La Lettre 15 mai 2026

La Lettre d’Afghanistan 15 mai 2026
numéro 73

Athlète afghano-française, Zakia Khudadadi a remporté pour la deuxième fois l’or aux Championnats européens de para-taekwondo (catégorie -47 kg), le 11 mai 2026, après une première victoire en 2023. Naturalisée française depuis sa fuite d’Afghanistan juste avant les Jeux de Tokyo, elle avait déjà marqué l’histoire en décrochant le bronze aux Jeux paralympiques de Paris 2024 — une première pour un membre de l’équipe paralympique des réfugiés. Lauréate il y a six mois du Prix Nord-Sud du Conseil de l’Europe, elle se sert de sa notoriété pour défendre la cause des réfugiés et des femmes afghanes, privées de leurs droits fondamentaux sous le régime des talibans.


de Madame Nigara MIRDAD
Afghanistan Women’s Diplomatic Network

L’Union européenne, et en particulier la Belgique, devrait sérieusement prendre en considération les conséquences juridiques, sécuritaires et humanitaires de l’expulsion de migrants afghans vers l’Afghanistan sous la gouvernance des talibans. Contraindre des personnes à retourner dans un pays où elles risquent la torture, la persécution politique, des représailles ou de graves violations des droits humains va à l’encontre du droit international et des valeurs que l’Europe prétend défendre.

Aux termes de la Convention de Genève de 1951 et du principe de non-refoulement, aucun État ne devrait renvoyer une personne vers un lieu où sa vie, sa liberté ou sa dignité humaine est en danger. L’Afghanistan sous les talibans est largement reconnu par les organisations internationales comme un pays marqué par de graves violations des droits humains, des restrictions sévères aux libertés fondamentales, l’oppression des femmes, des arrestations arbitraires et des menaces systématiques contre les opposants.

L’expérience internationale a démontré que les politiques fondées sur le rejet, l’humiliation et le retour forcé vers des zones de conflit ou des environnements répressifs peuvent engendrer des traumatismes psychologiques profonds, un sentiment d’injustice, et accroître le risque que des individus vulnérables soient recrutés par des groupes extrémistes. Des personnes qui se perçoivent comme victimes de décisions injustes peuvent, à terme, développer des sentiments de revanche ou une colère nourrie par l’injustice, et constituer une menace sécuritaire pour les pays européens. La lutte contre le terrorisme ne peut reposer sur la seule expulsion et la coercition ; elle s’avère bien plus efficace lorsqu’elle s’appuie sur la justice, le respect des droits humains, l’intégration sociale et la reconnaissance de la dignité de chacun.

Si l’Europe agit à l’encontre de ces principes, elle n’affaiblira pas seulement sa crédibilité morale et sa réputation en matière de droits humains, mais pourrait également contribuer à de futures crises sécuritaires. Toute personne qui, après une expulsion, devient victime de violences, d’humiliation ou de représailles, risque de développer un sentiment profond d’injustice et de haine envers les pays européens. De telles politiques peuvent amplifier les risques d’extrémisme, de vengeance et d’instabilité, et menacer à long terme la sécurité de l’Europe elle-même.

Nigara Mirdad est la fondatrice de l’Afghanistan Women’s Diplomatic Network (que l’on trouve aussi désigné sous le nom d’Afghanistan Female Diplomat Network). Il s’agit d’une coalition de femmes diplomates afghanes œuvrant pour que l’expertise et le savoir-faire du corps diplomatique féminin afghan éclairent les décisions politiques internationales.


LE PRINCIPE DE NON REFOULEMENT

Le principe de non-refoulement est l’une des pierres angulaires du droit international des réfugiés et des droits humains. Il interdit à tout État de renvoyer une personne vers un pays où elle risquerait d’être persécutée, torturée ou exposée à des traitements inhumains.

Sa source principale est l’article 33 de la Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés, qui dispose qu’aucun État contractant n’expulsera ou ne refoulera un réfugié vers des territoires où sa vie ou sa liberté serait menacée en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un groupe social ou de ses opinions politiques.

Ce principe a ensuite été étendu et renforcé par d’autres instruments juridiques internationaux. La Convention des Nations Unies contre la torture de 1984 l’étend à toute personne risquant d’être soumise à la torture, indépendamment de son statut de réfugié. La Convention européenne des droits de l’homme, notamment par son article 3, a été interprétée par la Cour européenne des droits de l’homme dans le même sens, s’appliquant à toute expulsion vers un pays où existe un risque réel de traitements inhumains ou dégradants.

Une caractéristique fondamentale de ce principe est qu’il est absolu dans sa dimension la plus protectrice : il ne souffre aucune exception lorsque le risque de torture est en jeu, même si la personne concernée représente une menace pour la sécurité nationale ou a commis des infractions graves. C’est sur ce point que les débats politiques actuels en Europe sont les plus tendus, certains gouvernements cherchant à contourner cette protection au nom de la sécurité publique.

Dans le cas de l’Afghanistan sous les talibans, le principe est particulièrement pertinent, le HCR ayant lui-même appelé à la suspension des expulsions vers ce pays en raison des risques généralisés qui y prévalent.


