État des lieux : L’Afghanistan sous les talibans, anatomie d’une confiscation totale

Quatre ans et demi après leur retour au pouvoir, les talibans ont méthodiquement transformé l’Afghanistan en un système d’accaparement généralisé — des corps, des terres, des biens, des consciences. Ce qui se dessine n’est pas un État, même défaillant : c’est une structure prédatrice organisée, dont chaque composante — judiciaire, carcérale, foncière, idéologique — sert un projet unique de captation de la totalité des ressources du pays au profit d’un groupe ethnique et armé. Ils volent, ils pillent, ils kidnappent les jeunes filles et les jeunes hommes, ils emprisonnent sous le moindre prétexte. Ce sont des bandits au sens le plus précis du terme, opérant à l’échelle d’une nation entière.

Sur le plan carcéral, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Dans la seule province du Panjshir, une prison centrale est en cours de construction pour 116 millions d’afghanis, sur plus de 11 djéribs de terrain, avec 23 blocs, 100 cellules, des tours de surveillance et une section de détention provisoire. Dans le Balkh, un établissement similaire est achevé à 40 % pour un coût dépassant 559 millions d’afghanis. Ces chantiers avancent pendant que l’hôpital de cent lits du Panjshir reste inachevé, que les routes sont à l’abandon, que les projets d’infrastructure de la République sont laissés en déshérence faute de budget. Le message est limpide : l’enfermement est une priorité d’État, le développement ne l’est pas.

Les prisons servent par ailleurs de centres d’endoctrinement. Les talibans y organisent des sessions de formation religieuse fondées sur leur interprétation de la charia, dont ils célèbrent les « diplômés » comme une vitrine de réforme et de modernité pénitentiaire. Le gouverneur taliban du Balkh s’est même rendu en visite officielle sur le chantier de la nouvelle prison de sa province, déclarant solennellement que « l’Émirat islamique construit des prisons pour la réforme » et que ces établissements sont devenus « des lieux d’acquisition du savoir ». Cette rhétorique orwellienne recouvre une réalité documentée par des habitants du Panjshir : des dizaines de personnes sont arrêtées sur de simples soupçons de sympathie avec le Front de résistance nationale, sans procès équitable, sans accès à une justice indépendante. Certains villageois ont vu une vingtaine de leurs voisins disparaître derrière les barreaux sur la seule foi d’accusations non étayées d’appartenance à la résistance. La justice elle-même a été entièrement remplacée par des cadres talibans, en majorité pachtounes et sans formation juridique universitaire, rendant illusoire toute défense. Des simples commentaires critiques publiés sur les réseaux sociaux suffisent désormais à déclencher une arrestation.

Sur le plan foncier, le tournant observé ces dernières semaines confirme ce que les observateurs documentaient depuis deux ans. Un tribunal spécial de la zone centrale vient de statuer que 6 180 acres de terres dans les districts de Khost appartiennent à l’État et ordonne leur confiscation immédiate. Cette décision s’inscrit dans un mouvement plus large de reconstitution d’un domaine foncier étatique entièrement contrôlé par le régime, sous couvert de lutte contre les accaparements illégaux — une ironie cruelle quand c’est le régime lui-même qui confisque.

Parallèlement, des sources proches du pouvoir confirment que les talibans ont décidé de saisir les biens de l’ensemble de leurs opposants politiques et militaires. Les noms cités sont ceux des figures les plus connues de l’ancienne République : Ahmad Zia Massoud, Mohammad Mohaqiq, Rahmatullah Nabil, Sami Sadat, Atta Mohammad Noor, Yasin Zia, entre autres. Un responsable taliban a précisé que ces biens seraient placés sous « contrôle ou supervision légale », et que même les propriétés jugées « personnelles et légitimes » resteraient sous tutelle du régime. La maison de l’ancienne députée Fawzia Koofi a été saisie à Kaboul, trois de ses proches arrêtés dans la foulée. La résidence de Mohammad Halim Fidai, ex-gouverneur de Logar et Paktia, a subi le même sort. Dans plusieurs cas, des combattants talibans ont été physiquement installés dans les propriétés confisquées, transformant les demeures de leurs adversaires en casernements. Il ne s’agit plus d’excès ou d’abus isolés : c’est une politique délibérée, structurée, annoncée officiellement, qui vise à priver les opposants de toute base matérielle susceptible de soutenir une résistance.

