L’Afghanistan, hub de la radicalisation transnationale : ce que révèle l’évaluation confidentielle de l’UE

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Un document de 23 pages préparé par le Conseil de l’Union européenne et destiné à rester confidentiel a été obtenu par Radio Free Europe/Radio Liberty et rendu public à la mi-mai 2026. Son contenu n’a rien de surprenant pour les spécialistes du dossier afghan, mais sa divulgation constitue en soi un signal politique. Derrière la fuite d’une évaluation interne, c’est la pression croissante exercée sur les gouvernements européens pour qu’ils reconnaissent publiquement ce qu’ils admettent en privé : l’Afghanistan sous les talibans est redevenu un foyer d’instabilité à portée mondiale, et cette instabilité frappe désormais aux portes de l’Europe.

Le document couvre principalement les développements et tendances de l’année 2025. Il identifie l’État islamique-Khorasan (ISKP, la branche afghane de Daech) comme la menace extérieure la plus dangereuse pesant actuellement sur l’Europe. Ce constat rejoint celui d’Europol, qui avait qualifié en mars 2026 la menace terroriste d' »aiguë ». Mais l’évaluation du Conseil va plus loin : elle décrit l’Afghanistan comme un hub, un nœud structurant, pour les réseaux extrémistes, la radicalisation numérique et le terrorisme transfrontalier. Ce glissement sémantique est important. On ne parle plus d’un pays qui abrite ponctuellement des groupes armés, mais d’un territoire qui remplit désormais une fonction d’infrastructure pour le djihadisme mondial.

De sanctuaire à plateforme

Depuis la reprise du pouvoir par les talibans en août 2021, le débat sur l’Afghanistan comme base arrière du terrorisme international a oscillé entre deux positions. Les partisans d’un engagement pragmatique avec Kaboul faisaient valoir que les talibans, contrairement à leur premier passage au pouvoir, n’avaient ni l’intérêt ni la capacité de laisser l’Afghanistan redevenir un sanctuaire pour al-Qaïda ou l’ISKP. Les sceptiques répondaient que l’accord de Doha de 2020, qui avait conditionné le retrait américain à des garanties antiterroristes jamais vérifiables, n’était qu’un leurre diplomatique.

L’évaluation européenne tranche ce débat, au moins sur le plan opérationnel. L’Afghanistan n’est pas redevenu le sanctuaire de 2001, une base d’entraînement centralisée depuis laquelle des cellules structurées planifient des attaques coordonnées à l’étranger. Il est devenu quelque chose de différent et, à certains égards, de plus difficile à contenir : une plateforme décentralisée depuis laquelle la radicalisation se diffuse par capillarité, sans frontière, sans visa, sans billet d’avion.

Ce changement de nature tient à une réalité technologique que les groupes extrémistes opérant depuis l’Afghanistan ont su exploiter avant que les démocraties n’aient commencé à en mesurer les effets. Internet et les réseaux sociaux leur ont offert ce que les camps d’entraînement offraient autrefois : un espace de socialisation idéologique, de transmission de techniques, de recrutement, et d’activation à distance d’individus qui n’ont jamais mis les pieds en Afghanistan et n’en auront jamais besoin.

La radicalisation numérique, nouveau vecteur de la menace

L’évaluation décrit en détail comment les organisations extrémistes opérant depuis l’Afghanistan utilisent massivement internet et les plateformes de médias sociaux pour diffuser leur propagande et recruter à grande échelle. Ce n’est pas une observation nouvelle, mais sa formulation dans un document institutionnel européen lui confère une dimension politique que les rapports académiques n’ont pas.

L’un des éléments les plus frappants du document concerne le recrutement de mineurs. Des enfants dès l’âge de 12 ans sont ciblés sur Telegram et TikTok. La mécanique est connue : un algorithme qui recommande du contenu sur la base des engagements précédents peut conduire, en quelques semaines, un adolescent curieux de politique ou de religion vers des contenus de plus en plus radicaux. Les groupes affiliés à l’ISKP ont développé des stratégies de contenu spécifiquement adaptées à ces plateformes : formats courts, esthétique soignée, sous-titres en plusieurs langues, narratifs construits sur le ressentiment et l’appartenance.

La recommandation du Conseil européen, demander à ces plateformes de ralentir leur amplification algorithmique, est modeste au regard de l’ampleur du phénomène. Elle s’inscrit dans le cadre du Digital Services Act, qui impose aux très grandes plateformes des obligations d’évaluation des risques systémiques, dont la radicalisation fait partie. Mais l’application de ces dispositions reste inégale, les mécanismes d’audit sont encore balbutiants, et les plateformes concernées ont montré, par le passé, une résistance structurelle à toute modification de leurs algorithmes au nom de la sécurité publique dès lors qu’elle risquait d’affecter leur engagement global.