Mise à jour sur la situation des droits humains en Afghanistan : janvier – mars 2026

La Mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan (MANUA) a publié ce 12 mai son rapport trimestriel sur la situation des droits humains, couvrant la période janvier–mars 2026.

Sur la répression des anciens militaires, la MANUA recense au moins cinq meurtres d’anciens membres des forces de sécurité afghanes, 23 cas de détention arbitraire et neuf cas de torture. Les personnes renvoyées de force en Afghanistan sont particulièrement exposées : huit violations ont été documentées dans ce seul contexte, dont l’assassinat le 7 janvier d’un ancien commandant rentré d’Iran, abattu à son domicile dans la province de Jawzjan.

Sur les droits des femmes, la situation continue de se dégrader. En janvier, les autorités ont rayé les femmes de la liste de paie de la fonction publique. L’interdiction d’enseigner aux filles au-delà de la sixième classe entre dans sa cinquième année consécutive, privant 2,2 millions d’afghanes d’accès à l’éducation. Les restrictions de mouvement — port du tchador obligatoire, interdiction de soins sans chaperon masculin — s’étendent à de nouvelles provinces.

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Sur le plan judiciaire, un décret pénal signé par le chef des talibans en janvier 2026 constitue un tournant : il autorise la peine de mort pour hérésie, blasphème ou « promotion de fausses croyances », criminalise toute critique du régime et établit une gradation des peines selon le rang social.

La liberté des médias reste sous pression : deux chaînes suspendues, les licences de la quasi-totalité des organisations de soutien aux médias révoquées, des journalistes toujours en détention.

Enfin, entre janvier et mars, au moins 312 personnes ont été soumises à des châtiments corporels judiciaires, et 336 arrestations arbitraires ont été effectuées par la police des mœurs.

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Les arrestations et les meurtres d’anciens membres des forces afghanes se poursuivent, selon l’ONU

La Mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan (MANUA) a déclaré que 372 civils avaient été tués et 397 blessés lors d’affrontements frontaliers entre les talibans et le Pakistan entre janvier et mars 2026.

Dans un rapport publié mardi, la MANUA a indiqué avoir recensé 95 incidents au cours des trois premiers mois de l’année, attribuant 94 % d’entre eux au Pakistan et un incident à l’administration talibane.

Les frappes aériennes pakistanaises ont été responsables de 64 % des victimes civiles, tandis que 35 % supplémentaires étaient dues à des tirs indirects le long de la frontière, indique le rapport.

Selon la MANUA, les victimes comprennent 72 femmes, 48 ​​filles, 95 garçons et 554 hommes tués ou blessés.

L’incident le plus meurtrier survenu au cours de la période considérée a été une frappe aérienne pakistanaise contre le centre de désintoxication Omid à Kaboul en mars 2026. La MANUA a confirmé au moins 269 morts et 122 blessés lors de cette attaque, la plupart étant des patients de sexe masculin.

Le rapport indique que Kaboul a enregistré le plus grand nombre de victimes civiles, suivie des provinces frontalières de Kunar et de Paktika.

La MANUA a également fait état d’attaques pakistanaises contre des zones résidentielles et frontalières dans les provinces de Kunar et de Paktika, notamment des frappes aériennes dans les districts de Sarkany et de Barmal et des tirs d’artillerie dans les régions frontalières de Khost et de Nangarhar.

D’autres incidents ayant fait des victimes ont été signalés dans les provinces de Khost, Nangarhar, Paktia, Kandahar et Nuristan.

La MANUA a exhorté le gouvernement pakistanais et l’administration talibane à respecter le droit international humanitaire et à s’abstenir d’utiliser les écoles et les hôpitaux à des fins militaires.

Talibans : Le cas de deux journalistes de TOLOnews fait l’objet d’une enquête

Les talibans ont confirmé l’arrestation de Mansour Niazi et d’Imran Danish, deux journalistes de TOLOnews, et ont indiqué que leur cas était actuellement en cours d’examen.

L’agence de presse Bakhtar, contrôlée par les talibans, a rapporté mardi 12 mai 2026 que Khubib Ghufran, responsable des relations publiques et porte-parole du ministère de l’Information et de la Culture (MoIC), a déclaré que le tribunal n’avait encore pris aucune décision concernant ces deux journalistes.

Selon le rapport, Ghufran a ajouté que les affirmations publiées dans certains médias concernant l’arrestation des journalistes de TOLOnews sont incorrectes.

Ces remarques interviennent dans un contexte de vives réactions de la part des organisations internationales et des groupes de soutien aux médias suite aux arrestations de journalistes par les talibans.

Amnesty International a également exprimé sa vive préoccupation face à l’arrestation et à la disparition « arbitraires » de trois journalistes afghans par les services de renseignement talibans et a demandé leur libération immédiate.

L’Organisation de soutien aux médias afghans (AMSO), faisant référence à l’arrestation des deux journalistes de TOLOnews, a également déclaré qu’au moins huit journalistes sont actuellement détenus par les talibans.


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