« Le reportage le plus dur que j’ai réalisé » : Elise Blanchard a photographié des fillettes vendues par leurs parents en Afghanistan
Emmanuelle Lequeux
Le festival Visa pour l’image, à Perpignan, expose les photos rapportées par la journaliste de son dernier reportage dans le pays dirigé par les talibans, où elle a vécu de 2018 à 2025.

« Ce reportage m’a massacrée. » Elise Blanchard l’avoue sans fard, elle n’est pas sortie indemne de sa dernière mission en Afghanistan : au printemps 2026, la photographe âgée de 34 ans est partie à la rencontre de familles contraintes de vendre leurs fillettes en vue d’un mariage. Son reportage est dévoilé au festival Visa pour l’image, qui rassemble à Perpignan des photojournalistes du monde entier autour d’une trentaine d’expositions, du samedi 29 août au dimanche 13 septembre.
Lire la série de reportages d’Annick Cojean (avec des photos d’Elise Blanchard) : Article réservé à nos abonnés Privées d’école et exclues de l’administration, les Afghanes misent sur l’entreprise
L’Afghanistan, Elise Blanchard y a passé sept ans, de 2018 à 2025. Elle découvre ce pays de loin, durant ses études de journalisme à Sciences Po Paris. « Dans le cadre d’un exercice, je suis partie en reportage en France dans les camps de réfugiés ; il y avait plein, plein d’Afghans », raconte-t-elle. Ils lui transmettent leur amour pour la contrée qu’ils ont fuie. L’étudiante poursuit ses recherches, elle fait aussi du volontariat pour aider les mineurs isolés. « Parfois, ils dormaient chez moi ; c’était un peu la jeunesse », sourit-elle. En 2017, elle s’installe un an à New York, en master à l’université Columbia. Là encore, elle travaille avec des Afghans en exil. Elle apprend leurs langues, le pachtou, et surtout le dari, et suit un cours de préparation au travail en zone de conflit.
Sa décision est prise : elle va partir. « Une idée fixe. Je me suis vraiment bien préparée, j’ai étudié, multiplié les petits boulots pour mettre des sous de côté. » Un an après la fin de ses études, elle débarque à Kaboul en free-lance. En poche, elle a seulement quelques contacts de familles de réfugiés ; ils l’accueillent à bras ouverts, comme la petite communauté de reporters étrangers. « J’avais très peu d’expérience professionnelle. Mais j’ai eu pas mal de chance, les gens ont été tout de suite très sympas. »
« J’ai appris sur le terrain »
Ses premiers pas de journaliste professionnelle ne sont pas aisés, bien sûr. « Quand je regarde aujourd’hui mes archives, je me rends compte que j’avais en main de sacrés sujets. Mais je ne savais pas encore les “pitcher”. » L’université l’a formée à l’écriture, mais, côté photographie, elle est novice : « Je savais à peu près me servir d’un appareil, rien de plus. J’ai appris sur le terrain. » En quelques mois, elle parvient à faire sa place. Correspondante pour le quotidien régional Ouest-France, elle vend ses reportages au magazine Grazia ou quotidien britannique The Guardian. Au bout d’un an, l’Agence France-Presse (AFP) l’engage au bureau de Kaboul. Les Américains ont commencé à négocier leur départ ; en 2021, ils se retirent du pays, qui tombe aux mains des talibans.
« Tout ça en plein Covid-19 ! Ce qui fait qu’au début de ma mission à l’AFP l’arrivée du chef de bureau est retardée, et je me retrouve seule expatriée à l’agence de Kaboul. Cela a été une école incroyable, l’AFP ! » Elle y apprend à travailler vite, en équipe ; à cultiver ses sources, à gérer sa sécurité ; à identifier les bons sujets dans l’actualité qui tombe à flux tendu sur le fil. Elle y reste deux ans, le temps du contrat. Puis redevient free-lance, pour se consacrer à la photographie. Pas question de quitter Kaboul pour autant. « C’était moins d’un an après la prise du pays, un nouveau chapitre restait à couvrir ; je voulais documenter en profondeur ce qui allait arriver après le retour des talibans. »
Événement
Etre une femme photographe, sous l’un des régimes islamistes les plus sévères au monde ? Cela n’a pas été le plus grand obstacle à ses yeux. « Le plus difficile à affronter, ce sont les restrictions imposées à la presse, pas le fait d’être une femme, assure-t-elle. Bien sûr, parfois, on ne me laisse pas entrer dans certains bureaux. Mais, à part ça, être une femme – étrangère, je précise, car, si j’étais afghane, ce serait une autre histoire – donne beaucoup d’avantages. On met les religieux mal à l’aise, et ils nous prennent moins au sérieux. Surtout, on peut approcher les femmes : je n’aurais pas pu faire les trois quarts de mes sujets, si j’avais été un homme. »
Dans l’« intimité » d’une famille de talibans
Pendant trois ans, Elise Blanchard parvient ainsi à partager le quotidien d’une famille de talibans dans un village. « Ils m’ont accueillie dans leur intimité, et c’était vraiment fascinant d’observer le quotidien de ces femmes, de ces filles ; c’était assez relax, on s’entendait bien, on rigolait, je les aidais à s’occuper des enfants. » Par quel miracle l’ont-ils acceptée au sein de la famille ? « Je me le demande encore… Sans doute parce que j’étais très intéressée par ce qu’ils avaient à dire. Au père taliban, je demandais de m’expliquer la religion. Les femmes étaient surprises que je leur demande ce qu’elles pensaient de la politique, ou des règles. Ça leur faisait plaisir d’être, pour une fois, écoutées. »
Elle livre son étonnant témoignage avec Dans la maison d’un taliban (Le Cherche Midi, 384 pages, 21,50 euros). « J’ai toujours peur qu’on pense que je défends les talibans, alors que ce n’est pas le cas, confie-t-elle. Mais, si l’on veut aider le pays et ses femmes, il faut prendre en compte toutes ses complexités. »

