Le bilan humain de la guerre des taliban

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La Lettre d’Afghanistan
20 ans de guerre, 5 ans de pouvoir
Le bilan humain des taliban, du début de l’insurrection à l’installation de leur régime, reste l’un des plus lourds du début du XXIe siècle. Synthèse chiffrée et documentée à partir des relevés des Nations unies, des projets de recherche universitaires et des grandes organisations de défense des droits humains.
Note méthodologique et sources
Quantifier deux décennies de conflit se heurte à une difficulté majeure : aucune institution n’a couvert l’ensemble de la période avec une méthode unique. Ce rapport croise cinq corpus complémentaires. Les relevés annuels de la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (UNAMA), qui documente systématiquement les pertes civiles depuis 2009 selon un protocole exigeant trois sources indépendantes par incident. Le Costs of War Project de l’université Brown, dirigé par les chercheuses Neta Crawford, Catherine Lutz et Stephanie Savell, qui établit les estimations globales de mortalité. L’Afghanistan Analysts Network (AAN), réseau d’analystes basé à Kaboul. La Commission indépendante des droits humains d’Afghanistan (AIHRC), institution nationale dissoute par les taliban en 2022 mais dont les relevés font référence pour la période républicaine. Et les enquêtes de Human Rights Watch et d’Amnesty International.
Une mise en garde s’impose sur les chiffres. Le Pentagone a cessé de compiler les pertes civiles dès 2001, l’inspecteur général américain SIGAR a classifié les pertes des forces afghanes en 2017, et l’UNAMA ne comptabilise que les cas vérifiés selon un seuil de preuve strict. Tous les chercheurs s’accordent à dire que les bilans disponibles constituent un plancher, non un total réel.
1. Le bilan humain global du conflit
L’estimation la plus citée provient du Costs of War Project. Au terme de vingt ans de guerre, le projet évalue le nombre de morts directes du conflit afghan à environ 176 000 personnes, toutes parties confondues. Pour le seul versant civil, environ 46 000 civils afghans sont morts directement du fait de la guerre, un chiffre que les auteurs présentent eux-mêmes comme un sous-décompte probable. Le Programme de données sur les conflits d’Uppsala, autre référence académique, avance pour sa part un total de 212 000 morts.
Au-delà des morts directes, la destruction des infrastructures, du système de santé et de l’économie a provoqué une mortalité indirecte considérable. Des millions d’Afghans ont par ailleurs été déplacés, à l’intérieur du pays comme vers le Pakistan et l’Iran.
2. La courbe annuelle des pertes civiles, 2009 à 2021
La force du relevé de l’UNAMA tient à sa continuité. À l’occasion de son dixième rapport annuel, la mission relevait déjà plus de 32 000 civils tués et près de 60 000 blessés sur la seule décennie 2009 à 2018. La série annuelle dessine une montée presque ininterrompue jusqu’au pic de 2018.
201710 453victimes civiles, dont 3 438 tuées. Quatrième année consécutive au-dessus de 10 000.
201810 993victimes civiles, dont 3 804 tuées. Niveau le plus élevé jamais enregistré, avec 927 enfants tués.
2019+10 000sixième année de suite au-dessus de dix mille victimes civiles.
2021 (S1)5 183victimes civiles au seul premier semestre, en hausse de 47 pour cent, avant l’effondrement de la République.
L’année 2018 reste l’apogée de cette violence. L’UNAMA y attribuait 63 pour cent des victimes civiles aux éléments antigouvernementaux, dont 37 pour cent aux taliban et 20 pour cent à Daech. C’est cette année-là qu’a eu lieu, le 27 janvier 2018, l’attentat à l’ambulance piégée de Kaboul, l’incident isolé le plus meurtrier jamais recensé par la mission. Le ciblage délibéré de civils par les taliban a presque doublé entre 2017 et 2018, passant de 865 à 1 688 victimes.
3. La signature des attaques : engins explosifs et attentats-suicides
Sur l’ensemble de la période, une constante domine : la responsabilité majoritaire des éléments antigouvernementaux. Année après année, l’UNAMA leur a attribué entre 61 et 80 pour cent des victimes civiles, avec une moyenne autour de 75 pour cent. En 2013, par exemple, la mission attribuait 74 pour cent des pertes civiles aux seuls taliban.
