
Le 15 juin 2026, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté à l’unanimité la résolution 2822, reconduisant pour un an, jusqu’au 17 juin 2027, le mandat de la Mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan. Une unanimité de façade, qui masque ce qu’elle est en réalité : un rendez-vous manqué avec l’histoire afghane.
Deux jours avant le vote, l’ambassadeur Nasir Andisha, représentant permanent de l’Afghanistan auprès de l’ONU à Genève, publiait dans The National Interest une analyse dont la lucidité tranche avec la langue de bois onusienne. Son constat est sans appel : depuis cinq ans, l’UNAMA confond présence et objectif. Pour être tolérée à Kaboul, elle doit se taire sur l’essentiel. Elle observe, documente, et se tait. Les talibans, eux, gouvernent.
Ce que réclamait Andisha n’avait rien d’utopique. Il demandait que l’UNAMA soit habilitée à dialoguer non seulement avec les talibans, mais aussi directement avec les forces d’opposition, les organisations de femmes, la société civile et la diaspora afghane. Il demandait qu’un processus politique structuré soit engagé, sur le modèle du dialogue constitutionnel syrien facilité par l’ONU à Genève. Il demandait enfin la nomination immédiate d’un Représentant spécial du Secrétaire général doté d’une véritable autorité politique, poste vacant depuis septembre 2025. Ces trois demandes étaient légitimes, documentées, articulées autour d’un consensus réel au sein des forces non talibanes. Aucune n’a trouvé écho dans la résolution adoptée.
Le texte voté maintient les talibans comme interlocuteur principal et quasi exclusif de l’UNAMA, désignés pudiquement sous le terme d’« autorités compétentes ». Le Front de résistance nationale, le Front de la liberté afghan, l’Afghanistan Green Trend d’Amrullah Saleh, dont les opérations s’intensifiaient au moment même du vote dans plusieurs provinces du nord et dans la vallée du Panjshir, n’existent tout simplement pas dans le texte. Cinq ans après la chute de la République, le Conseil de sécurité continue de traiter l’opposition afghane comme une réalité gênante qu’il vaut mieux ignorer.
La seule avancée formelle de la résolution 2822 est la demande d’un examen stratégique de la structure et des performances de l’UNAMA, à remettre d’ici mars 2027. La représentante américaine l’a saluée comme une étape vers une mission « efficiente et ciblée ». Mais un examen n’est pas une réforme. Et la déclaration de la représentante russe, qui a conditionné son accord à ce que cet examen soit « coordonné avec les responsables talibans » et centré sur l’humanitaire plutôt que sur la gouvernance politique, dit tout de ce que ce processus produira : un rapport de plus, négocié avec ceux-là mêmes qu’il devrait évaluer.
Il y a dans cette logique quelque chose qui confine à l’absurde. L’UNAMA elle-même produit, trimestre après trimestre, des rapports rigoureux qui documentent les violations commises par les talibans : exécutions extrajudiciaires, disparitions forcées, torture, effacement systématique des femmes de l’espace public et professionnel. Ce travail de surveillance est réel, sérieux, précieux. Mais le même organe qui instruit ce dossier accablant juge indispensable de maintenir un dialogue exclusif avec ceux qu’il documente, tout en refusant d’entendre ceux qui s’y opposent. Plus paradoxal encore : l’interlocuteur afghan au sein de l’enceinte même de l’ONU, celui qui plaide pour que ces voix soient entendues, est précisément l’un des représentants de cette opposition, l’ambassadeur Andisha parlant au nom d’un État dont les talibans ont confisqué les institutions. On dialogue avec les tortionnaires. On ignore ceux qui les contestent, y compris lorsqu’ils s’expriment depuis les couloirs du Palais des Nations.
