Le handicap en Afghanistan sous les talibans

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La Lettre d’Afghanistan
Le handicap en Afghanistan sous les taliban
Dossier documentaire, juin 2026
Le 24 juin 2026, le documentaire Beyond Darkness, Stories of Resilience, Dignity, and Hope of Persons with Disabilities in Afghanistan a été projeté au Parlement britannique, à l’initiative de l’organisation Rahyab. Des parlementaires, des experts des droits humains et des représentants d’organisations internationales y assistaient. Benafsha Yaqoobi, fondatrice de Rahyab, y a appelé à ce que la voix des personnes handicapées d’Afghanistan soit entendue au niveau international et à ce que leurs conditions reçoivent enfin une attention sérieuse.
Le film montre la vie des personnes handicapées, en particulier des femmes et des filles, et les obstacles auxquels elles se heurtent, accès limité à l’éducation, aux soins, à l’emploi et au soutien social. Les participants ont rappelé que la guerre, la pauvreté, le déplacement et les restrictions structurelles comptent parmi les facteurs qui aggravent leur situation. Cette projection donne le ton de ce dossier. Elle dit l’ampleur d’un drame et, en creux, le silence qui l’entoure.
Pays parmi les plus minés au monde, marqué par quarante ans de guerre, l’Afghanistan compte une des plus fortes proportions de personnes handicapées de la planète. Des millions d’hommes, de femmes et d’enfants vivent avec un corps abimé par les combats, les mines, la polio ou la misère médicale. Et pourtant, sur ce sujet, le silence domine. Les grandes institutions évoquent le handicap par incidente, noyé dans des plans humanitaires consacrés à la faim ou au déplacement, jamais comme un drame à part entière.
Depuis aout 2021, les taliban ont vidé de sa substance le ministère autrefois chargé de ces populations, réservant le peu d’aide subsistant à leurs propres combattants blessés et abandonnant tous les autres. Les femmes handicapées, frappées à la fois par l’apartheid de genre et par la stigmatisation du handicap, disparaissent doublement de l’espace public. Au même moment, l’effondrement du déminage, faute de financements, continue de fabriquer de nouvelles victimes, des enfants pour l’essentiel, qui ramassent dans les champs des objets qui les tuent ou les mutilent. C’est l’ONU elle-même qui établit ce lien glaçant entre restes explosifs de guerre et prévalence du handicap.
Ce rapport rassemble ce que les institutions dispersent. Il croise les données chiffrées du cadre humanitaire onusien, les conclusions du rapport Rahyab de décembre 2025, les soumissions au comité CEDAW et le témoignage de Benafsha Yaqoobi, juriste aveugle et fondatrice de l’organisation Rahyab, devant le tribunal du peuple pour les femmes afghanes réuni à Madrid. Il donne à voir une population effacée deux fois, par la guerre puis par l’indifférence.
Ampleur et causes
Les estimations de prévalence varient fortement selon les méthodes employées, ce qui doit inciter à la prudence. L’enquete de référence de l’Asia Foundation de 2019, première du genre depuis quinze ans, concluait qu’environ 80 pour cent des adultes afghans présentaient une forme de handicap, dont 13,9 pour cent un handicap sévère, en répartissant les difficultés selon une échelle allant du léger au sévère. Ce chiffre très élevé recouvre des difficultés fonctionnelles de tous degrés, y compris légères.
D’autres sources retiennent des proportions plus restreintes selon la définition utilisée. La Disability Data Initiative établit à 16,2 pour cent la part des adultes de quinze ans et plus rencontrant une difficulté fonctionnelle. L’Organisation mondiale de la santé, dans une estimation plus ancienne et plus étroite centrée sur les handicaps sévères, évoquait environ 800 000 personnes, soit 2,7 pour cent de la population, répartissant les catégories entre handicaps physiques, sensoriels et multiples.
Le rapport publié le 3 décembre 2025 par l’initiative Rahyab retient qu’environ 14 pour cent de la population afghane, près de 4,4 millions de personnes, vivent avec une forme de handicap, dont environ 2,5 millions d’adultes. Les causes principales restent les blessures liées au conflit, les traumatismes, la détresse psychologique, et un accès médical défaillant qui transforme des affections évitables en handicaps permanents, en particulier dans les zones rurales. Handicap et pauvreté fonctionnent en cercle, chacun renforçant l’autre.
