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Echoes of Alarm. Témoignages de femmes afghanes sur l’apartheid de genre et la menace croissante de l’extrémisme religieux FARAGEER, Rita Manchanda et Ananya Kundu, septembre 2025
Quatre ans après la reprise du pouvoir par les talibans en août 2021, l’espoir d’un régime réformé s’est dissous. C’est le constat central de cette étude de terrain conduite par l’organisation FARAGEER entre juin 2024 et janvier 2025, auprès de 600 femmes sondées dans 14 provinces d’Afghanistan, complétées par des groupes de discussion, des entretiens individuels approfondis et des réunions publiques dans cinq provinces. Au total, près de 700 personnes, hommes et femmes, ont contribué à une cartographie rare de la vie quotidienne sous le second Émirat islamique.
Un projet politique, pas une déviance religieuse
La thèse centrale du rapport est formulée sans ambiguïté : la subordination des femmes n’est pas un sous-produit idéologique du régime taliban, elle en est le fondement. L’étude montre que les talibans sont moins préoccupés par la légitimité populaire ou la stabilisation économique que par l’enracinement d’un système de contrôle social total. Cette architecture repose sur plus de 200 décrets émis depuis août 2021, qui ont progressivement effacé les femmes de l’espace public : interdiction d’étudier au-delà du primaire, exclusion du marché du travail formel, obligation du voile intégral et du mahram pour tout déplacement, prohibition de la voix féminine dans les espaces collectifs.
En juillet 2024, la loi sur la promotion de la vertu et la prévention du vice (PVPV) a constitué un saut qualitatif dans cette architecture répressive. Elle codifie l’ensemble des décrets antérieurs, confie aux agents de la moralité (le Maruf) des pouvoirs discrétionnaires étendus et, surtout, élargit la responsabilité de l’enforcement aux familles, aux chauffeurs de transport collectif et aux membres de la communauté. Chaque homme devient potentiellement le gardien de chaque femme qui l’entoure, sous peine de sanctions. Le rapport du Rapporteur spécial de l’ONU pour l’Afghanistan, Richard Bennett, cité à plusieurs reprises, qualifie ce système d’attaque généralisée et systématique contre une population civile susceptible de constituer des crimes contre l’humanité.
La peur comme instrument de gouvernement
Les témoignages recueillis décrivent une société dans laquelle la peur n’est plus liée à des violations précises de la loi, mais à l’incertitude permanente sur ce que la loi est. Les critères d’arrestation varient selon l’humeur du Maruf, l’appartenance ethnique de la femme contrôlée, la province où elle se trouve. À Mazar-i-Sharif, des gymnases restaient ouverts et des cours d’anglais accessibles aux filles au moment de l’enquête, quand ces mêmes activités étaient interdites à Kaboul. Cette disparité n’est pas un relâchement : elle est elle-même un instrument de contrôle, qui empêche toute anticipation rationnelle du risque.
Les talibans ont par ailleurs investi massivement dans la surveillance technologique, avec l’installation annoncée de 62 000 caméras à Kaboul et dans d’autres villes. Ce dispositif est complété par un réseau de renseignement humain, incluant selon plusieurs témoins des enfants endoctrinés dans les madrasas pour rapporter ce qui se passe au sein de leurs propres familles. Le rapport évoque à ce propos une atmosphère orwellienne dans laquelle la maison, jadis dernier espace de relative autonomie, est devenue une extension du regard étatique.
Six crises imbriquées
Le rapport structure ses conclusions autour de six domaines de crise. L’interdiction scolaire au-delà du primaire, étendue en décembre 2024 aux formations de sage-femme et d’infirmière, derniers espaces éducatifs tolérés, menace de produire une rupture générationnelle irréversible dans les compétences médicales du pays. Environ 60 % des anciennes étudiantes ont été contraintes au mariage forcé depuis la fermeture des établissements, selon les données de l’AHRC citées dans le rapport.