Il y a aussi une question de droit que la résolution 2822 esquive une fois de plus : celle de l’accord de Doha. Signé en février 2020, cet accord conditionnait le retrait américain à des engagements précis des talibans, notamment la rupture avec Al-Qaïda et la participation à des négociations inter-afghanes inclusives. Aucun de ces engagements n’a été tenu. Les rapports successifs du Comité de surveillance des sanctions onusiennes le documentent : Al-Qaïda opère toujours depuis le territoire afghan, le TTP y trouve refuge, l’EIIS-K a mené des attaques en Iran et en Russie. La résolution 2822 condamne ces présences terroristes, comme toutes ses prédécesseurs, sans tirer aucune conséquence politique ou juridique de la violation des engagements de Doha. L’accord reste dans les archives comme un engagement mort-né dont personne, au Conseil de sécurité, ne veut réclamer l’application.
De même sur les droits humains : cinq ans de résolutions successives ont demandé aux talibans d’annuler leurs politiques de restriction. Cinq ans de talibans ont produit le résultat inverse. Les restrictions se sont élargies, durcies, institutionnalisées, jusqu’à l’interdiction faite aux femmes afghanes d’accéder aux locaux mêmes de l’ONU depuis septembre 2025. Condamner sans contraindre, exiger sans sanctionner, c’est offrir aux talibans une absolution déguisée en mise en demeure.
Andisha écrit, avec une précision qui devrait interpeller les chancelleries : « Les preuves sans stratégie politique ne sont que des témoignages sans verdict. » La formule résume cinq ans d’impuissance onusienne en Afghanistan, et elle s’applique mot pour mot à la résolution 2822.
Le Conseil de sécurité avait une occasion en juin 2026. Il aurait pu mandater l’UNAMA pour engager un dialogue structuré avec l’ensemble des acteurs afghans, y compris les oppositions armées et civiles. Il aurait pu lier explicitement le renouvellement du mandat aux engagements non tenus de Doha et aux obligations internationales en matière de droits humains. Il aurait pu inscrire dans le texte un processus politique, même embryonnaire, plutôt qu’une reconduction à l’identique habillée d’un examen stratégique dont les talibans seront parties prenantes.
Il a choisi l’unanimité. C’est-à-dire le statu quo. C’est-à-dire, une fois de plus, les talibans.
La Lettre d’Afghanistan, juin 2026
Le 15 juin 2026, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté à l’unanimité la résolution 2822, reconduisant pour un an, jusqu’au 17 juin 2027, le mandat de la Mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan. Une unanimité de façade, qui masque ce qu’elle est en réalité : un rendez-vous manqué avec l’histoire afghane.
Deux jours avant le vote, l’ambassadeur Nasir Andisha, représentant permanent de l’Afghanistan auprès de l’ONU à Genève, publiait dans The National Interest une analyse dont la lucidité tranche avec la langue de bois onusienne. Son constat est sans appel : depuis cinq ans, l’UNAMA confond présence et objectif. Pour être tolérée à Kaboul, elle doit se taire sur l’essentiel. Elle observe, documente, et se tait. Les talibans, eux, gouvernent.
Ce que réclamait Andisha n’avait rien d’utopique. Il demandait que l’UNAMA soit habilitée à dialoguer non seulement avec les talibans, mais aussi directement avec les forces d’opposition, les organisations de femmes, la société civile et la diaspora afghane. Il demandait qu’un processus politique structuré soit engagé, sur le modèle du dialogue constitutionnel syrien facilité par l’ONU à Genève. Il demandait enfin la nomination immédiate d’un Représentant spécial du Secrétaire général doté d’une véritable autorité politique, poste vacant depuis septembre 2025. Ces trois demandes étaient légitimes, documentées, articulées autour d’un consensus réel au sein des forces non talibanes. Aucune n’a trouvé écho dans la résolution adoptée.
Le texte voté maintient les talibans comme interlocuteur principal et quasi exclusif de l’UNAMA, désignés pudiquement sous le terme d' »autorités compétentes ». Le Front de résistance nationale, le Front de la liberté afghan, l’Afghanistan Green Trend d’Amrullah Saleh, dont les opérations s’intensifiaient au moment même du vote dans plusieurs provinces du nord et dans la vallée du Panjshir, n’existent tout simplement pas dans le texte. Cinq ans après la chute de la République, le Conseil de sécurité continue de traiter l’opposition afghane comme une réalité gênante qu’il vaut mieux ignorer.
