À l’approche du sommet des chefs d’État de l’Organisation de coopération de Shanghai, prévu à Bichkek du 31 août au 1er septembre 2026 sous présidence kirghize, la question de la place réelle des taliban dans les équations régionales se pose de nouveau. Comme lors des sessions précédentes, le groupe reste tenu à l’écart des mécanismes de l’organisation, une exclusion qui en dit long sur son statut.
Bien que les taliban aient tenté, depuis près de cinq ans, d’élargir leurs relations avec certains pays voisins et puissances régionales, leur mise à l’écart de l’un des principaux forums sécuritaires et politiques d’Asie montre que des échanges bilatéraux avec quelques États ne valent pas acceptation dans les cadres multilatéraux et régionaux.
L’Afghanistan conserve un statut d’observateur obtenu en 2012, mais sa participation effective aux travaux de l’organisation est gelée depuis le retour des taliban au pouvoir en 2021. L’organisation fonctionnant sur la base du consensus de ses membres, aucune évolution du statut de Kaboul n’est possible tant qu’un accord unanime fait défaut. La mise à l’écart des taliban reflète ainsi la persistance des doutes et des considérations politiques et sécuritaires au sein du bloc.
Le principal obstacle demeure la non-reconnaissance du régime taliban par la quasi-totalité des membres de l’organisation. Certains pays ont établi des relations politiques, économiques et parfois sécuritaires limitées avec Kaboul, mais aucun consensus régional ne s’est formé en faveur d’une reconnaissance officielle. La Russie reste à ce jour le seul pays à avoir reconnu les autorités talibanes, et Moscou plaide d’ailleurs pour une réactivation du statut d’observateur de l’Afghanistan.
Outre la légitimité, les préoccupations sécuritaires pèsent lourd. De nombreux pays d’Asie centrale, la Russie, l’Inde et d’autres membres continuent d’exprimer leur inquiétude face à l’activité des groupes terroristes, à l’extrémisme, au trafic de stupéfiants et à la sécurité des frontières depuis le territoire afghan. Tant que des garanties concrètes ne seront pas apportées sur la maîtrise de ces menaces, rehausser le statut politique des taliban au sein des institutions régionales resterait, de leur point de vue, une démarche coûteuse.
Au-delà du discours général sur le consensus, les sources récentes pointent un obstacle bien précis : l’opposition explicite d’un seul État membre. L’envoyé spécial russe Zamir Kabulov a déclaré en juin 2026 que les taliban réclament formellement une adhésion pleine et entière, mais que le processus est bloqué par le refus d’un membre, les décisions se prenant à l’unanimité.
Sans nommer le pays, il a laissé les experts cités par la presse russe désigner le Pakistan comme principal opposant, sur fond de dégradation des relations entre Islamabad et Kaboul depuis l’été 2024 : heurts frontaliers, frappes de missiles et accusations récurrentes d’hébergement des combattants du Tehrik-e Taliban Pakistan (TTP). Islamabad, pour sa part, dément tout blocage, son ministère des Affaires étrangères affirmant n’avoir connaissance d’aucune tentative en ce sens.
La réunion du Conseil des ministres des Affaires étrangères de l’OCS, tenue à Cholpon-Ata au Kirghizistan le vendredi 24 juillet 2026, a offert une illustration éclatante de cette dynamique. L’Afghanistan y a figuré parmi les axes centraux des discussions, non comme partenaire invité, mais comme problème de sécurité à traiter. Les membres ont insisté sur la formation d’un gouvernement inclusif, tandis que le sort des taliban restait à l’ordre du jour sans que ceux-ci soient conviés à la table.
Le Pakistan y a agi précisément comme le pôle d’opposition esquissé par Kabulov un mois plus tôt. Ishaq Dar, vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, a affirmé que des groupes armés, au premier rang desquels le TTP, continuaient de recruter, de s’entraîner et de lancer des attaques depuis le territoire afghan sous la supervision et avec la facilitation du régime taliban. Il a exhorté les États membres à faire pression sur Kaboul pour qu’il honore ses engagements en matière de lutte contre le terrorisme, jugeant qu’une paix régionale durable passait par l’élimination de la menace émanant d’Afghanistan.
