
Il y a des nouvelles qui ne surprennent pas, et c’est justement pour ça qu’elles devraient nous révolter davantage. La signature d’un accord militaire entre la Russie et les talibans, le 28 mai 2026 à Moscou, est de celles-là. On savait que ça allait arriver. On voyait venir. Et personne, ou presque, n’a bougé le petit doigt pour l’éviter.
Reprenons depuis le début. La Russie a organisé ce qu’elle appelle un « Forum international de sécurité ». Mohammad Yaqoob, ministre de la Défense des talibans, fils du fondateur du mouvement, a fait le déplacement. Un accord militaire a été signé. On ne sait pas exactement ce qu’il contient, les deux parties ont gardé ça pour elles. Sergueï Choïgou, l’ancien ministre de la Défense de Poutine, présidait la rencontre. Il en a profité pour réclamer le dégel des avoirs afghans bloqués par la communauté internationale et pour dénoncer les sanctions occidentales. Traduction : la Russie se pose désormais en avocate d’un régime que le reste de la planète refuse de reconnaître. Elle est d’ailleurs le seul pays au monde à l’avoir fait, en juillet 2025.
Et comme à son habitude, Moscou renverse la preuve de la faute. C’est Choïgou qui réclame que les pays occidentaux « assument l’intégralité du fardeau de la reconstruction » de l’Afghanistan, comme si c’était l’Occident qui avait détruit le pays, et non les talibans qui en ont chassé les enseignants, fermé les universités et réduit en cendres vingt ans de reconstruction. Cette inversion de la réalité est devenue la marque de fabrique des régimes autoritaires : accuser l’adversaire de ce qu’on fait soi-même, se poser en victime quand on est le bourreau, exiger réparation quand on est le responsable. Poutine la pratique en Ukraine depuis 2022. Les talibans la pratiquent sur les femmes afghanes depuis 2021. Ils se retrouvent donc sur ce terrain-là aussi.
La première chose qui saute aux yeux, c’est l’incohérence. Pendant des années, Moscou présentait les talibans comme une menace terroriste à ses portes, une source de déstabilisation pour ses voisins d’Asie centrale. Lors de ce même forum, le directeur du FSB déclarait encore que Daech-Khorasan recrute activement parmi les Tadjiks, les Ouzbeks, les Kazakhs, et même parmi les migrants afghans travaillant en Russie. Pendant ce temps, le porte-parole taliban affirmait que Daech avait été « complètement éliminé » en Afghanistan. Deux alliés qui ne s’accordent même pas sur la réalité du terrain qu’ils prétendent sécuriser ensemble. On a vu des partenariats plus solides.
La Russie passe son temps à se présenter comme le rempart des valeurs traditionnelles contre un Occident décadent. Elle se drape dans la dignité, la civilisation, la protection des siens. Et elle signe un accord militaire avec un régime qui interdit aux filles d’aller à l’école après douze ans, qui autorise le mariage des enfants, et qui efface les femmes de l’espace public, leur retirant le droit de travailler, de circuler, d’exister en dehors des murs de leur maison. On ne parle pas d’une idéologie discutable. On parle d’un crime organisé contre la moitié d’une population. Moscou l’embrasse. Et personne ne dit rien.
Vient ensuite la question que tout le monde se pose en lisant cette nouvelle : est-ce que la Russie cherche à recruter des combattants talibans pour les envoyer en Ukraine ? La comparaison avec la Corée du Nord est tentante. Pyongyang a signé un accord militaire avec Moscou en juin 2024, et quelques mois plus tard des milliers de soldats nord-coréens se battaient sur le front européen. Des experts estiment que le scénario taliban est moins probable. Les talibans ont leurs propres problèmes, leurs provinces du nord en ébullition, leur frontière avec le Pakistan qu’ils ne contrôlent pas. Ils ont besoin de la Russie pour réparer des équipements soviétiques, pas pour projeter des forces à des milliers de kilomètres. Peut-être. Mais le fait même que Moscou explore cette piste, avec ce régime-là, en dit suffisamment long.
Ce que cette alliance révèle, au fond, c’est une méthode. La Russie ne cherche pas des alliés avec lesquels elle partage des valeurs. Elle cherche des alliés avec lesquels elle partage des ennemis. L’ennemi, c’est l’Occident, les États-Unis, l’OTAN, tout ce qui ressemble de près ou de loin à un ordre international fondé sur des règles. Les talibans garantissent l’absence américaine en Afghanistan. La Russie les en récompense par une reconnaissance diplomatique et un accord militaire. C’est cynique, c’est cohérent, et c’est au moins honnête dans sa malhonnêteté.
Ce qui l’est moins, c’est la posture de ceux qui, en Europe, continuent de chercher des arrangements avec Moscou. Qui parlent de compromis, de désescalade, de dialogue. Qui font semblant de croire que la Russie de Poutine est un partenaire qu’on peut ramener à la raison avec assez de patience et assez de concessions. Cette alliance avec les talibans devrait être le point de non-retour. Non pas parce que les autres amitiés russes, avec Téhéran, avec Pyongyang, seraient moins scandaleuses. Mais parce que celle-ci est d’une lisibilité particulière. Les talibans ne sont pas une nuance géopolitique. Ce sont des hommes qui ont décidé, méthodiquement, d’anéantir la vie de millions de femmes et d’enfants. Quiconque serre encore la main de Moscou en sachant que Moscou serre celle de Kaboul a fait son choix. Il peut arrêter de nous parler de valeurs.