The New York Times, The Washington Post, Le Monde… Ses reportages font la une des grands quotidiens. L’un d’eux révèle la terrible crise humanitaire provoquée par le départ des Américains. Il décroche un prix au World Press Photo 2026, et le magazine américain Time l’affiche en couverture en septembre 2025. Pour témoigner de ces femmes et de ces bébés mourants, faute de soins, Elise Blanchard est partie pour l’une des régions les plus reculées d’Afghanistan. « C’est très important d’aller dans ces coins où personne ne va, il y a vraiment des histoires importantes à raconter. Et c’est un grand plaisir de mettre une Afghane à visage découvert en une d’un magazine : ça va vraiment contre la volonté des talibans de les faire disparaître. »
En sept ans, elle a vu ses conditions de travail se durcir un peu plus chaque jour. Durant leur première année, les talibans ont été « plutôt cool pour les médias », mais, peu à peu, ils commencent à bloquer les visas, contraignant nombre de journalistes à abandonner le terrain. « Cela a alors été la croix et la bannière pour rester. La surveillance des services secrets s’est accrue, c’était très dur. » Paperasse kafkaïenne, décisions imprévisibles des autorités, les aléas se multiplient. « Cela s’est installé très progressivement, décrit-elle. En comparaison avec mes débuts, c’est aujourd’hui un enfer de travailler là-bas. Pour expliquer que je sois restée si longtemps, je prends souvent l’image de la grenouille : si on la balance dans l’eau bouillante, elle saute et s’enfuit ; si l’on fait chauffer l’eau progressivement, elle reste… Ça a un peu été ça pour moi. »
« Des choses horribles »
Depuis son départ de Kaboul, en 2025, Elise Blanchard a couvert la lutte des rebelles birmans ; elle s’est aussi rendue à Kharkiv, en Ukraine. « Dans la jungle du Myanmar [Birmanie], comme à − 15 °C sur la ligne de front ukrainienne, j’ai vécu des expériences bien moins difficiles qu’en Afghanistan. Les drones, les frappes aériennes, ce n’est pas rigolo, mais c’est moins fatigant psychologiquement. »
Elle retourne néanmoins encore une fois en Afghanistan, au printemps 2026. « J’avais entendu que beaucoup de familles paysannes vendaient leurs enfants car la sécheresse provoquée par le réchauffement planétaire détruit leur écosystème, qui dépend des récoltes. J’avais réalisé de petits sujets sur cette problématique, mais, avant de déménager définitivement, je voulais couvrir le sujet en profondeur. »

Le problème touche particulièrement trois provinces du Nord-Ouest. Grâce à une organisation non gouvernementale (ONG) qui installe des cliniques de campagne, la photographe entre en contact avec des familles. D’anciens travailleurs humanitaires afghans l’aident également. « J’ai pu trouver ainsi une quarantaine de familles. On s’est pointés avec mon traducteur. Et ça a été très dur. » Elle rencontre des fillettes de 9, 10 ou 11 ans, parfois beaucoup moins, vendues à leur futur mari entre 500 et 6 500 euros. « Les mariages ne sont pas consommés avant que les petites soient assez âgées pour faire des enfants et aider à la maison, tient-elle à préciser. Mais certaines allaient clairement très mal, surtout celles qui étaient déjà mariées. Je voyais des choses horribles que je ne pouvais pas documenter car on m’interdisait de les photographier. »
Depuis, elle a signalé les cas les plus terribles à l’ONU et travaille aujourd’hui « avec une ONG incroyable, Too Young to Wed [“trop jeune pour être mariée”], fondée par la photojournaliste Stephanie Sinclair, pour aider celles qu’on peut aider. Mais cela reste de loin le reportage le plus dur que j’aie réalisé. Ce ne sont pas des bombes, ce n’est pas du front, juste des filles qui ne s’en sortent pas. »
« Afghanistan : les fillettes vendues pour survivre aux sécheresses », par Elise Blanchard. Couvent des Minimes, Perpignan, dans le cadre du festival Visa pour l’image, du 29 août au 13 septembre.