L’Iran a tenu une ligne sensiblement différente. Abbas Araghchi, ministre iranien des Affaires étrangères, a jugé la stabilité de l’Afghanistan stratégiquement importante pour la région et s’est déclaré favorable à toute initiative menant à un Afghanistan sûr, stable, développé et débarrassé du terrorisme, doté d’un gouvernement inclusif. Il a surtout appelé à la fin des tensions entre l’Afghanistan et le Pakistan, estimant que la coopération régionale au sein de l’OCS était essentielle pour répondre au terrorisme, à l’extrémisme, au trafic de stupéfiants et à la migration irrégulière. Là où Islamabad accuse, Téhéran temporise.
Cette divergence est révélatrice. Face aux taliban, le bloc n’est pas monolithique : entre une ligne pakistanaise offensive et une ligne iranienne plus conciliante, l’unanimité requise reste hors d’atteinte. C’est cette fracture interne, autant que la question de la légitimité, qui condamne les taliban à demeurer à la porte. Les autres membres ont pour leur part exprimé leur préoccupation face aux menaces transfrontalières, au trafic de drogue et à l’extrémisme émanant d’Afghanistan.
Comme à chaque fois, les taliban ont rejeté ces accusations, affirmant n’autoriser aucun groupe à utiliser le sol afghan contre d’autres pays et se déclarant déterminés à empêcher toute attaque visant les États voisins. Ils n’ont toutefois pas réussi à dissiper les inquiétudes sécuritaires de leurs voisins, preuve que leur parole ne suffit plus à emporter la confiance.
La plupart des pays de la région ont compris que le régime taliban constitue un facteur d’aggravation du terrorisme régional. Selon les rapports de l’équipe de surveillance des sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU de fin 2025 et de début 2026, plus de vingt groupes terroristes internationaux et régionaux, entre vingt et vingt-trois selon les estimations, maintiennent une présence active sur le sol afghan, où ils recrutent, s’entraînent, s’équipent et disposent de bases.
Parmi ces groupes figurent notamment le réseau Al-Qaïda, le Tehrik-e Taliban Pakistan, l’État islamique au Khorassan (EIK), les groupes séparatistes du Baloutchistan, le Mouvement islamique d’Ouzbékistan, Jamaat Ansarullah du Tadjikistan et le Mouvement islamique du Turkestan oriental (ETIM) rassemblant des Ouïghours de Chine. Les rapports onusiens soulignent en particulier le traitement de faveur dont bénéficie le TTP et la persistance de liens étroits entre Al-Qaïda et les taliban.
Les pays de la région sont profondément inquiets de l’aggravation de l’insécurité en provenance d’Afghanistan, une préoccupation restée sans réponse au cours des près de cinq dernières années.
La mise à l’écart des taliban traduit les sérieuses limites du groupe sur le terrain de la diplomatie régionale. Ces dernières années, ils ont cherché à se présenter comme un acteur accepté en s’appuyant sur des négociations bilatérales, mais ces efforts n’ont pas abouti à une acceptation dans les mécanismes multilatéraux. La séquence de Cholpon-Ata l’a confirmé : réunis pour parler de l’Afghanistan, les ministres l’ont fait sans les taliban et, pour certains, contre eux.
Par ailleurs, la manière dont les taliban traitent avec la communauté internationale et les pays de la région a toujours été critiquée. Beaucoup estiment que le groupe n’a pas su employer le langage d’une diplomatie fondée sur la confiance, le respect mutuel et le respect des engagements internationaux. La persistance de cette situation n’a pas seulement accru leur isolement politique, elle a aussi offert davantage d’espace aux courants d’opposition pour se présenter comme une option crédible dans l’avenir politique de l’Afghanistan.
Dans ce cadre, l’expansion des fronts de libération opposés aux taliban à travers le pays alimente également les préoccupations sécuritaires régionales. Plus la situation intérieure afghane sera instable, plus la probabilité d’une reconnaissance officielle des taliban au sein des instances régionales diminuera.
Au total, la mise à l’écart des taliban des instances de l’Organisation de coopération de Shanghai n’est pas un simple détail protocolaire, mais un signal clair sur leur situation dans les équations régionales. Tant que subsisteront la question de la légitimité politique, les préoccupations sécuritaires et l’absence d’unanimité entre les membres, notamment le veto attribué au Pakistan, les taliban continueront de se heurter à un obstacle sérieux à leur présence officielle dans les principales institutions régionales. Cinq ans après leur retour au pouvoir, leur chemin pour sortir de l’isolement diplomatique reste long et semé d’embûches.