Ce constat s’inscrit dans une crise humanitaire de très grande ampleur. Selon l’OCHA, près de la moitié de la population, soit 22,9 millions de personnes en 2025 et 21,9 millions en 2026, a besoin d’une assistance humanitaire, ce qui place l’Afghanistan parmi les trois plus grandes crises mondiales. Les restrictions de droits imposées par les autorités de fait y aggravent les risques pour les groupes vulnérables, dont les personnes handicapées font explicitement partie.
Le démantèlement des dispositifs de soutien
Avant 2021, la République disposait d’un cadre juridique protégeant les personnes handicapées, dont l’article 53 de la constitution, et d’un ministère des Martyrs et des Handicapés versant des allocations mensuelles aux victimes de guerre et aux familles de martyrs. L’Afghanistan est par ailleurs partie à la Convention relative aux droits des personnes handicapées.
Sous les taliban, ce ministère a été vidé de sa fonction de service public. Benafsha Yaqoobi, fondatrice de l’organisation Rahyab, ancienne commissaire de la Commission indépendante des droits humains et elle-même aveugle, l’a affirmé en octobre 2025 lors du tribunal du peuple pour les femmes afghanes réuni à Madrid. Elle a décrit un démantèlement complet des systèmes de droits et de soutien aux personnes handicapées, qualifiant cette politique de répression et de crime contre l’humanité, et a cité le cas d’une mère dans la province de Khost dont la fille handicapée s’est vu refuser une admission à l’hopital au motif que personne n’avait le droit de la toucher.
Selon le Département d’État américain, les taliban n’ont fourni de services qu’à leurs propres combattants blessés durant la guerre contre les États-Unis et l’OTAN, les personnes nées avec un handicap ou non affiliées au mouvement ne recevant aucun soutien. Human Rights Watch a souligné en février 2024 que les personnes handicapées figuraient parmi les plus touchées par la crise économique, et que la baisse de l’aide avait conduit plusieurs ONG à cesser les services qu’elles assuraient. Une étude juridique publiée en 2025 dans le Journal of Peace and Diplomacy conclut que le mode de gouvernance taliban a stratégiquement démantelé les dispositifs existants, allocations et programmes d’emploi, en violation des engagements internationaux de l’Afghanistan.
La double peine des femmes et des filles
Les femmes et filles handicapées subissent à la fois la discrimination de genre et la stigmatisation liée au handicap. Souvent perçues comme un fardeau et comme non mariables, elles sont exposées à un risque accru de violences à l’intérieur comme à l’extérieur du foyer. Human Rights Watch relevait dès 2020 que 80 pour cent des filles handicapées n’étaient pas scolarisées.
L’apartheid de genre instauré depuis 2021 aggrave cette invisibilité. Les restrictions de mouvement, l’exclusion de l’éducation et de l’emploi, et la quasi impossibilité pour les organisations dirigées par des femmes handicapées de poursuivre leurs activités, enfoncent ces femmes dans un isolement social et une absence de recours encore plus profonds. La soumission de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté au comité CEDAW, en mai 2025, documente cette détérioration et l’effacement des protections antérieures.
Mines et restes explosifs de guerre
L’Afghanistan demeure l’un des pays les plus contaminés au monde par les mines et les restes explosifs de guerre. Selon le Mine Detection Center, le pays compte près d’une mine pour trois habitants. Depuis 1989, plus de 45 000 Afghans ont été tués par les mines selon le Service de l’action antimines des Nations unies, et les démineurs ont nettoyé plus de trois mille kilomètres carrés en détruisant environ quatorze millions d’engins.
Les enfants paient le plus lourd tribut. Selon le Landmine Monitor cité par l’ONU en décembre 2025, 77 pour cent des victimes recensées l’an passé étaient des enfants, et environ 54 personnes sont tuées chaque mois par des restes explosifs, ce qui place l’Afghanistan au troisième rang mondial. Le responsable de l’action antimines de la MANUA, Nick Pond, décrit des victimes le plus souvent jeunes, des garçons gardant les troupeaux qui ramassent ou manipulent des objets trouvés. Depuis 1999, plus de 30 000 enfants ont été recensés parmi les victimes.
Or la capacité de déminage s’effondre. Les effectifs sont passés d’environ 15 000 personnes en 2011 à près de 1 300 aujourd’hui. Le Mine Detection Center a cessé près de 80 pour cent de ses opérations sur un an faute de financement. L’ONU a averti en décembre 2025 que les programmes afghans risquaient une suspension imminente sans nouveaux engagements de donateurs, certains pouvant s’arreter dès mars. Chaque réduction de capacité se traduit mécaniquement par une hausse attendue des morts et des mutilations, donc par la production de nouveaux handicaps.
