
Les menstruations des femmes en Afghanistan : une souffrance ordinaire, mensuelle, et délibérément ignorée.
Un tabou qui tue
Il y a une souffrance que l’Afghanistan d’aujourd’hui inflige aux femmes et dont personne ne parle, ou presque. Pas les chancelleries. Pas les organisations internationales dans leurs communiqués. Pas les gouvernements donateurs qui continuent de négocier des « arrangements pragmatiques » avec Kaboul. Une souffrance ordinaire, mensuelle, invisible : celle des menstruations.
Trois témoignages publiés cette semaine par 8am.media suffisent à mesurer l’étendue du désastre. À Kaboul, des femmes souffrent de douleurs si intenses qu’elles nécessitent des perfusions, tout en continuant à faire la vaisselle et à préparer les repas. À Paktia, des femmes ignorent l’existence des protections hygiéniques. À Badakhshan, des femmes mangent en secret pendant le Ramadan pour ne pas révéler à leur père ou à leur frère qu’elles ont leurs règles. Dans des dizaines de districts reculés, des femmes utilisent des morceaux de tissu non stérilisés, mois après mois, avec les infections qui s’ensuivent, les inflammations, les maladies chroniques, et parfois l’infertilité.
Ce n’est pas une situation héritée du sous-développement. C’est une situation entretenue, aggravée, institutionnalisée.
Des corps au service des autres
Le premier fait que ces témoignages établissent est brutal dans sa simplicité : en Afghanistan, la douleur des femmes n’est pas une raison suffisante pour s’arrêter de travailler. Kawsar, habitante de Kaboul, le formule sans détour. Dans de nombreuses familles, on attend des femmes qu’elles continuent d’effectuer toutes les tâches ménagères même lorsqu’elles souffrent, tout en dissimulant leur état, car parler de ce sujet reste honteux dans certains milieux. Les hommes, précise-t-elle, ne participent pas aux tâches ménagères même quand ils sont au courant de la situation.
Zahida, une autre habitante de Kaboul, décrit des douleurs si intenses qu’elles l’obligent à recourir à des perfusions et des injections. Elle devient irritable, perd l’appétit, vit dans l’anxiété. Toute son énergie est mobilisée pour supporter la douleur. Pourtant, aucune pause n’est prévue, aucun aménagement n’est envisagé. Son corps souffre, mais son rôle dans la maison ne change pas.
Zahra, originaire de la province de Paktia, décrit une semaine avant ses règles marquée par des douleurs dorsales et abdominales, une dépression, une incapacité à sortir du lit. La fatigue, la douleur physique et la pression psychologique se combinent, dit-elle, pour la laisser triste et irritable. Pourtant, aucune de ces femmes ne mentionne avoir reçu un jour le droit de se reposer. C’est que ce droit n’existe tout simplement pas.
L’ignorance comme politique
Le deuxième fait que ces témoignages révèlent est peut-être plus grave encore : des générations entières de femmes afghanes grandissent sans la moindre information sur leur propre corps. L’auteure du troisième témoignage, une femme aujourd’hui adulte, raconte ses premières règles à l’âge de 11 ans. Un matin de printemps, elle voit du sang et ne comprend pas ce qui lui arrive. Personne ne lui a jamais expliqué que les menstruations existaient. Elle passe une semaine entière à saigner, à se cacher, à mettre des feuilles de papier sous sa chaise à l’école pour ne pas tacher le siège, à aller à la mosquée et à toucher le Coran sans savoir que les règles religieuses l’en interdisent. Elle ignore qu’elle doit porter des sous-vêtements. Elle apprend tout par hasard, auprès de camarades à peine mieux informées qu’elle.
Ce récit date d’avant 2021. Depuis la prise de pouvoir des talibans, la situation n’a fait qu’empirer. Les talibans ont fermé les écoles aux filles au-delà de la sixième année. Ils ont interdit aux femmes de travailler dans la plupart des secteurs, y compris les ONG et l’aide humanitaire. Ils ont dissous les structures d’éducation à la santé reproductive. Ce que cette jeune fille a vécu seule, terrifiée, dans une salle de bain en 2010 ou 2012, des centaines de milliers de filles le vivent aujourd’hui, avec encore moins de ressources pour comprendre ce qui leur arrive.
L’ignorance ici n’est pas un accident. C’est le produit d’un système qui considère que les femmes n’ont pas besoin de savoir.