L’exclusion économique est tout aussi documentée. La participation féminine au marché du travail est passée de 22 % en 2019 à 5,1 % en 2024. Le PNUD estime que les restrictions imposées aux femmes coûteront à l’économie afghane près de 920 millions de dollars entre 2024 et 2026. Les ménages à double revenu ont été transformés en ménages à revenu unique, aggravant une pauvreté déjà exacerbée par l’effondrement du système bancaire, le gel des réserves en devises et le retrait de l’aide internationale au développement. L’économie afghane s’est contractée de 27 % depuis 2021, et un tiers de la population fait face à une insécurité alimentaire aiguë.
La crise de santé mentale est présentée comme une conséquence directe de ces deux premières réalités. Plus de 95 % des femmes interrogées déclarent souffrir d’une forme de détresse mentale. Depuis 2022, les suicides féminins ont augmenté dans dix des onze provinces pour lesquelles des données ont pu être collectées, dépassant en nombre les suicides masculins, à rebours de la tendance mondiale. Une enquête conduite par Afghan Witness a recensé 195 cas de suicides féminins entre avril 2022 et février 2024, largement attribués aux violences talibanes et à la menace des mariages forcés. Ces chiffres sont vraisemblablement sous-estimés, la suppression des médias et la stigmatisation sociale freinant la remontée des cas.
Les minorités ethniques et religieuses font face à une persécution redoublée. Les Hazaras chiites, les Tadjiks et les Ouzbeks subissent une discrimination dans l’accès aux emplois, aux terres et aux ressources humanitaires. Le rapport documente des déplacements forcés de familles non pachtounes, leurs terres redistribuées aux combattants talibans, avec l’intention probable de modifier la démographie ethnique de certaines provinces. La loi PVPV interdit par ailleurs les célébrations du Muharram et restreint les pratiques religieuses chiites, imposant de fait le seul courant hanafite sunnite comme référence juridique.
Les ménages dirigés par des femmes, soit environ 20 % des foyers afghans, constituent la catégorie la plus exposée. L’obligation du mahram les place dans une situation d’assignation à résidence de fait : sans homme de la famille disponible, elles ne peuvent ni travailler, ni accéder aux soins, ni effectuer des démarches administratives. Les anciennes employées du gouvernement et les défenseures des droits humains vivent dans la clandestinité, poursuivies par un appareil de renseignement qui utilise les bases de données biométriques laissées par les organisations internationales lors du retrait de 2021.
Enfin, la prolifération des madrasas est analysée comme un instrument délibéré de radicalisation. Le ministère de l’Éducation taliban recense plus de 45 000 établissements, dont 24 000 non enregistrés. En une seule année, les talibans ont ouvert 13 % de madrasas supplémentaires par rapport au total de toutes les écoles créées sous la République. Les enseignements y propagent le djihad, la polygamie, la haine des autres religions et la soumission des femmes. Quelque 28 % des élèves inscrits sont des filles, attirées par le seul espace d’apprentissage qui leur reste accessible.
Une résistance contrainte à l’invisibilité
Le rapport ne se referme pas sur le désespoir. Il documente une résistance qui s’est adaptée à la répression en se rendant invisible. Les manifestations publiques, écrasées par la force en 2022 et 2023, ont laissé place à des réseaux WhatsApp clandestins, des comptes anonymes sur les réseaux sociaux, des cours en ligne clandestins, des célébrations secrètes du Nowruz et du Shab-e-Yalda. Des femmes ont publié des vidéos d’elles-mêmes en train de chanter, visage dissimulé, en réponse directe à l’article de la loi PVPV qui interdit la voix féminine dans les espaces publics. La Coalition des mouvements de protestation des femmes afghanes (AWPMC), fondée en 2023, coordonne le plaidoyer à l’échelle nationale et internationale. La diaspora joue un rôle de courroie de transmission, finançant des recharges internet, relayant des informations vers l’intérieur et portant les témoignages afghans devant les instances onusiennes.
Le rapport conclut que la communauté internationale sous-estime les effets de sa propre normalisation progressive du régime taliban. Engager les talibans de manière transactionnelle sans conditionner cette relation à des avancées sur les droits des femmes revient, selon les auteures, à légitimer un système d’apartheid de genre dont les effets de contagion régionale sont déjà perceptibles. La codification de ce système comme crime contre l’humanité dans le cadre du droit international demeure, à leurs yeux, la réponse la plus structurante que la communauté internationale puisse apporter.