Le retour du Croissant d’Or ? Augmentation de la culture du pavot à travers l’Asie du Sud-Ouest

« Un croissant d’or qui ne meurt pas »

Pavot, économie rurale et détricotage de la sécurité entre Afghanistan, Pakistan et Iran

Trois ans après l’annonce en grande pompe de l’interdiction de la culture du pavot par les talibans, la carte de l’opium en Asie du Sud‑Ouest ne s’est pas vidée : elle s’est reconfigurée.
Les travaux récents de David Mansfield et d’Alcis montrent une reprise mesurée de la culture en Afghanistan – surtout au Badakhshan – et, surtout, un basculement silencieux des paysans et des capitaux vers les provinces frontières du Pakistan et de l’Iran, où s’inventent de nouveaux modèles de production, beaucoup plus intensifs et difficiles à contrôler.

Dans cette recomposition, la question de la drogue n’est plus seulement un enjeu de « lutte contre le trafic » : elle devient un révélateur de l’effondrement des économies rurales et du détricotage progressif de la sécurité dans la zone tri‑frontalière Afghanistan–Pakistan–Iran.

Badakhshan : le pavot comme dernier recours

Alors que les images satellites et les missions onusiennes ont mis en scène la chute spectaculaire des surfaces de pavot dans le Helmand et le sud afghan, la province du Badakhshan, au nord‑est, est devenue le principal foyer de la culture dans le pays.
Depuis 2022, la culture n’y a jamais vraiment disparu : les campagnes d’éradication successives ont poussé le pavot plus loin sur les terres pluviales, plus haut, plus loin, là où l’État taliban contrôle mal le relief, sans pour autant tarir l’offre.

L’arrière‑plan est celui d’une crise profonde de l’économie rurale :

  • micro‑exploitations irriguées insuffisantes pour nourrir les familles ;
  • sécheresse persistante et rendements en chute, y compris pour l’opium en 2025 ;
  • baisse du prix de l’opium et des cultures de rente, perte des remises migratoires en provenance d’Iran.

Pour de nombreux ménages, le pavot n’est plus une culture de rente parmi d’autres, mais l’ultime instrument pour rester à flot, quitte à planter sur des terres pluviales plus risquées et plus éloignées.
Dans ces conditions, toute nouvelle campagne d’éradication massive – surtout si elle intervient au moment de la récolte – porte en elle un potentiel élevé de confrontation violente : au Badakhshan, Mansfield anticipe un point de bascule où les paysans, convaincus de n’avoir plus rien à perdre, résisteront à la destruction de leurs champs.

Sud‑ouest : stocks d’opium et fracture paysanne

Dans le sud‑ouest – Helmand et ex‑terres désertiques – la photographie est différente, mais tout aussi explosive. Vu du ciel, la stratégie talibane fonctionne : les surfaces de pavot se sont effondrées à partir de 2022, faisant de l’Afghanistan un « bon élève » du point de vue des indicateurs bruts.
Au sol, l’interdiction repose sur un ressort fragile : les stocks d’opium accumulés par les grands propriétaires avant l’interdiction.

Ces stocks jouent aujourd’hui le rôle de matelas :

  • ils permettent aux gros propriétaires de compenser la chute du revenu agricole en vendant progressivement de l’opium à des prix restés élevés, même après le pic spéculatif de fin 2023 ;
  • ils rendent l’interdiction supportable, voire rentable, pour cette minorité qui profite de la raréfaction relative de l’offre.

À l’autre extrémité, les petits propriétaires et métayers sans terre, beaucoup moins dotés en stocks, voient leur marge se réduire chaque année : prix agricoles en baisse, fin de l’aide internationale, fermeture partielle des débouchés pakistanais, hausse du coût de la vie.
Pour survivre, ils liquident une part croissante de leurs réserves d’opium, tout en étant exclus des bénéfices politiques et économiques de l’interdiction – ce sont eux qui deviennent les plus virulents critiques du ban, ceux qui réclament ouvertement la reprise de la culture ou choisissent la migration vers le Pakistan et l’Iran.

Cette fracture sociale a un prolongement sécuritaire : plus les stocks de la base paysanne s’épuisent, plus la capacité des talibans à faire accepter l’interdiction se délite, et plus les commandants locaux, notamment dans le nord du Helmand, seront tentés de fermer les yeux sur un retour de la culture pour éviter de perdre leur assise dans les communautés rurales.

