Le rapport montre que la « reprise » afghane est un trompe‑l’œil macroéconomique qui masque des trajectoires de ménages violemment divergentes. Il met au centre des foyers de classes moyennes et moyennes inférieures qui, au lieu de porter la relance, basculent dans des logiques de survie, de dette et de renoncements.
Objet et méthode du rapport
L’étude suit sur plusieurs années des ménages interrogés d’abord en 2021‑2022, juste après l’effondrement économique consécutif au retour des taliban au pouvoir, puis de nouveau en 2026. Elle ne porte pas sur les plus pauvres, mais sur des familles qui « arrivaient à vivre » avant la crise: propriétaires de leur logement, petits entrepreneurs, fonctionnaires, employés d’ONG, souvent éduqués, au cœur des classes moyennes urbaines et périurbaines.
La force du dispositif tient à sa dimension longitudinale. Les mêmes ménages sont interrogés à quatre moments: fin 2021, début 2022, puis début et milieu 2026. On suit dans le détail l’évolution de leurs revenus, dépenses, dettes, actifs, appuis familiaux et sociaux, et les arbitrages quotidiens qui découlent des chocs successifs. Il ne s’agit pas d’une vue statistique, mais d’un récit serré des mécanismes de dégradation – ou, plus rarement, de remontée.
L’échantillon est volontairement réduit et non représentatif au sens strict, mais riche et précis. Les foyers sont répartis entre Kaboul, plusieurs capitales provinciales et des districts ruraux; la plupart vivent en familles élargies, avec des recompositions au fil des départs, des retours, des migrations. Une limite assumée est la faible présence de femmes parmi les personnes interrogées, liée au profil des enquêteurs encore mobilisables en 2026; un rapport complémentaire est annoncé pour traiter spécifiquement les trajectoires féminines.
Une stabilisation macro sans amélioration générale
Au niveau macroéconomique, les chiffres semblent indiquer une sortie de la phase d’effondrement pur des années 2021‑2022, puis une stabilisation assortie d’une croissance modeste. Mais cette reprise ne se traduit pas par une amélioration générale du niveau de vie. La pauvreté de masse recule peu ou pas; certains indicateurs se dégradent encore, comme la part du budget consacrée à la nourriture ou le renoncement aux soins.
Le choc initial a agi comme un « égalisateur brutal »: arrêt des salaires, gel des avoirs, blocage bancaire, suspension de l’aide. Riches et pauvres racontent, fin 2021, les mêmes gestes: couper toutes les dépenses possibles, vivre sur le crédit et l’entraide, attendre que quelque chose redémarre. La stabilisation à partir de 2022 ne signifie pas retour à la normale: une partie des ménages reprend un peu d’air, mais sur fond de prix élevés, de pouvoir d’achat durablement dégradé, de liquidités rares. D’autres ne voient jamais l’embellie.
À partir de 2024‑2025, d’autres facteurs viennent appuyer sur les fractures: croissance démographique, retours massifs d’Afghans d’Iran et du Pakistan, inflation persistante, affaiblissement des marges de manœuvre pour la santé et l’éducation. Dans ce contexte, le discours de « reprise » finit par sonner creux quand on se place à l’échelle des foyers.
Trois variables qui structurent les trajectoires
Le cœur analytique du rapport tient en un constat: à partir d’un choc global, les trajectoires se séparent selon trois variables déjà là avant 2021: les actifs de la famille, la nature de l’emploi de ses membres, et la densité de ses réseaux de confiance.
Les actifs, d’abord. Posséder plusieurs maisons, des terres, une usine, un commerce, du stock ou de l’épargne permet de vendre, de hypothéquer, de négocier des crédits, d’attendre. C’est ce qui permet, par exemple, à un propriétaire kabouli de retrouver progressivement un revenu correct grâce au retour des loyers et à la location de toits, jusqu’à pouvoir soutenir d’autres familles. Ou à un patron d’usine de Kandahar de relancer sa production, décrocher un contrat, rembourser un prêt massif et recommencer à investir.
