TALIBAN 2026 : le vocabulaire a changé, pas le régime

Partager
Éditorial
TALIBAN 2026 : le vocabulaire a changé, pas le régime
À propos du bilan d’International Crisis Group du 18 août 2026 et de l’article de Lynne O’Donnell du 30 août 2026

Deux textes publiés à douze jours d’intervalle. Le premier dresse le bilan de cinq ans de pouvoir taliban. Le second explique comment le langage employé pour décrire ce pouvoir s’est adouci. Lu à la lumière du second, le premier devient un cas d’école.

Lynne O’Donnell a publié le 30 août un texte sur la manière dont le langage employé pour décrire les taliban s’est adouci en cinq ans. Elle relève que les Nations unies ont cessé de parler d’autorités de fait pour parler d’autorités compétentes, glissement minuscule et lourd de conséquences, que le vocabulaire des chancelleries est devenu celui du dialogue et du pragmatisme, et que des journalistes et des dirigeants de médias influents présentent l’accommodement comme la seule option réaliste. Elle en nomme les moteurs : la nécessité humanitaire, le réalisme diplomatique, les intérêts commerciaux, et la dépendance à l’accès, qui pousse à la retenue sans qu’aucune consigne n’ait jamais besoin d’être donnée.

La thèse pourrait rester abstraite. Elle ne l’est pas. Douze jours avant elle, International Crisis Group publiait un bilan des cinq ans signé Ibraheem Bahiss. Ce texte permet de vérifier ce que décrit O’Donnell, ligne par ligne. Il n’est pas favorable aux taliban : il qualifie le traitement des femmes de tache terrible et constate qu’aucune ouverture gouvernementale n’a été concédée. Mais il est écrit dans le vocabulaire dont O’Donnell décrit l’installation. Et c’est ce vocabulaire, plus que les opinions de son auteur, qui produit le portrait.

Le mot le plus lourd du texte est guerre civile. Il revient plusieurs fois : les taliban auraient mis fin à des décennies de guerre civile, une nouvelle guerre civile semblerait aujourd’hui lointaine. Or entre 2001 et 2021, il n’y a pas eu de guerre civile au sens que le mot suppose, c’est à dire un affrontement entre factions de légitimité comparable. Il y a eu une insurrection armée, disposant de sanctuaires et de soutiens extérieurs, contre un État reconnu par les Nations unies et par la quasi totalité de leurs membres, doté d’une constitution adoptée par loya jirga en 2004 et d’un gouvernement issu de quatre présidentielles et de trois législatives. Ces scrutins ont été entachés de fraudes, et lourdement. C’est une question de qualité du processus électoral. Ce n’est pas une question qui efface la différence entre un État reconnu et un groupe armé.

Cette insurrection a visé les civils délibérément. Les rapports annuels de la MANUA sur la protection des civils attribuent aux éléments antigouvernementaux 63 % des victimes civiles en 2018, dont 37 % aux seuls taliban, 62 % en 2019, et 62 % en 2020, dont 45 % aux seuls taliban. Les cibles étaient les marchés, les mosquées, les écoles, les maternités, les files d’attente électorales, sans compter les assassinats ciblés de juges, de journalistes, de magistrates, de médecins et de vaccinateurs. En 2020, la MANUA a recensé davantage de femmes tuées que lors de toute autre année depuis le début de sa documentation systématique en 2009.

Le mot guerre civile efface tout cela d’un coup. Il place sur le même plan une autorité légale élue et un mouvement armé. Il rend les morts civils à tout le monde, alors que l’ONU les avait attribués. Et il produit mécaniquement le crédit d’ouverture du texte : si les taliban étaient l’une des deux parties d’une guerre civile, leur victoire met fin à la guerre. S’ils étaient l’insurrection responsable de la majorité des morts civils, leur victoire ne met pas fin à la violence, elle la transfère du champ de bataille à l’appareil d’État. Créditer les taliban d’avoir mis fin au conflit le plus meurtrier du monde revient à créditer la partie qui en portait la plus grande part de responsabilité.