L’ISKP, organisation transnationale sans territoire fixe

L’État islamique-Khorasan occupe une position particulière dans ce tableau. Contrairement aux talibans, dont l’horizon est national et l’idéologie fondée sur un émirat territorial, l’ISKP adhère à la conception daéchiste du califat universel. Cette divergence idéologique fondamentale explique l’hostilité profonde entre les deux organisations, et elle explique aussi pourquoi les talibans, malgré leurs affirmations répétées, n’ont pas éliminé l’ISKP : ce serait admettre qu’ils ne contrôlent pas leur territoire, ce qui fragiliserait leur légitimité sur le plan intérieur comme sur le plan diplomatique.

L’ISKP a démontré depuis 2021 une capacité de projection que peu d’analystes anticipaient. L’attentat de Moscou en mars 2024, les filières démantelées en Allemagne, en Autriche et en Espagne la même année, les tentatives d’attentats contre des concerts et des événements sportifs en Europe : tout cela documente une organisation qui a su tirer parti du chaos post-2021 pour recruter, se réorganiser et étendre sa portée géographique. Ses cibles ne sont plus seulement régionales. Elles sont délibérément choisies pour maximiser la résonance médiatique internationale et pour démontrer une présence opérationnelle en Occident.

Ce qui rend l’ISKP particulièrement difficile à contenir dans le contexte afghan, c’est précisément la structure du pouvoir en place. Les talibans n’ont ni la volonté politique cohérente ni les moyens de renseignement suffisants pour démanteler une organisation qui recrute dans les mêmes réseaux tribaux, ethniques et religieux qu’eux, tout en les ciblant idéologiquement. L’évaluation européenne note que les réseaux terroristes organisés ont certes « perdu une grande partie de leur portée opérationnelle d’antan », mais que « le potentiel d’acteurs individuels à commettre des violences sur la base d’une inspiration extrémiste persiste ». Cette formulation décrit précisément le modèle ISKP de 2025-2026 : moins de commandos formés, plus d’individus radicalisés à distance et activés ponctuellement.

Ce que l’Europe peut, et ne peut pas, faire

L’Union européenne n’a aucun levier politique direct sur l’Afghanistan. Elle n’entretient pas de relations diplomatiques avec les talibans, applique des sanctions contre les responsables du régime, et maintient une aide humanitaire canalisée par les organisations non gouvernementales. Elle n’a pas de présence sécuritaire dans le pays, plus de coopération avec les services afghans qui ont cessé d’exister en tant que tels après août 2021.

Ce que l’évaluation propose, en creux, c’est un déplacement du terrain d’action : puisqu’on ne peut pas agir à la source, on agit sur les vecteurs. Régulation des plateformes numériques, coopération avec les pays de transit, surveillance des filières de financement, partage de renseignements entre États membres. Ce sont des réponses légitimes et nécessaires, mais elles restent en aval d’un processus dont les conditions d’existence, un territoire sans État de droit, une économie de guerre, une population désespérée et une idéologie disponible, se trouvent en Afghanistan, hors de portée des instruments européens.

C’est ce que dit, en définitive, ce document : l’Europe voit le problème avec précision, elle le nomme, elle en mesure l’extension. Elle n’a pas encore trouvé comment en tarir la source.

Sources et références
L’Afghanistan, hub de la radicalisation transnationale
Radio Free Europe / Radio Liberty
Leaked EU Report Warns Of Rising Terror Risk From Iran, Afghanistan, Russian Veterans
16 mai 2026  ·  Source primaire de la fuite du document confidentiel du Conseil de l’UE (23 pages)
Lire l’article →
Conseil de l’Union européenne
Évaluation confidentielle des menaces terroristes en Europe (document de 23 pages)
2025-2026  ·  Document interne couvrant les tendances et développements de l’année 2025. Non disponible en accès public.
Europol
European Union Terrorism Situation and Trend Report 2025 (EU TE-SAT)
Mars 2026  ·  Rapport annuel de référence sur la menace terroriste dans l’UE. Qualifie la menace d' »aiguë ».
Accéder au rapport →
EU Institute for Security Studies (EUISS)
Security risks emanating from Afghanistan
Février 2025  ·  Analyse de la menace islamiste depuis la reprise du pouvoir par les talibans en 2021, avec focus sur l’ISKP.
Lire la note →
Commission européenne
ProtectEU : Agenda pour prévenir et contrer le terrorisme — COM(2026) 101 final
26 février 2026  ·  Cadre stratégique européen en matière de lutte contre le terrorisme et la radicalisation, incluant la régulation des plateformes numériques.
Accéder au document →
Nations Unies / Conseil de sécurité
Rapport biannuel sur la menace ISIL/Daech — document S/2026/57
2026  ·  Présentation au Conseil de sécurité par le Bureau de lutte contre le terrorisme. Confirme que l’ISKP reste une menace majeure en Afghanistan et au-delà.
Lire le communiqué →
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