Le cadre humanitaire onusien chiffre directement ce lien. Le Plan de réponse aux besoins humanitaires de l’OCHA pour 2025 estime que 4,4 millions de personnes auront besoin de services d’action antimines au cours de l’année, soit une hausse de 5 pour cent par rapport à l’année précédente, du fait de zones nouvellement accessibles. Le même document établit que plus de 55 personnes, principalement des enfants, sont tuées ou mutilées chaque mois par des engins explosifs, et qualifie ce phénomène d’un des principaux facteurs de la forte prévalence du handicap dans le pays. Il identifie comme particulièrement exposés les ménages agricoles, fermiers et bergers, les populations déplacées, et les enfants qui ramassent de la ferraille pour un revenu d’appoint. C’est l’ONU elle-même qui pose ainsi la causalité entre restes explosifs de guerre et fabrique du handicap.
Lignes de force
Trois logiques se dégagent de cette documentation. La première est un tri politique du soutien, réservé aux blessés du camp taliban et refusé aux autres, qui transforme une politique sociale en instrument idéologique. La deuxième est la double invisibilité des femmes handicapées, au croisement de l’apartheid de genre et de l’effacement du handicap. La troisième est le lien direct entre l’effondrement du déminage et la fabrique continue de nouveaux handicapés, où le retrait de l’aide internationale et l’indifférence des donateurs deviennent un facteur causal mesurable.
La Lettre d’Afghanistan Sources documentaires
The Rahyab Initiative Report on the Human Rights Situation of Persons with Disabilities in Afghanistan 2021-2025 Rapport primaire, environ 14 pour cent de la population, près de 4,4 millions de personnes handicapées, dont 2,5 millions d’adultes, publié le 3 décembre 2025 therahyabinitiative.org →
Hasht-e Subh (8am.media) Life in the Shadow of Discrimination, Poverty and Deprivation Among Persons with Disabilities in Afghanistan Compte rendu du rapport Rahyab par la presse afghane indépendante, 3 décembre 2025 8am.media →
Afghanistan International Taliban Have Crippled Services For Disabled Afghans, Says Tribunal Prosecutor Témoignage de Benafsha Yaqoobi, tribunal du peuple pour les femmes afghanes, Madrid, 9 octobre 2025 afintl.com →
Nations unies (UN News) Funding cuts hamper mine action as unexploded ordnance soars 77 pour cent des victimes de mines en 2024 sont des enfants, effectifs de déminage passés de 15 000 à 1 300, 3 décembre 2025 news.un.org →
OCHA, Nations unies Afghanistan Humanitarian Needs and Response Plan 2025, Crisis Overview 4,4 millions de personnes nécessitant une action antimines, engins explosifs désignés comme facteur majeur de handicap, décembre 2024 humanitarianaction.info →
OCHA, Nations unies Afghanistan Humanitarian Update, décembre 2025 Mise à jour humanitaire, février 2026 unocha.org →
WILPF Submission to the CEDAW Committee on the rights of women and girls with disabilities in Afghanistan Double discrimination de genre et de handicap, effacement des protections antérieures, 19 mai 2025 wilpf.org →
US Department of State Country Reports on Human Rights Practices, Afghanistan Services réservés aux combattants taliban blessés, exclusion des autres personnes handicapées, 2023 state.gov →
Journal of Peace and Diplomacy Persons with Disabilities in Afghanistan Under the Taliban Regime 2021-2024, A Legal Inquiry into International Human Rights Obligations Analyse juridique, démantèlement organisé des allocations et programmes d’emploi, 2025 journalpd.com →
Radio Free Europe / Radio Liberty As Land Mines Kill More Afghans, Deminers Face Funding Crisis Le Mine Detection Center a cessé près de 80 pour cent de ses opérations faute de financement, 12 janvier 2025 rferl.org →
GOV.UK Country policy and information note, humanitarian situation, Afghanistan Note pays sur la situation humanitaire, avril 2026 gov.uk →
Asia Foundation Model Disability Survey of Afghanistan Première enquête nationale en quinze ans sur la prévalence du handicap, 2019 asiafoundation.org →
OMS, Bureau régional (EMRO) Mental and disability health, Afghanistan Estimation des handicaps sévères et répartition par catégorie, consulté juin 2026 emro.who.int →
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