Afghanistan : l’effondrement programmé

Éditorial — La Lettre d’Afghanistan

Le régime taliban est confronté à un effondrement de la gouvernance et à une pauvreté croissante

Cinq ans. Cinq ans que les talibans gouvernent l’Afghanistan, et le bilan est d’une clarté implacable : le pays s’enfonce. Non pas sous l’effet du hasard, ni sous la pression exclusive de sanctions extérieures ou des caprices du climat — mais sous le poids de choix délibérés, de décisions politiques assumées, d’une vision du monde qui préfère la pureté idéologique à la survie de ses propres administrés. Ce qui se passe en Afghanistan depuis août 2021 n’est pas une transition difficile. C’est un effondrement programmé.

Les chiffres, à eux seuls, devraient suffire à provoquer une réaction internationale à la hauteur de l’urgence. Selon l’Indice de pauvreté multidimensionnelle du Programme des Nations Unies pour le développement, près de 65 % de la population afghane — soit quelque 27 millions de personnes — vit dans l’extrême pauvreté. En 2024, trois Afghans sur quatre étaient confrontés à une précarité profonde de leurs moyens de subsistance. Plus de 22 millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire d’urgence, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies. Ces chiffres ne sont pas des abstractions : ils sont des visages, des familles, des enfants qui grandissent dans la faim et l’abandon, dans un pays qui dispose pourtant de ressources naturelles considérables et d’une population jeune, instruite par intermittence mais fondamentalement désireuse d’avenir.

Or cet avenir, les talibans l’ont confisqué. Méthodiquement, pierre après pierre.

La première pierre retirée fut celle de l’éducation des filles. Dès mars 2022, à peine quelques mois après leur prise de pouvoir, les talibans fermaient les portes des lycées aux adolescentes. En décembre de la même année, les universités leur étaient interdites. Aujourd’hui, plus de 2,2 millions de filles afghanes ont été privées d’enseignement secondaire. Les projections de l’UNICEF et d’ONU Femmes sont vertigineuses : ce chiffre pourrait dépasser les quatre millions d’ici 2030, si rien ne change. Exclure la moitié d’une population de l’éducation, c’est condamner une nation entière à l’appauvrissement intellectuel, économique et moral pour les générations à venir. Les Nations Unies l’ont dit avec une franchise inhabituelle pour une institution aussi diplomatique : les conséquences seront irréparables. Irréparables. Le mot mérite d’être pesé.

Cette exclusion ne s’arrête pas à l’école. La loi sur la « moralité » d’août 2024 a érigé en système juridique ce qui relevait jusque-là de la brutalité informelle : la restriction du mouvement des femmes, l’encadrement de leur tenue vestimentaire, l’interdiction de leur voix dans l’espace public, leur éviction progressive des ONG, de la fonction publique, de pans entiers du secteur de la santé. Le taux de participation économique des femmes, déjà faible, est désormais résiduel. Ce n’est pas une politique conservatrice. C’est un apartheid de genre — le terme a été employé par des juristes, des organisations de défense des droits humains, des rapporteurs spéciaux de l’ONU — et il mérite d’être nommé comme tel, sans euphémisme ni précaution rhétorique.

Aux femmes s’ajoutent les minorités ethniques, les journalistes, les anciens fonctionnaires, les juges, les militaires, tous ceux qui ont un jour travaillé pour l’État républicain. Ils vivent dans la peur, quand ils n’ont pas fui. Cette atmosphère de terreur n’est pas un effet collatéral : elle est constitutive du projet taliban. Un régime qui ne reconnaît pas le principe de consultation populaire, qui traite toute dissidence interne — même au sein de ses propres rangs — par la destitution, l’exil ou la détention, n’a aucun intérêt à laisser subsister une société civile, des médias indépendants ou une mémoire institutionnelle. Il construit son pouvoir sur la destruction de ce qui précède.