La langue de la guerre est accordée à la séquence où le mouvement attaquait l’État, et refusée à celle où il le dirige.

L’asymétrie du lexique achève la démonstration. Le texte réserve le mot guerre à la période où les taliban étaient les insurgés, et emploie pour la période où ils sont l’État opposition armée, résistance sporadique, groupe peu connu. C’est exactement le déplacement que décrit O’Donnell.

Le reste du texte suit la même pente. Il ouvre par une colonne d’acquis, sécurité, éradication du pavot, recul de la corruption, rues nettoyées, construction en plein essor, avant d’ouvrir la colonne des problèmes, comme si le lecteur devait faire la somme. Or ces acquis ne tiennent pas à l’examen. La corruption aurait reculé : l’indice de perception de la corruption de Transparency International pour 2025 classe l’Afghanistan 169e sur 182, avec un score de 16 sur 100, en recul de quatre places. Le pavot aurait été éradiqué : la culture a bien chuté, mais l’ONUDC constate dans le même rapport que la production et le trafic de méthamphétamine augmentent depuis l’interdiction, avec des saisies environ 50 % plus fréquentes fin 2024 qu’un an plus tôt. Le mot méthamphétamine n’apparaît pas une seule fois dans le bilan. Quant à la misère des toxicomanes, le texte écrit qu’elle a presque disparu de la vue. La formule est exacte et c’est le problème : les usagers ont été raflés et enfermés dans des centres dits de réhabilitation, dont le texte cite lui même l’un d’eux, frappé par l’aviation pakistanaise avec des centaines de victimes.

Vient ensuite le registre. Traitement sévère, restrictions, entêtement, disciplinariens idéologiques. C’est la langue de la critique administrative, celle qu’on emploie pour un gouvernement dont on désapprouve les orientations. Le registre juridiquement applicable est autre. Le 8 juillet 2025, la Cour pénale internationale a délivré des mandats d’arrêt contre Haibatullah Akhundzada et Abdul Hakim Haqqani pour le crime contre l’humanité de persécution pour motifs de genre, en lien avec des faits de meurtre, de torture, de viol et de disparition forcée. Deux mandats supplémentaires, délivrés sous scellés en septembre 2025, ont été révélés en août 2026. Un bilan de cinq ans qui ne mentionne à aucun moment que le chef de l’État de facto est sous mandat d’arrêt international pour crime contre l’humanité n’est pas un bilan neutre.

O’Donnell consacre un passage aux propos de Lyse Doucet, qui disait connaître des dirigeants taliban en désaccord avec les décrets interdisant l’école aux filles. Son observation est juste : l’inconfort privé supposé de certains responsables transforme les auteurs de la répression en administrateurs partagés, et fait disparaître ceux qui la subissent. Le bilan de Crisis Group fait la même chose au niveau analytique, avec la fiction des pragmatiques de Kaboul opposés à l’émir de Kandahar. Cette thèse n’a jamais été falsifiable en cinq ans : chaque durcissement est expliqué par une victoire temporaire de Kandahar, jamais par le fait que le mouvement, pris comme un tout, applique la ligne. Elle repose de surcroît sur ce que des responsables taliban disent en coulisses, c’est à dire sur un accès que le régime accorde et peut retirer. O’Donnell a décrit ce contrat mieux que personne.

Reste ce que le texte ne dit pas. Il ne dit rien de la vente d’enfants, alors qu’il mentionne la loi abaissant l’âge du mariage à la puberté sans jamais la relier au marché qu’elle légalise. Il ne dit rien des exécutions et des détentions d’anciens membres des forces de sécurité, que la MANUA documente chaque trimestre, ni des 800 cas recensés entre août 2021 et juin 2023 malgré l’amnistie proclamée. Il ne dit rien du système pénitentiaire, ni de la torture attribuée pour près de 60 % à la Direction générale du renseignement. Il ne dit rien des déplacements forcés du Pandjchir, d’Andarab, du Daikundi et de Bamiyan, ni de la cité hazara d’Omid-e Sabz, à l’ouest de Kaboul, déclarée propriété d’État en août 2026 avec ordre aux habitants de partir.

