UNAMA : Laissés pour compte

Partager
Document
Laissés pour compte
Les victimes de la guerre afghane, sans justice ni réparation

Quarante mille civils tués, soixante dix sept mille blessés, et presque aucun dossier ouvert. En septembre 2026, la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan publie un rapport de 182 pages qui donne la parole à 195 victimes du conflit. Le constat est net : la majorité n’a jamais rien demandé, parce qu’elle savait que personne ne répondrait. Ceux qui ont essayé se sont heurtés au silence. Et le régime qui gouverne aujourd’hui répond, dans une annexe reproduite intégralement, que la faute revient d’abord à l’Occident.

Un rapport, 195 voix

Le document s’intitule Left behind: The rights of victims in the aftermath of decades of armed conflict in Afghanistan. Il émane du service des droits humains de la MANUA et porte la date de septembre 2026. Il ne traite pas des combats eux mêmes mais de ce qui vient après : ce que les victimes ont obtenu, ou pas, en matière de justice, d’indemnisation, d’information et de reconnaissance.

La période couverte va principalement de l’intervention américaine de 2001 au 15 août 2021. Certains témoignages remontent à 1994. Les entretiens ont été menés entre juin 2024 et décembre 2025, dans 32 provinces sur 34, en pachto et en dari. La MANUA a interrogé 195 victimes ou proches de victimes, 23 organisations non gouvernementales nationales et internationales, et 23 responsables taliban de niveau provincial.

L’échantillon compte 143 hommes et 52 femmes. Sur le plan ethnique : 113 Pachtounes, 31 Tadjiks, 22 Hazaras, 13 Ouzbeks, 6 Sadat, 3 Baloutches, 3 Turkmènes et 4 personnes d’autres groupes. Sur les 195 incidents décrits, 172 se sont produits entre 2016 et 2021, dont 47 pour la seule année 2021. Les violations rapportées ont été commises par toutes les parties au conflit : forces de la République, taliban, forces internationales.

Le cadre chiffré est rappelé d’entrée. Entre janvier 2009 et le 15 août 2021, la MANUA a documenté plus de 40 000 civils tués et plus de 77 000 blessés du fait du conflit armé.

Les chiffres

Ce que disent les 195 entretiens

58 % ont subi des dommages physiques durables.

95 % rapportent des séquelles psychologiques.

84 % ont subi des pertes financières.

45 % signalent des conséquences sur leur vie sociale.

55 % n’ont jamais entrepris la moindre démarche.

64 % de ceux qui ont tenté quelque chose ont échoué.

Ce que la guerre a laissé

Plus de la moitié des personnes interrogées vivent encore avec les conséquences physiques de ce qu’elles ont subi : douleurs chroniques, besoins médicaux permanents, handicaps acquis. Beaucoup n’ont pas les moyens de se soigner, ou n’ont simplement pas accès à des soins. Certaines ont dû abandonner leurs études ou leur travail. Dans plusieurs familles, un proche a quitté son emploi ou l’école pour s’occuper du blessé.

Le chiffre le plus élevé du rapport concerne la santé mentale : 95 % des personnes interrogées décrivent des séquelles psychologiques. Pertes de mémoire, flashbacks, dépression, anxiété. Plusieurs disent avoir pensé à mettre fin à leurs jours après la perte d’un proche.

Les pertes financières touchent 84 % des personnes interrogées : frais médicaux, funérailles, reconstruction d’une maison ou d’un commerce, revenus perdus. Certaines familles vivent toujours dans les ruines de maisons détruites par des frappes aériennes ou des tirs d’artillerie, faute de pouvoir les réparer. Beaucoup ont retiré leurs enfants de l’école pour les envoyer travailler.

Le rapport isole un effet propre aux femmes. Quand l’homme tué était le seul revenu du foyer, sa veuve ne peut pas le remplacer : les restrictions imposées par les autorités de fait lui interdisent de travailler. Ces femmes déclarent aussi subir une stigmatisation liée à leur veuvage, et se retrouver plus exposées aux violences venues de leur propre famille. Le régime qui devrait les indemniser est celui qui les empêche de gagner leur vie.

Des démarches sans réponse

Plus d’une victime sur deux n’a jamais rien tenté. Les raisons invoquées se ressemblent : la conviction que la plainte ne serait pas prise au sérieux, ni traitée de manière impartiale, la peur des représailles, ou l’ignorance pure et simple des procédures. C’est peut être la donnée la plus lourde du rapport : le renoncement précède l’échec.