Pauvreté et marché sans garde-fous
Le troisième niveau de la catastrophe est économique. En Afghanistan, les serviettes hygiéniques se vendent entre 30 et 230 afghani selon les marques et les points de vente. Pour des millions de familles dont le revenu mensuel s’est effondré depuis 2021, même le bas de cette fourchette représente une dépense difficile à assumer tous les mois. La conséquence est documentée par les gynécologues interrogés par 8am.media : les femmes achètent les produits les moins chers, souvent de mauvaise qualité, parfois périmés, vendus sur des étals de rue sans aucun contrôle sanitaire.
La gynécologue Benafsha Arefi est précise dans son diagnostic. Les protections de mauvaise qualité ont une capacité d’absorption réduite, ce qui crée un environnement propice à la prolifération des germes. Le résultat : irritations cutanées, infections fongiques et bactériennes, inflammations génitales. Sa collègue Maryam Rasa va plus loin : lorsque des serviettes périmées sont utilisées, leur couche absorbante se dégrade et favorise la croissance microbienne. Les infections non traitées peuvent remonter vers les organes reproducteurs internes et provoquer une maladie inflammatoire pelvienne, pouvant conduire à l’infertilité.
Dans les zones rurales, le problème ne se pose même pas en ces termes : les protections hygiéniques standard sont simplement absentes du marché local. Des femmes utilisent des morceaux de tissu réutilisables, ce que les médecins qualifient de pratique à haut risque si les conditions d’hygiène de base ne sont pas respectées. Or dans des villages sans eau courante, sans électricité régulière, sans information sanitaire, ces conditions ne peuvent pas être garanties. Le résultat, selon les praticiens, est une prévalence plus élevée des problèmes de santé reproductive dans les communautés rurales que dans les villes.
La honte comme instrument de contrôle
Ce qui relie tous ces témoignages, au-delà de la pauvreté et de l’ignorance, c’est la honte. La honte, enseignée aux femmes dès l’enfance, entretenue par les familles, renforcée par la culture dominante et aujourd’hui érigée en norme sociale par un régime qui a fait du corps féminin un terrain d’exercice du pouvoir.
Nora, originaire du Badakhshan, résume ce que vivent des millions de femmes : pendant le Ramadan, elle est obligée de manger en secret pour que son entourage ne comprenne pas qu’elle a ses règles. Son père et ses frères lui demandent pourquoi elle ne prie pas, pourquoi elle ne jeûne pas. Elle ne peut pas répondre. La pression psychologique est immense, dit-elle, et pourtant beaucoup de femmes ne peuvent pas en parler.
Le psychologue Zakaria Barakzai note que beaucoup de femmes ressentent de la honte à l’idée d’acheter elles-mêmes des protections hygiéniques et demandent à d’autres de le faire à leur place, ou renoncent et utilisent des matériaux non adaptés. Ce détail en apparence anecdotique dit tout : la honte a des conséquences physiques directes. Elle empêche l’accès aux soins, elle perpétue les comportements à risque, elle isole les femmes dans leur douleur.
Ce que les chiffres ne disent pas
Les rapports humanitaires sur l’Afghanistan mesurent la malnutrition, le taux de mortalité maternelle, l’accès à l’eau potable. Ils ne mesurent pas la honte. Ils ne mesurent pas le nombre de femmes qui ont passé leurs premières règles seules et terrifiées sans savoir ce qui leur arrivait. Ils ne mesurent pas le nombre d’infections génitales contractées à cause d’une serviette périmée achetée sur un marché de Kaboul. Ils ne mesurent pas l’énergie psychologique dépensée chaque mois à dissimuler un processus biologique normal.
Menstrual Hygiene Day est passé le 28 mai dans une indifférence quasi générale pour l’Afghanistan. Quelques médecins ont parlé dans des médias afghans en exil. C’est insuffisant.
La santé menstruelle des femmes afghanes n’est pas un sujet secondaire réservé aux marges des rapports humanitaires. C’est un indicateur direct de ce que le régime taliban fait aux femmes : les réduire au silence, corps et âme, jusqu’aux processus les plus intimes de leur existence. Tant que ce silence persistera dans les enceintes internationales, les femmes d’Afghanistan continueront de saigner, en cachette, sur des morceaux de tissu, sans que personne ne juge utile de le mentionner.