Il minimise enfin la résistance, en affirmant qu’aucun de ces groupes ne représente un véritable défi. C’est la ligne du régime lui même. Les chiffres sont pourtant onusiens et non revendiqués : 277 attaques vérifiées par le Secrétaire général entre août 2024 et juillet 2025, dont 165 pour le Front national de résistance ; 16 attaques validées sur 18 revendiquées entre février et avril 2026. Et 2026 est une année d’entrées, pas de reflux, avec l’Afghan Green Trend d’Amrullah Saleh qui revendique désormais des opérations et l’Afghan United Front de Sami Sadat qui a lancé la sienne le 1er août dans la province de Kandahar, c’est à dire au cœur du sanctuaire taliban.

Il ne s’agit pas d’un procès en complaisance. Crisis Group n’est pas un relais des taliban, et son auteur ne défend pas le régime. Le problème est plus profond, et c’est celui que pose O’Donnell : le vocabulaire de l’engagement est devenu la grammaire par défaut de l’analyse sur l’Afghanistan. On peut désormais écrire un bilan de cinq ans sans employer une seule fois les mots qui décrivent ce que vivent les Afghans, et sans que cela paraisse anormal à personne. Le portrait qui en sort est celui d’un gouvernement rigide, mal conseillé, économiquement contraint, qu’il faudrait aider à trouver une voie plus pragmatique. Les Afghans ne s’y reconnaissent pas.

O’Donnell rappelle que le rôle du journalisme est de décrire les gouvernements avec exactitude, et de résister à la tentation d’adopter le langage que le pouvoir emploie pour parler de lui même. La remarque vaut aussi pour l’analyse. Les États dialogueront avec les taliban quoi qu’écrivent les journalistes et les chercheurs. Ce qui se joue ailleurs, c’est la capacité à nommer ce qui se passe. Cinq ans après, ce n’est plus le régime qui a changé. C’est la langue dans laquelle on le décrit.

✦ ✦ ✦

Sources

International Crisis Group

Cinq ans après la chute de Kaboul : le plus grand test des taliban à ce jour ?

Commentaire signé Ibraheem Bahiss, 18 août 2026

Lire le commentaire

Lynne O’Donnell

Tell It Like It Is : le vocabulaire des taliban au service du blanchiment

British Journalism Review, 30 août 2026 ; repris sur le Substack de l’autrice

Lire dans le British Journalism Review

Lire sur Substack

MANUA, Nations unies

Protection of Civilians in Armed Conflict, rapports annuels 2018, 2019 et 2020

Attribution des victimes civiles aux éléments antigouvernementaux

Consulter le rapport 2020

MANUA, Nations unies

Violations visant les anciens responsables et membres des forces armées

1er octobre 2023 ; au moins 800 cas entre août 2021 et juin 2023. Rapports trimestriels de janvier à mars et d’avril à juin 2026 pour la période récente

Consulter le rapport

Secrétaire général des Nations unies

Rapports sur la situation en Afghanistan au Conseil de sécurité : 277 attaques vérifiées d’août 2024 à juillet 2025 ; 16 attaques validées sur 18 revendiquées de février à avril 2026

ONUDC

Afghanistan Opium Survey 2025

Novembre 2025 ; chute de la culture, hausse continue de la méthamphétamine

Consulter le rapport

Cour pénale internationale

Mandats d’arrêt contre Haibatullah Akhundzada et Abdul Hakim Haqqani

Chambre préliminaire II, 8 juillet 2025 ; crime contre l’humanité de persécution pour motifs de genre

Consulter la décision

Transparency International

Indice de perception de la corruption 2025, publié en 2026 : Afghanistan 169e sur 182, score de 16 sur 100