Parmi celles qui ont malgré tout engagé une démarche, 64 % n’ont rien obtenu. Absence de réponse, refus, obstacles administratifs. Certaines dénoncent des faits de corruption ou de discrimination. Les recours avaient été adressés aux gouverneurs provinciaux, à la police, au Département des Martyrs et Handicapés, aux taliban avant 2021 et aux autorités de fait après.

Quand une réponse est venue, elle a presque toujours pris la forme d’une aide financière décidée au cas par cas, sans barème ni règle. Les montants relevés vont de 67 dollars à plus de 90 000 dollars. Presque tous les bénéficiaires les jugent insuffisants. La plupart des victimes n’ont par ailleurs jamais reçu la moindre information sur l’incident lui même : qui a tiré, pourquoi, et si une enquête a eu lieu.

Personne n’a enquêté. Et si quelqu’un l’a fait, je ne suis pas au courant.

Une victime interrogée par la MANUA

Ce que les victimes demandent

Interrogées sur leurs priorités, les victimes placent l’argent en tête : 81 % réclament une compensation financière, pour payer des soins, reconstruire, rembourser des dettes, compenser un revenu disparu. Viennent ensuite l’accès à la justice (48 %) et les garanties de non répétition (47 %). L’accès aux services de base est cité par 30 % des personnes interrogées.

Les excuses arrivent loin derrière, à 18 %, et la reconnaissance des faits à 12 %. La raison revient constamment dans les entretiens : cela ne changera rien et ne ramènera pas les morts. Quant à ceux qui réclament la justice, beaucoup expriment dans la même phrase leur méfiance envers les tribunaux, d’hier comme d’aujourd’hui. Ils demandent une justice à laquelle ils ne croient plus.

Les disparus

Une partie entière du rapport est consacrée aux disparitions forcées. Les familles décrivent une attente qui ne se referme jamais : le disparu n’est ni mort ni vivant, ce qui interdit le deuil et gèle la vie sociale. Un proche interrogé explique que sa famille évite désormais les fiançailles et les mariages, parce que personne ne veut montrer de la joie.

Le cadre juridique est faible. L’Afghanistan n’a jamais ratifié la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées. Le code pénal de 2018 ne traitait la disparition forcée que comme élément constitutif d’un crime contre l’humanité, jamais comme une infraction autonome. La MANUA recommande aujourd’hui aux autorités de fait d’envisager de se déclarer liées par la Convention.

Ce que disent les autorités de fait et les ONG

Les 23 responsables taliban interrogés décrivent des pensions versées par les Départements des Martyrs et Handicapés, des services de santé, des orphelinats. Le principal obstacle qu’ils citent est le manque de financement. Fait notable, ils identifient à peu près les mêmes besoins que les victimes elles mêmes : prise en charge du handicap, formation professionnelle, santé mentale, situation des veuves et des foyers dirigés par une femme, scolarisation des enfants.

Les 23 ONG citent le même obstacle financier, mais en ajoutent un second : les interférences des autorités de fait. Plusieurs expliquent que les restrictions imposées aux femmes empêchent celles ci d’accéder aux services que leur organisation propose. L’aide existe, mais elle n’atteint pas celles qui en ont le plus besoin.

La réponse des taliban, en annexe

C’est la pièce la plus inattendue du document. Le ministère des Affaires étrangères de l’Émirat a répondu au projet de rapport, et la MANUA reproduit sa réponse intégralement en annexe. Elle tient en trois arguments.

Premier argument : la responsabilité. Selon Kaboul, la cause première des morts, des déplacements et des destructions est l’intervention militaire étrangère lancée par les États Unis et leur coalition. Sans elle, écrit le ministère, l’Afghanistan n’aurait pas connu une crise de cette ampleur. La responsabilité principale devrait donc être imputée aux États qui ont déclenché puis entretenu le conflit.

Deuxième argument : la qualification juridique. La MANUA parle de conflit armé non international. L’Émirat conteste et réclame la qualification de conflit armé international, au motif que les États Unis, l’OTAN et des dizaines d’autres pays y ont engagé des troupes, des avions, des forces spéciales et des réseaux de renseignement. Il rappelle qu’il a toujours présenté cette guerre comme une résistance légitime à une occupation étrangère.