Sur le plan de la gouvernance, la réalité est celle d’une monarchie ethnique centralisée et opaque. Le Rahbari Shura, organe suprême de décision, compte entre 20 et 25 membres dont 85 à 95 % sont Pachtounes. Sur 49 membres du cabinet, on dénombre 2 Tadjiks, 2 Ouzbeks, 2 Baloutches, 1 Nouristani, aucun Hazara, aucune femme. Plus de 85 % des ministères régaliens — Intérieur, Défense, Finance, Justice — sont dirigés par des Pachtounes. Les forces de sécurité, fortes de plus de 200 000 hommes, sont contrôlées par un seul groupe ethnique. Les autres nationalités — Tadjiks, Ouzbeks, Hazaras, Turkmènes — sont exclues de toute participation réelle au pouvoir, leurs représentants n’étant que des figures symboliques sans prise sur les décisions. Même au sein du mouvement, la dissidence est étouffée : l’exemple d’Abbas Stanakzai, qui avait osé plaider pour l’éducation des femmes et la consultation entre 2023 et 2025, est révélateur. Il a depuis été marginalisé, ses déplacements restreints, et il réside aujourd’hui en exil de facto aux Émirats arabes unis. Quand les cadres supérieurs du régime ne peuvent plus s’exprimer librement, on mesure l’espace laissé aux simples citoyens.

Cette concentration du pouvoir n’est pas une anomalie administrative : elle est le fondement même du système. L’accaparement des terres, la construction des prisons, la persécution des opposants, les conversions forcées signalées dans le Badakhshan, la pression doctrinale exercée sur les étudiants chiites sommés d’adhérer au rite hanafite ou d’être expulsés — tout converge vers un même dessein : l’homogénéisation ethnico-religieuse d’un pays qui ne l’est pas, au profit d’un groupe qui n’en représente qu’une fraction.

Conclusion

Ce que les talibans construisent n’est pas un État islamique au sens où la tradition politique de l’islam entend ce terme — fondé sur la consultation, le consentement et la responsabilité devant les gouvernés. C’est une structure d’occupation intérieure, dans laquelle la population afghane dans son ensemble — femmes, minorités ethniques, opposants, simples citoyens soupçonnés d’une pensée dissidente — est traitée comme un territoire à soumettre et à exploiter. Les prisons qui poussent pendant que les hôpitaux restent inachevés, les terres saisies par décret pendant que des millions d’Afghans souffrent de la faim, les biens des opposants confisqués par une justice aux ordres : ces réalités sont les instruments d’une mainmise totale sur un pays et ses habitants.

Le fait que cette confiscation soit menée au nom de la charia ne change rien à sa nature. Les classiques de la pensée politique islamique — Ibn Taymiyya, l’imam Nawawi, Ibn Hajar al-Asqalani — ont condamné précisément ce type de pouvoir conquis par la force et maintenu par la coercition. Ce que les talibans administrent est une autocratie ethnique habillée en théologie, dans un pays qui n’a jamais choisi ni ses gouvernants ni leur interprétation du divin.

La trajectoire est lisible et sa logique, implacable : l’Afghanistan se referme sur lui-même comme un poing, au rythme des arrestations, des saisies, des constructions carcérales. Chaque province qui voit s’ériger une nouvelle prison, chaque liste d’opposants dont les biens sont mis « sous contrôle légal », chaque famille dont un proche disparaît dans un centre de détention, chaque hectare arraché à ses propriétaires par décision d’un tribunal fantoche, confirme que le projet est total. Non pas gouverner l’Afghanistan, mais le posséder — ses terres, ses hommes, ses femmes, ses ressources, sa mémoire — jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien qu’un vaste camp retranché aux mains d’une faction armée, offert aux groupes terroristes qu’elle héberge et protège.

La Lettre d’Afghanistan — Sources

Références documentaires

Independent Persian Prisons and Prison-Building: The Taliban’s Priority Amid Repression and Arrests Waajed Roohani — 2 mai 2026 Lire l’article →
Afghanistan International Taliban Declare Over 6,000 Acres Of Land State-Owned In Khost 2 mai 2026 Lire l’article →
Afghanistan International Taliban Plan To Confiscate Property Of Critics & Opponents 2 mai 2026 Lire l’article →
Eurasia Review Taliban Emirate And Illegitimate Seizure Of Power – OpEd 24 avril 2026 Lire l’article →