Agence de l’Union européenne pour l’asile

Afghanistan Country Focus, conditions de détention et groupes armés

Rôle de la Direction générale du renseignement, progression des violations en détention, données ACLED

Consulter le chapitre

Afghanistan International

Cité Omid-e Sabz déclarée propriété d’État

3 août 2026

Lire l’article

FDD’s Long War Journal

Resistance to Taliban Rule Persists in Afghanistan

20 août 2026 ; entrée en action de l’Afghan Green Trend et de l’Afghan United Front

Lire l’analyse

Repères

Cinq ans de règne taliban : le coût, selon les chiffres

Farzaneh Ali Khan. Traduction : Niloufar Ghorian.

L’amnistie qui n’a jamais existé

Selon les recherches de la MANUA, 218 anciens responsables gouvernementaux et membres des forces de défense et de sécurité afghanes ont été tués illégalement jusqu’à la mi-2023, malgré l’annonce publique d’une amnistie générale par les taliban en août 2021. Volker Türk, Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, a qualifié cette situation de trahison de la confiance du peuple.

Le New York Times a rapporté un chiffre plus élevé, sur une période antérieure : 490 anciens responsables et membres des forces de sécurité tués ou disparus de force au cours des six premiers mois du règne taliban.

La tendance s’est poursuivie. La MANUA a documenté 27 autres cas de membres des forces de sécurité tués entre janvier et septembre 2025. Sur la même période, 52 cas d’arrestations arbitraires et 11 cas de torture d’anciens responsables ont également été recensés. Quatre ans après l’annonce de l’amnistie, les meurtres ne s’étaient pas arrêtés. Ils avaient seulement diminué.

En 2026, une enquête conjointe d’Afghanistan International et d’Iran International a documenté des cas d’anciens responsables tués quelques semaines après leur expulsion d’Iran et leur retour en Afghanistan, ou retrouvés morts. Un ancien employé du ministère de l’Intérieur a été tué dans la province de Takhar. Le corps d’une autre personne a été retrouvé à Farah, après un enlèvement attribué à des hommes porteurs de cartes d’identité des services de renseignement taliban.

Les expulsions hazaras

Selon Human Rights Watch, près de 2 800 habitants hazaras ont été expulsés de force de 15 villages des provinces du Daikundi et de Ghor, pour le seul mois de septembre 2021. Leurs terres ont été attribuées à des partisans des taliban. Les familles ont eu quelques jours pour quitter leurs maisons, sans recours possible ni accès à une procédure légale.

À Pesteh Esmaian, village de la province de Sar-e Pol, tous les habitants hazaras ont été expulsés en mars 2023. Outre la perte de leurs terres, ils ont été condamnés à une amende de 36 millions d’afghanis, soit environ 500 000 dollars, par décision de la commission taliban de prévention de l’empiètement et de restitution des terres publiques.

L’aide comme instrument

Depuis 2021, les responsables appartenant à des groupes ethniques autres que pachtounes ont été systématiquement écartés des administrations locales. Un rapport de l’organisation Tolerance publié en 2025 montre que l’aide humanitaire et les budgets de développement sont attribués de manière disproportionnée aux districts et villages favorables aux pachtounes. En un mois, une aide financière et alimentaire a été distribuée à 9 820 familles dans cinq districts à prédominance pachtoune, tandis que les districts voisins à majorité d’autres groupes ethniques n’ont rien reçu.

Le sommet du régime

Le cabinet compte 49 personnes : 2 Tadjiks, 2 Ouzbeks, 2 Baloutches et 1 Nouristani. Aucun Hazara. Aucune femme. Dans un pays où les pachtounes représentent environ 28 % de la population. Presque tous les principaux décideurs du régime sont liés à Kandahar.

L’amnistie générale a été présentée comme une grande promesse en août 2021. Cinq ans et des centaines de meurtres documentés plus tard, elle n’a pas été appliquée, n’a fait l’objet d’aucun examen ni d’aucune évaluation, et aucune responsabilité n’a été assumée pour les violations qui en ont découlé.

Partager