L’emploi ensuite. Avoir dans la famille un fonctionnaire réintégré, un employé d’ONG, un technicien qualifié, même moins bien payé qu’avant, change la donne. Un revenu régulier, même modeste, donne un minimum de projection, d’accès au crédit, de capacité à absorber les chocs sanitaires ou scolaires. À l’inverse, les foyers dépendant de petits boulots informels, de journaliers ou de commerces fragiles restent coincés dans l’instabilité.
Les réseaux, enfin. De bons liens avec des commerçants, des notables, des proches à l’étranger, des responsables administratifs ou associatifs ouvrent l’accès au crédit en nature, aux prêts, à l’information, à des opportunités de travail. Les foyers isolés, ou dont les réseaux sont déjà épuisés, s’enfoncent beaucoup plus vite. Or ces trois variables ne sont pas distribuées au hasard: elles renvoient à des inégalités sociales, géographiques, éducatives ou communautaires anciennes, que la crise vient amplifier.
Le déclin cumulatif et l’économie de survie
Du côté des ménages les plus fragiles, le rapport décrit un mécanisme de déclin cumulatif. Quand l’amélioration n’arrive pas, chaque mois sans revenu stable se traduit par la vente de biens, le report de soins, le retrait d’enfants de l’école, l’acceptation de travaux sous‑payés. Un ex‑jardinier de Kaboul qui tente de se reconvertir dans le taxi à crédit se retrouve ruiné après le vol de sa voiture; un migrant de retour échoue à faire tourner son petit restaurant; un muezzin malvoyant voit se tarir les dons de fidèles eux‑mêmes appauvris.
La première ligne de défense est un vaste système informel de protection – prêts, crédits chez les commerçants, dons, hébergement gratuit, prises en charge familiales. Il permet de tenir, parfois longtemps, mais au prix d’un endettement et d’une usure des liens de confiance qui finissent par limiter les possibilités d’aide. La migration joue un rôle ambivalent: quand elle réussit, les remises stabilisent le foyer; quand elle échoue, elle ajoute dettes et traumatismes. Dans tous les cas, elle reste inaccessible aux plus démunis, faute de capital initial ou de relais.
L’aide humanitaire, quant à elle, apparaît comme une béquille ponctuelle: utile pour passer un hiver, acheter du combustible, couvrir quelques mois de nourriture, mais incapable de remplacer la continuité des revenus du travail ou d’un État social minimal. Elle est, par nature, sélective et irrégulière.
Coûts sociaux et politiques d’une reprise inégale
La dégradation matérielle a des effets profonds sur la santé et la cohésion sociale: soins différés, maladies chroniques non traitées, souffrances psychiques liées à l’endettement et à la perte de statut. L’éducation est l’un des postes les plus sacrifiés, dans un contexte où les filles sont déjà largement exclues du secondaire et du supérieur: cours privés, transports, frais divers deviennent inabordables pour de nombreuses familles.
Au‑delà des individus, c’est la structure même de la société afghane qui est en jeu. Les ménages étudiés incarnent ce qui devrait être la classe moyenne: des foyers capables de consommer, d’épargner un peu, d’investir, de soutenir leurs proches. S’ils basculent durablement dans la précarité, la relance économique devient plus fragile, plus dépendante de facteurs extérieurs et moins à même de s’auto‑entretenir.
La leçon du rapport est nette: derrière la courbe de croissance, il y a des trajectoires cassées et des marges de manœuvre qui s’épuisent. Une « reprise » qui laisse à quai une grande part des classes moyennes, dans un pays déjà ravagé par la guerre et l’exclusion des femmes, n’est pas seulement injuste; elle est politiquement instable. Elle prépare un Afghanistan où la majorité vit en équilibre instable sur une économie de survie, pendant qu’une minorité dotée d’actifs, d’emplois et de réseaux capte l’essentiel des opportunités.