La méthode de cette violence est tout aussi documentée. L’usage combiné d’engins explosifs improvisés, suicides et non suicides, a constitué la première cause de pertes civiles, atteignant 42 pour cent du total en 2018. L’Afghanistan Analysts Network a par ailleurs montré, en croisant les données de l’UNAMA avec celles de la base ACLED, qu’après l’accord américano-taliban de février 2020 la baisse apparente des pertes masquait en réalité un report des attaques vers des auteurs non identifiés, concentrées dans les capitales provinciales, dont les taliban étaient les auteurs les plus probables.
4. Le ciblage des lieux publics et des minorités
Les attaques ont visé de façon répétée des espaces civils densément peuplés : centres éducatifs, hôpitaux, mosquées, marchés. Kaboul a subi un préjudice disproportionné. En 2018, près de la moitié des attentats-suicides et attaques complexes des éléments antigouvernementaux s’y sont produits, causant 1 686 victimes civiles. Les taliban ont aussi visé des lieux de culte pour des motifs politiques : en juin 2019, dans la province de Samangan, ils ont fait détoner un engin télécommandé dans une mosquée pendant la prière du vendredi, ciblant un mollah qui avait fait l’éloge des forces de sécurité.
La dimension sectaire est l’un des traits les plus documentés de cette violence. Les attaques ont délibérément frappé la minorité musulmane chiite, en majorité hazara. L’épisode le plus marquant du premier semestre 2021 reste l’attentat du 8 mai devant l’école Sayed ul-Shuhuda à Kaboul, qui a fait plus de 300 victimes civiles, majoritairement des écolières, dont 85 tuées.
5. Les pertes des forces de sécurité afghanes avant 2021
Les forces de défense et de sécurité afghanes, les ANDSF, ont payé le tribut le plus lourd parmi les combattants. Sur l’ensemble du conflit, les estimations situent leurs pertes entre 70 000 et 75 000 morts. Le Costs of War Project retient une fourchette de 66 000 à 69 000, tandis que d’autres décomptes, dont celui relayé par Fortune à partir de sources américaines, avancent un chiffre proche de 75 000, plus conforme à l’ampleur réelle des combats des dernières années.
La progression de ces pertes éclaire la pression militaire exercée par les taliban. Mi-octobre 2009, on dénombrait plus de 5 500 soldats et policiers tués depuis le début de la guerre. En mars 2014, ce total atteignait 13 729. Selon Neta Crawford, du Costs of War Project, environ 23 470 membres des forces de sécurité, dont 14 200 policiers et 7 750 soldats, avaient été tués jusqu’à fin 2014, année du transfert de la responsabilité sécuritaire aux Afghans.
À partir de cette date, le bilan s’alourdit brutalement. En janvier 2019, le président Ashraf Ghani reconnaissait que plus de 45 000 membres des forces de sécurité avaient été tués depuis son arrivée au pouvoir en 2014, soit en un peu plus de quatre ans presque le double du total accumulé pendant les treize premières années de guerre.
Un tournant statistique : en 2017, les chiffres de pertes des ANDSF sont devenus une information classifiée à la demande du gouvernement afghan et de ses partenaires. Le SIGAR, l’inspecteur général américain, avait cessé dès avril 2010 de publier ces données dans ses rapports trimestriels au Congrès. Les estimations postérieures à 2017 reposent donc largement sur des recoupements de presse et des déclarations officielles ponctuelles.
6. L’effondrement de 2021 et le sort des forces vaincues
L’offensive de l’été 2021 a provoqué l’effondrement rapide des ANDSF, longuement analysé par le Combating Terrorism Center de West Point, qui souligne que cette débâcle se préparait depuis des mois, voire des années, entre abandon des postes avancés, retraites tactiques et désertions. Les dernières batailles ont elles-mêmes été meurtrières : selon un ancien responsable cité par le Washington Post, environ 4 000 membres des forces afghanes ont été tués et un millier portés disparus dans les combats finaux.
