Le viol comme politique d’État

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Le viol comme politique d’État

Il y a une phrase que Zabihullah Mujahid prononce avec la régularité d’un métronome. « Il n’y a absolument aucune torture dans nos prisons. De tels actes sont totalement interdits. De l’arrestation jusqu’à la libération, aucune torture n’est pratiquée. » La déclaration est nette, officielle, répétée à chaque rapport accablant, à chaque témoignage de rescapée. Elle est aussi, selon toute la documentation disponible, un mensonge d’État d’une brutalité rare.

Car les faits s’accumulent. Ils s’accumulent depuis 2021, méthodiquement, au fil des rapports de la MANUA, d’Amnesty, de Human Rights Watch, des organisations afghanes de défense des droits. Le Conseil de sécurité de l’ONU a confirmé que des fonctionnaires et combattants talibans ont commis des violences sexuelles contre des femmes, la MANUA ayant documenté 21 cas impliquant 15 femmes et 6 filles en 2025. Des victimes ont été soumises au viol individuel et collectif. D’autres ont été contraintes au mariage. Et des femmes ayant simplement manifesté ont été soumises à la torture, aux mauvais traitements et aux violences sexuelles dans les centres de détention. Vingt et un cas documentés. Autrement dit : vingt et un cas que les enquêteurs ont pu atteindre malgré un verrouillage systématique, malgré l’interdiction faite au Rapporteur spécial de l’ONU d’entrer sur le territoire, malgré la peur qui ferme les bouches.

Julia Parsee, militante afghane des droits des femmes, ancienne prisonnière des talibans, a choisi de parler. Elle a déclaré dans une récente déclaration publiée par l’agence de presse ROJ que les prisonnières sont soumises à une torture psychologique et physique systématique, et que les menaces permanentes contre les familles constituent l’une des formes les plus brutales de violence psychologique dans les prisons talibanes. Elle va plus loin. Elle cite une jeune femme de la province de Kandahar, arrêtée non pour un acte, non pour une parole, mais pour un lien de sang. Son seul crime : avoir un proche du général Abdul Raziq, l’ancien chef de la police de Kandahar, assassiné par les talibans en 2018. Depuis la prise de pouvoir, les partisans de Raziq, principalement membres de sa tribu achakzaï, ont subi meurtres, disparitions forcées, torture et détentions arbitraires. Des témoins affirment que des gens sont tués pour le simple fait de porter une photo du général. Cette jeune femme, dit Parsee, a été violée à plusieurs reprises tout au long de sa détention.

On dira : un témoignage indirect, une source unique. C’est vrai. Mais c’est aussi exactement le point. La stigmatisation sociale est telle que les femmes libérées se cachent. Beaucoup ne peuvent pas gérer les conséquences sociales de leur détention. Les rapports de suicides sont nombreux. Quand ces femmes parviennent enfin à la liberté, elles disparaissent dans le silence. Le silence n’est pas une preuve d’innocence. Il est la preuve du crime qui se perpétue.

Les raisons de ce silence sont connues. La société afghane est structurée, dans ses couches les plus profondes, autour de la notion d’honneur. La violence sexuelle n’y est pas seulement une blessure portée sur le corps d’une femme. Elle est une arme dirigée contre sa famille, son clan, sa communauté. Les talibans le savent. Ils en font usage avec une précision calculée. Briser une femme revient à briser un réseau de résistance potentielle. La violer revient à neutraliser toute sa parenté, puisque personne ne pourra en parler sans se couvrir de honte. Entre janvier 2022 et juillet 2023, la MANUA a documenté plus de 1 600 cas de violations des droits humains lors d’arrestations et de détentions, dont près de la moitié impliquaient torture ou traitement dégradant. Ce chiffre partiel, obtenu en dépit de toutes les entraves, doit être lu comme un seuil, non comme un plafond.

Zarifa Yaqobi, ancienne prisonnière, a répondu directement à la dénégation de Mujahid : elle et ses collègues ont été maintenues en détention quarante et un jours dans les pires conditions, incluant l’isolement, et ont subi diverses formes de torture ainsi que des aveux forcés à la Direction 40 des renseignements. La Direction 40. Un nom, une adresse. Pas un symbole ni une allégorie. Un bâtiment, à Kaboul, où des femmes ont été brisées méthodiquement pendant que le porte-parole officiel du régime assurait au monde que tout allait bien.

Ce qui se passe dans les prisons afghanes n’est pas le débordement incontrôlé de quelques soldats dévoyés. C’est une politique. Une politique du corps, de l’honneur et de la terreur. Les femmes arrêtées pour avoir manifesté, pour avoir un lien avec l’ancien régime, pour avoir simplement existé dans l’espace public, sont des cibles choisies. Leur détention n’a pas pour seul but de les punir. Elle vise à contaminer leur entourage par la honte, à paralyser ceux qui regardent, à faire comprendre que résister coûte plus cher que le corps d’une seule femme.

L’impunité de ce régime tient à plusieurs piliers. L’absence de système judiciaire indépendant est le premier. Les autorités de facto ont interdit au Rapporteur spécial de l’ONU d’entrer dans le pays. La communauté internationale, de son côté, continue à se bercer d’une rhétorique d' »engagement » et de « dialogue » qui tient davantage de la gestion de flux migratoires que d’une exigence de justice. On négocie des accords de rapatriement. On invite des représentants talibans à des conférences européennes. On gère. Pendant ce temps, à Kandahar, à Kaboul, dans les prisons secrètes de la Direction 40, des femmes paient de leur corps le silence du monde.

Julia Parsee a parlé. Zarifa Yaqobi a parlé. Tamana Paryani a parlé. Ces femmes ont pris un risque réel pour que leur témoignage traverse les frontières. La moindre des réponses que le monde leur doit, c’est de les entendre. Pas de les classer dans une rubrique « droits de l’homme » entre deux paragraphes d’analyse géopolitique. Les entendre. Nommer ce que les talibans pratiquent pour ce que c’est : un crime contre l’humanité, délibéré, systématique, et protégé par le silence des États.

Le viol, dans les prisons de l’Émirat islamique, n’est pas un dommage collatéral. C’est un instrument de gouvernement.

Sources documentaires
Le viol comme politique d’État
Éditorial — La Lettre d’Afghanistan
Afghanistan International
UN Confirms Taliban Rape & Sexual Abuse Of Afghan Women
Rapport ONU/CSNU, violences sexuelles documentées — mai 2026
afintl.com →
Afghanistan International
Former Taliban Prisoner Rejects Group’s Denial of Torture Claims
Témoignage de Zarifa Yaqobi, Direction 40 — juin 2026
afintl.com →
Kurdistan au Féminin / Agence ROJ
Les talibans utilisent la violence sexuelle pour faire taire les femmes dissidentes
Déclaration de Julia Parsee, militante et ancienne détenue — juillet 2025
kurdistan-au-feminin.fr →
OMCT / Azadi-e Zan — HCDH
Sexual Torture of Women’s Rights Defenders in Taliban Prisons
Soumission au Rapporteur spécial sur la torture, Nations Unies — 2025
ohchr.org →
Radio Free Europe / Radio Liberty
‘Afghanistan Is Hell’: Supporters Of Late General Raziq Claim Taliban Persecution
Persécution des proches du général Raziq, tribu achakzaï — novembre 2022
rferl.org →
MANUA — Nations Unies
The Treatment of Detainees in Afghanistan: Respecting Human Rights
1 600 violations documentées, 29 provinces — septembre 2023
reliefweb.int →
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