Routes de la pauvreté : migration rurale et pavot transfrontalier

Face à l’impasse économique, une partie des campagnes du sud‑ouest afghan a pris la route. Mansfield documente une migration saisonnière croissante de paysans vers le Baloutchistan pakistanais et le Sistan‑Baloutchistan iranien, où se concentrent désormais de nouvelles zones de culture du pavot.
Le modèle est bien rôdé :

  • un propriétaire pakistanais ou iranien met à disposition la terre et une partie du capital,
  • un agriculteur afghan apporte son expertise du pavot, gère la mise en culture et recrute des métayers et journaliers venus du Helmand et d’autres provinces,
  • les coûts et les rendements sont partagés, les journaliers afghans étant payés à la journée ou en fraction de récolte.

Dans ces schémas, les remises envoyées à la famille restée au village deviennent un pilier du revenu rural pour une partie du sud‑ouest, remplaçant en quelque sorte l’ancienne rente du pavot local par une rente du pavot externalisé.
Pour les communautés, ces flux sont à la fois une bouée de sauvetage et une dépendance supplémentaire à des économies criminelles situées de l’autre côté de frontières de plus en plus militarisées.

La révolution silencieuse du goutte‑à‑goutte

L’innovation la plus inquiétante, du point de vue sécuritaire comme économique, se joue en Iran : la généralisation de grandes parcelles de pavot irriguées au goutte‑à‑goutte dans le Sistan‑Baloutchistan.
Le passage au goutte‑à‑goutte représente un saut d’échelle :

  • investissements initiaux lourds (5 000 à 10 000 dollars par hectare) qui n’ont de sens que si les producteurs estiment très faible le risque d’éradication ;
  • rendements plus élevés, calendrier de récolte avancé, possibilité d’obtenir de meilleurs prix en arrivant plus tôt sur les marchés ;
  • taille des parcelles souvent supérieure à 2 hectares, parfois beaucoup plus, ce qui n’a pas d’équivalent récent dans la région.

Des signaux similaires, bien que moins prononcés, apparaissent dans certaines zones du Baloutchistan pakistanais, où l’imagerie satellitaire montre des champs à croissance avancée dans des districts déjà fortement cultivés en 2025.
Vu depuis les villages afghans, le message est clair : là où l’État central est distant ou débordé, investir dans le pavot devient une stratégie rationnelle à l’échelle familiale, portée par la promesse de profits rapides et par la sensation d’impunité.

Corridors de contrebande et détricotage de la sécurité

Ce redéploiement de la culture s’appuie sur des routes transfrontalières qui ne sont pas nouvelles, mais qui prennent un poids inédit.
Dans le sud‑ouest afghan, malgré la fermeture de nombreux postes officiels avec le Pakistan, on compte de multiples brèches dans la clôture frontalière, franchissables en véhicule grâce aux dunes de sable ou aux dégradations.
Par ces interstices transitent :

  • les paysans afghans en route vers les fermes de pavot pakistanaises et iraniennes ;
  • les migrants irréguliers qui cherchent à gagner l’Iran, puis la Turquie et l’Europe ;
  • le carburant, les marchandises de contrebande, et bien sûr les produits stupéfiants.

Les principaux entrepôts de ces circuits sont gouvernés par une mosaïque d’acteurs : forces de sécurité officielles, milices locales, groupes insurgés ou jihadistes, chacun prélevant sa dîme sur le passage des personnes et des biens.
Depuis fin 2025, Mansfield note une montée de l’insécurité le long de la frontière Iran–Pakistan, avec des affrontements entre groupes armés (comme Jundullah et Amniat), une corruption accrue parmi les gardes‑frontières iraniens – aggravée par la chute du rial – et un environnement de plus en plus favorable à la production et au trafic de drogues, opiacés comme méthamphétamine à base d’éphédra.

En filigrane, l’enjeu n’est plus seulement celui de la « route de l’héroïne » : c’est une infrastructure criminelle multifonctionnelle qui se consolide, où les mêmes corridors servent à faire passer carburant, migrants, précurseurs de synthèse, héroïne et méthamphétamine, avec des effets cumulés sur la sécurité de toute la région.

Quand le ban devient un risque de déstabilisation

L’un des paradoxes de la séquence ouverte en 2022 tient au fait que l’interdiction talibane, saluée internationalement pour la baisse des surfaces de pavot en Afghanistan, est l’un des moteurs de la relocalisation de la production au Pakistan et en Iran.
En fermant brutalement le robinet de l’opium domestique, le régime a :

  • créé une rente de rareté pour les gros détenteurs de stocks ;
  • poussé les petits paysans à chercher ailleurs les revenus perdus ;
  • déplacé vers les provinces frontalières voisines la pression économique et sociale associée à la drogue.