La chute de Kaboul n’a pas mis fin aux violences contre ces hommes. Malgré l’amnistie générale proclamée par les taliban, les anciens membres des ANDSF sont devenus une cible. L’UNAMA a établi que la majorité des assassinats et disparitions d’anciens militaires et policiers ont eu lieu dans les quatre mois suivant la prise de pouvoir. Le bilan cumulé établi à l’été 2023 fait état d’au moins 800 cas d’exécutions, arrestations et détentions arbitraires, de 218 morts extrajudiciaires, de 144 cas de torture et de 14 disparitions forcées d’anciens employés du gouvernement et personnels de sécurité.
La Commission indépendante des droits humains d’Afghanistan avait documenté ces pratiques avant sa dissolution. Dès juillet 2021, elle avait enquêté sur la prise de Spin Boldak et établi que les forces taliban y avaient tué 40 civils et pillé des propriétés privées, en violation du droit international humanitaire. Pour le seul premier semestre 2021, l’AIHRC attribuait aux taliban 917 civils tués, là où l’UNAMA en comptait 699, l’écart tenant aux différences de méthode et de périmètre.
7. La répression des femmes qualifiée de crime contre l’humanité
Amnesty International et la Commission internationale de juristes ont franchi un pas juridique majeur dans leur rapport conjoint de mai 2023. Elles y montrent comment les restrictions draconiennes imposées aux femmes et aux filles, conjuguées à l’emprisonnement, à la disparition forcée et à la torture, pourraient constituer le crime contre l’humanité de persécution de genre au sens de l’article 7(1)(h) du Statut de Rome de la Cour pénale internationale. La secrétaire générale d’Amnesty, Agnès Callamard, parle d’une guerre contre les femmes, qualifiant ces crimes d’organisés, généralisés et systématiques.
Human Rights Watch parvient à la même qualification, concluant que le schéma des abus contre les femmes et les filles constitue le crime contre l’humanité de persécution de genre. Le contexte est sans équivalent : l’Afghanistan reste le seul pays au monde où les femmes et les filles ne peuvent accéder à l’éducation secondaire et supérieure. En janvier 2025, le procureur de la CPI a d’ailleurs requis des mandats d’arrêt contre le chef suprême des taliban, Haibatullah Akhundzada, et leur chef de la justice, pour persécution des femmes et des filles afghanes.
8. La crise humanitaire
La répression s’inscrit dans un effondrement économique et humanitaire d’une ampleur exceptionnelle. Plus de 28 millions de personnes, soit près des deux tiers de la population, avaient besoin d’aide humanitaire en 2023, dont 14,7 millions pour leur survie de base. Le décret du 24 décembre 2022 interdisant aux femmes de travailler pour les ONG a aggravé une situation déjà critique, en contraignant plusieurs organisations à suspendre leurs opérations.
DOCUMENTATION
Sources primaires
UNAMA (Nations unies)
Annual Reports on Protection of Civilians in Armed Conflict, 2009 à 2021
Relevés des pertes civiles, et rapports sur les droits humains depuis le 15 août 2021
unama.unmissions.org
Costs of War Project, université Brown
Neta C. Crawford et Catherine Lutz, Human Cost of Post-9/11 Wars, 2021
Estimations globales, dont les pertes des forces de sécurité afghanes, Watson Institute
costsofwar.watson.brown.edu
Commission indépendante des droits humains (AIHRC)
Rapports annuels sur les pertes civiles, et enquête sur Spin Boldak, juillet 2021
Institution nationale afghane dissoute par les taliban en mai 2022, archives via ecoi.net
ecoi.net (archives AIHRC)
Afghanistan Analysts Network et West Point CTC
Behind the Statistics, et Lessons from the Collapse of Afghanistan’s Security Forces
Analyses de l’effondrement des ANDSF et des données de pertes
afghanistan-analysts.org
Human Rights Watch et Amnesty International
World Reports 2023 et 2024, et The Taliban’s War on Women, mai 2023
Documentation des exécutions, de la torture et de la persécution de genre
hrw.org

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