La seule avancée formelle de la résolution 2822 est la demande d’un examen stratégique de la structure et des performances de l’UNAMA, à remettre d’ici mars 2027. La représentante américaine l’a saluée comme une étape vers une mission « efficiente et ciblée ». Mais un examen n’est pas une réforme. Et la déclaration de la représentante russe, qui a conditionné son accord à ce que cet examen soit « coordonné avec les responsables talibans » et centré sur l’humanitaire plutôt que sur la gouvernance politique, dit tout de ce que ce processus produira : un rapport de plus, négocié avec ceux-là mêmes qu’il devrait évaluer.
Il y a dans cette logique quelque chose qui confine à l’absurde. L’UNAMA elle-même produit, trimestre après trimestre, des rapports rigoureux qui documentent les violations commises par les talibans : exécutions extrajudiciaires, disparitions forcées, torture, effacement systématique des femmes de l’espace public et professionnel. Ce travail de surveillance est réel, sérieux, précieux. Mais le même organe qui instruit ce dossier accablant juge indispensable de maintenir un dialogue exclusif avec ceux qu’il documente, tout en refusant d’entendre ceux qui s’y opposent. Plus paradoxal encore : l’interlocuteur afghan au sein de l’enceinte même de l’ONU, celui qui plaide pour que ces voix soient entendues, est précisément l’un des représentants de cette opposition, l’ambassadeur Andisha parlant au nom d’un État dont les talibans ont confisqué les institutions. On dialogue avec les tortionnaires. On ignore ceux qui les contestent, y compris lorsqu’ils s’expriment depuis les couloirs du Palais des Nations.
Il y a aussi une question de droit que la résolution 2822 esquive une fois de plus : celle de l’accord de Doha. Signé en février 2020, cet accord conditionnait le retrait américain à des engagements précis des talibans, notamment la rupture avec Al-Qaïda et la participation à des négociations inter-afghanes inclusives. Aucun de ces engagements n’a été tenu. Les rapports successifs du Comité de surveillance des sanctions onusiennes le documentent : Al-Qaïda opère toujours depuis le territoire afghan, le TTP y trouve refuge, l’EIIS-K a mené des attaques en Iran et en Russie. La résolution 2822 condamne ces présences terroristes, comme toutes ses prédécesseurs, sans tirer aucune conséquence politique ou juridique de la violation des engagements de Doha. L’accord reste dans les archives comme un engagement mort-né dont personne, au Conseil de sécurité, ne veut réclamer l’application.
De même sur les droits humains : cinq ans de résolutions successives ont demandé aux talibans d’annuler leurs politiques de restriction. Cinq ans de talibans ont produit le résultat inverse. Les restrictions se sont élargies, durcies, institutionnalisées, jusqu’à l’interdiction faite aux femmes afghanes d’accéder aux locaux mêmes de l’ONU depuis septembre 2025. Condamner sans contraindre, exiger sans sanctionner, c’est offrir aux talibans une absolution déguisée en mise en demeure.
Andisha écrit, avec une précision qui devrait interpeller les chancelleries : « Les preuves sans stratégie politique ne sont que des témoignages sans verdict. » La formule résume cinq ans d’impuissance onusienne en Afghanistan, et elle s’applique mot pour mot à la résolution 2822.
Le Conseil de sécurité avait une occasion en juin 2026. Il aurait pu mandater l’UNAMA pour engager un dialogue structuré avec l’ensemble des acteurs afghans, y compris les oppositions armées et civiles. Il aurait pu lier explicitement le renouvellement du mandat aux engagements non tenus de Doha et aux obligations internationales en matière de droits humains. Il aurait pu inscrire dans le texte un processus politique, même embryonnaire, plutôt qu’une reconduction à l’identique habillée d’un examen stratégique dont les talibans seront parties prenantes.
Il a choisi l’unanimité. C’est-à-dire le statu quo. C’est-à-dire, une fois de plus, les talibans.
Elizabeth Cazaux La Lettre d’Afghanistan, juin 2026