Si Téhéran et Islamabad choisissaient d’éradiquer ces nouveaux foyers de pavot ou de renvoyer massivement les migrants afghans, la crise serait renvoyée comme un boomerang sur les campagnes afghanes, où les marges de survie se sont déjà considérablement rétrécies.
À l’inverse, laisser s’installer ces économies illicites frontalières contribue à miner encore un peu plus l’autorité des États centraux et à nourrir des réseaux armés qui vivent des rentes de la contrebande.

Pour les talibans, le dilemme est aigu :

  • maintenir le ban, au prix d’une paupérisation croissante d’une partie de leur base paysanne et du risque d’émeutes rurales, notamment au Badakhshan ;
  • ou desserrer progressivement l’étau, en assumant un retour de la culture et le tollé diplomatique que cela provoquerait, en particulier auprès de l’ONU et des pays voisins.

Une menace sous‑estimée pour l’Europe

Côté européen, la lecture dominante a longtemps été celle d’un « après‑Afghanistan », combinant effondrement des surfaces de pavot, montée des opioïdes synthétiques et espoir que les stocks afghans s’épuisent en 18 à 24 mois.
Les analyses de Mansfield, comme le rapport technique de l’Agence européenne des drogues (EUDA), suggèrent un scénario très différent :

  • des stocks d’opium afghans plus importants qu’anticipé ;
  • une amélioration des rendements de transformation en héroïne, accompagnée d’une adultération systématique sur les marchés régionaux ;
  • une relocalisation partielle de la culture et du raffinage au Pakistan et en Iran, plus près des routes vers la Turquie et l’Europe.

Autrement dit, l’héroïne issue de l’ancien « Croissant d’or » ne disparaît pas ; elle change de géographie, de chaînes de valeur et de composition.
Ne pas prendre en compte cette reconfiguration, c’est sous‑estimer à la fois le risque de rebond des flux d’héroïne vers l’Europe et le rôle déstabilisateur de ces économies criminelles sur une région déjà fragilisée par les guerres, les sanctions et la crise climatique.


« Ici, au village, avec trois jerib de terre irriguée, je ne couvre plus la farine et le thé. J’ai vendu presque tout l’opium que j’avais stocké avant l’interdiction. Si je ne pars pas au Baloutchistan, je dois emprunter encore, et les dettes ne seront jamais remboursées. Là‑bas, le propriétaire pakistanais donne la terre, on partage les coûts, et à la fin je touche une part de la récolte. Ce n’est pas une vie, mais c’est mieux que regarder nos enfants avoir faim. »
— Paysan du Helmand, métayer sur une ferme de pavot au Baloutchistan pakistanais.

« Au Badakhshan, la sécheresse a tué nos récoltes, y compris l’opium l’an dernier. Quand l’Iran a commencé à renvoyer les Afghans, nous avons perdu les remises de nos fils. Cette année, presque tout le monde a planté plus de pavot sur les terres pluviales, même si on sait que les talibans peuvent venir détruire. Ceux qui en ont la force partent vers le Sistan‑Baloutchistan pour travailler dans les grands champs avec goutte‑à‑goutte. Ceux qui restent n’ont plus de marge d’erreur. »
— Paysan du Badakhshan, famille avec un fils parti en Iran.

« Les talibans disent que la drogue est haram, mais ils ne nous donnent rien en échange. Avant, avec le pavot, j’avais des ouvriers, des animaux, un peu de dignité. Maintenant, je vends peu à peu l’opium que j’avais gardé. Quand ce sera fini, que restera‑t‑il ? Peut‑être que nous devrons tous partir de ce pays. »
— Petit propriétaire du sud‑ouest, dépendant de ses stocks d’opium.

La police ouzbèke, dans la province de Surkhan-Daria, a découvert et saisi 191 kilogrammes de haschisch dissimulés dans des cocottes minute fabriquées en Afghanistan. Cette cargaison était transportée dans un camion de transit depuis l’Afghanistan vers le Kazakhstan. Après un contrôle au scanner et une fouille minutieuse à la douane, la drogue a été extraite de l’intérieur des cocottes minute à double paroi. Au total, 210 cocottes minute contenaient des stupéfiants, dont la valeur est estimée à plus de 5 millions de dollars.