux, la peur des familles et le verrouillage de l’information par les taliban suggèrent un bilan réel qui dépasse très probablement le millier de victimes en cinq ans, si l’on inclut les disparitions forcées jamais élucidées.
Un chiffre, en revanche, est parfaitement établi : celui des enquêtes ouvertes, des responsables identifiés et des condamnations prononcées par le régime pour ces crimes. Il est de zéro. Pour les veuves, les orphelins et les mères endeuillées de Jabal Saraj, de Kohestan, du Panshir ou du Helmand, il n’existe aucune adresse où réclamer justice. La sécurité version taliban se mesure exactement à cela : au silence qui suit chaque corps rendu.
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