Troisième argument : l’amnistie générale. Le ministère la présente comme un instrument de paix destiné à empêcher la vengeance et le retour des hostilités. Toute recommandation qui l’affaiblirait est qualifiée de contraire aux intérêts des victimes elles mêmes, puisque celles ci demandent avant tout que la guerre ne recommence pas. Le raisonnement est habile : il retourne la parole des victimes contre la demande de justice.

Une amnistie jamais mise par écrit

Le rapport apporte sur ce point une précision qui vaut d’être relevée. Depuis le 15 août 2021, aucune clarification écrite du périmètre de l’amnistie générale n’a jamais été publiée. On ne sait donc pas ce qu’elle couvre exactement. Ce que les déclarations publiques laissent entendre, c’est qu’il s’agit d’une garantie de protection large accordée aux anciens fonctionnaires et aux anciens membres des forces de sécurité, ce qui pourrait être incompatible avec l’obligation qu’a l’Afghanistan d’enquêter et de poursuivre les auteurs de violations graves.

La MANUA ajoute qu’elle documente régulièrement des violations commises par les autorités de fait contre des personnes liées à l’ancien gouvernement et à ses forces de sécurité. Autrement dit, en violation de leur propre amnistie. Depuis leur prise de pouvoir, les autorités de fait n’ont annoncé aucun plan d’enquête ni aucun dispositif de responsabilité pour les violations commises pendant le conflit.

La part occidentale

Le rapport ne réserve pas ses critiques à Kaboul. Il constate que les États ayant déployé des forces en Afghanistan n’ont que très peu enquêté sur les violations imputées à leurs propres personnels. Une recommandation leur est spécifiquement adressée : conduire des enquêtes indépendantes et engager des poursuites conformes aux standards internationaux. Certaines victimes indiquent d’ailleurs avoir reçu des paiements de forces militaires internationales, sans qu’aucune enquête n’accompagne ces versements.

Sur le plan international, le rapport rappelle le parcours du dossier devant la Cour pénale internationale : reprise de l’enquête autorisée en octobre 2022, décision du procureur de concentrer les investigations sur les taliban et l’État islamique au Khorasan, puis mandats d’arrêt délivrés le 8 juillet 2025 contre Haibatullah Akhundzada et Abdul Hakim Haqqani.

Vingt deux recommandations

Le rapport se termine par 22 recommandations, adressées pour l’essentiel aux autorités de fait : consulter les victimes, recenser les aides existantes, créer un mécanisme permettant de connaître la vérité sur les violations, établir des programmes de réparation, mettre en place des dispositifs d’enquête, écarter des forces de sécurité les auteurs de violations, former les forces de l’ordre au droit international.

Plusieurs recommandations visent directement les restrictions imposées aux femmes : levée de l’interdiction de l’éducation au delà de la sixième année et de l’accès aux instituts médicaux, suppression de l’obligation d’être accompagnée d’un mahram pour tout déplacement de plus de 78 kilomètres, levée des interdictions d’emploi, y compris dans les ONG et dans la fonction publique. La MANUA les inscrit non pas comme un sujet séparé, mais comme une condition de la réparation elle même.

Deux recommandations sortent du cadre afghan. La première demande aux États membres de calibrer leur aide financière sur les besoins réels exprimés par les victimes. La seconde demande à tous les États dont des forces ont été présentes en Afghanistan d’enquêter sur leurs propres personnels.

Ce qu’il faut retenir

Ce rapport n’apporte pas de révélation. Il fait autre chose : il établit, entretien après entretien, que le système de réparation n’a jamais existé. Ni sous la République, ni après. Ce qui a tenu lieu de justice, ce sont des versements arbitraires, allant de 67 à 90 000 dollars, sans règle et sans enquête. Ce qui tient lieu aujourd’hui de politique, c’est une amnistie que personne n’a écrite et que ses auteurs ne respectent pas.

Il fait aussi apparaître, en annexe, la ligne de défense que l’Émirat compte tenir : la guerre est venue de l’extérieur, elle était internationale, et demander des comptes reviendrait à la relancer. Cette argumentation est désormais publique, dans un document des Nations unies. Elle sera reprise. Autant l’avoir lue.

✦ ✦ ✦

Sources

MANUA, Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan

Left behind: The rights of victims in the aftermath of decades of armed conflict in Afghanistan

Service des droits humains, septembre 2026, 182 pages

Consulter le rapport

Cour pénale internationale

Mandats d’arrêt contre Haibatullah Akhundzada et Abdul Hakim Haqqani

Chambre préliminaire II, 8 juillet 2025

Communiqué de la CPI

Partager