La dimension sécuritaire de cet effondrement est tout aussi documentée, et peut-être encore plus immédiatement dangereuse pour la région. Les engagements solennels pris à Doha en 2020 — selon lesquels le sol afghan ne serait pas utilisé à des fins hostiles contre des pays tiers — ont été vidés de leur substance dès les premiers mois du retour au pouvoir. Les 36e et 37e rapports de l’Équipe analytique de soutien et de surveillance des sanctions des Nations Unies sont explicites : les autorités de facto tolèrent et, en pratique, habilitent la présence du Tehrik-e-Taliban Pakistan, d’Al-Qaïda et de l’État islamique au Khorasan sur le territoire afghan. L’affirmation répétée des talibans selon laquelle aucun groupe terroriste n’opère depuis l’Afghanistan a été formellement qualifiée de « non crédible » par l’ONU. Non crédible. Dans la langue feutrée des institutions multilatérales, c’est l’équivalent d’un mensonge caractérisé.

Le Pakistan paye cette politique au prix du sang. Le Fitna-al-Khawarij, autre désignation du TTP, compte entre 6 000 et 6 500 combattants regroupés dans les provinces frontalières afghanes du Kounar, du Nangarhar, du Khost, du Paktika et du Paktia. En 2025, le pays a enregistré 1 139 morts liés au terrorisme — son bilan le plus lourd depuis 2013. Le FAK a seul été responsable de 595 attaques ayant tué 637 personnes, soit 56 % de l’ensemble des victimes du terrorisme au Pakistan cette année-là. Ces chiffres ont conduit Islamabad, en février 2026, à conduire des frappes de précision sur des positions du FAK à l’intérieur du territoire afghan — un acte de guerre que la détérioration continue de la situation a rendu, aux yeux des autorités pakistanaises, inévitable.

L’économie afghane, déjà exsangue, subit le contrecoup de cette politique. La fermeture répétée des points de passage frontaliers avec le Pakistan engendre des pertes estimées à un million de dollars par jour. Les investissements étrangers se sont taris. Le gouvernement taliban dépend structurellement de l’aide internationale pour financer ses propres opérations, dans une forme de paradoxe absurde : le même régime qui réprime les ONG, qui expulse les travailleurs humanitaires, qui interdit aux femmes de travailler pour les agences onusiennes, tend la main à la communauté internationale pour ne pas s’effondrer financièrement. Ce déficit budgétaire chronique et cette dépendance à l’aide extérieure révèlent l’incapacité fondamentale du modèle taliban à produire quoi que ce soit de viable — économiquement, politiquement, socialement.

La réponse internationale n’a pas été nulle. Les sanctions se sont élargies. Le Conseil de sécurité de l’ONU a prolongé le mandat de l’équipe de surveillance jusqu’en 2027. L’Australie a adopté, en décembre 2025, un cadre de sanctions autonomes ciblant des hauts responsables talibans — une initiative saluée comme une première mondiale. Les puissances occidentales maintiennent gels des avoirs et interdictions de voyager. Mais ces instruments, aussi légitimes soient-ils, se heurtent à une réalité têtue : ils n’ont pas produit, à ce jour, le moindre infléchissement du régime. Les talibans ont choisi l’isolement comme horizon. Ils s’y sont installés.

Ce qui manque n’est pas le diagnostic — il est partagé, documenté, irréfutable. Ce qui manque est une stratégie collective capable de dépasser la logique des sanctions pour engager les acteurs régionaux, notamment la Chine, la Russie et les pays du Golfe, qui maintiennent des canaux ouverts avec Kaboul et dont l’influence pourrait, si elle était coordonnée, peser sur les comportements du régime. Ce qui manque aussi, peut-être surtout, c’est une écoute réelle des voix afghanes qui résistent — les femmes qui continuent d’enseigner clandestinement, les journalistes qui documentent depuis l’exil, les militants qui témoignent au péril de leur vie —, voix trop souvent reléguées au statut de symboles dans les discours officiels sans que leur expertise politique soit véritablement mobilisée.

La crise afghane n’est pas un phénomène naturel. Elle est le produit d’une gouvernance qui a fait de l’exclusion, de la peur et de l’idéologie des instruments de pouvoir. Tant que la structure qui gouverne Kaboul ne s’engagera pas vers une gouvernance inclusive — terme dont les talibans rejettent jusqu’au principe —, tant que le système éducatif ne sera pas rouvert à l’ensemble de la population, tant que les frontières ne seront pas sécurisées et que les sanctuaires terroristes ne seront pas démantelés, l’Afghanistan continuera de s’enfoncer, entraînant avec lui une région entière dans l’instabilité.

La stabilité ne se décrète pas par des slogans. Elle se construit par des réformes. Les talibans, pour l’heure, ont choisi les slogans.