
L’Afghanistan ne se rend pas
Il y a une tentation, compréhensible, de ne voir dans l’Afghanistan d’aujourd’hui qu’un pays écrasé, muré, condamné. Les chiffres sont accablants. Les décrets s’accumulent. Le silence international, souvent, donne raison aux bourreaux. Mais regarder l’Afghanistan avec honnêteté, c’est aussi voir ce que ses bourreaux ne parviennent pas à éteindre : une résistance profonde, multiple, obstinée, qui travaille le pays en souterrain comme une veine d’eau sous la roche.
Les filles qui apprennent malgré tout
Depuis le début de l’année scolaire 2025, pour la troisième année consécutive, les filles afghanes continuent d’être exclues de l’enseignement secondaire. C’est une violence d’État sans équivalent dans le monde. Mais c’est aussi, paradoxalement, l’une des sources les plus vives d’espoir : partout en Afghanistan, des femmes et des hommes risquent leur liberté pour maintenir l’école ouverte.
Des écoles souterraines clandestines fonctionnent malgré l’interdiction. Dans certaines zones, les autorités talibanes locales les tolèrent tacitement, fermant les yeux sur leur existence. L’UNESCO soutient des alternatives éducatives dans plus de 2600 villages, touchant 57 000 jeunes, principalement des filles, et finance des médias éducatifs atteignant une audience estimée à 17 millions de personnes.
Dix-sept millions. Dans un pays où l’on interdit aux femmes de chanter, d’enseigner, de sortir sans tuteur, dix-sept millions de personnes reçoivent encore, par les ondes ou par l’écran, l’écho d’une instruction qui refuse de mourir. Cette persévérance anonyme, celle des enseignantes qui risquent l’emprisonnement pour faire réciter des conjugaisons, est l’une des formes les plus pures de résistance humaine.
La résistance armée se densifie
Le Front national de résistance (NRF), dirigé depuis l’exil par Ahmad Massoud, et le Front de libération de l’Afghanistan (AFF), commandé par d’anciens généraux de l’armée nationale afghane comme Yasin Zia, sont les principales forces armées anti-talibanes actives en 2025. Par la mi-2025, les combattants du NRF opèrent dans plus d’une douzaine de provinces, menant embuscades et raids qui forcent les talibans à redéployer des renforts vers le nord.
Le NRF signale une augmentation de ses recrutements et de ses opérations. Des défections de rangs talibans désillusionnés se multiplient, et des soulèvements locaux se propagent dans des provinces comme le Badakhshan. De jeunes Afghans, frustrés par la répression et la stagnation économique, voient dans l’opposition armée aux talibans une perspective légitime.
En mars 2026, un nouveau mouvement a vu le jour. Le Front national de mobilisation, coalition de militants jeunesse et d’anciens personnels de sécurité principalement issus des provinces du nord et de l’est, a formellement annoncé son existence le 18 mars 2026, avec pour devise « sauver la patrie. » L’espace de la résistance s’élargit. Il ne se résume plus aux vallées du Panjshir ou d’Andarab. Il gagne les provinces, les générations, les femmes.
Des femmes afghanes, en particulier, croient profondément aux efforts de résistance armée du NRF pour libérer l’Afghanistan. Massoud mobilise autour de son image des populations venues de provinces éloignées, qui lui adressent des invitations et cherchent son soutien.
Le Badakhshan se soulève
Le Badakhshan, province du nord-est aux vallées encaissées et à la population majoritairement tadjike et ismaélienne, est devenu l’un des foyers les plus vifs de la résistance. Les talibans y exercent une répression particulièrement brutale contre les minorités ethniques et religieuses. En juillet 2025, des forces talibanes ont tué huit civils et blessé vingt-sept autres lors de protestations dans le district de Khāsh. Les minorités tadjikes, ouzbèkes, hazaras et ismaéliennes sont systématiquement marginalisées, les Pachtounes dominant l’appareil gouvernemental, avec des exécutions extrajudiciaires et des conversions forcées qui fragilisent l’image de prétendue unité nationale revendiquée par le régime.
C’est précisément cette brutalité qui nourrit la résistance. Le Badakhshan est aussi l’une des zones d’opérations prioritaires de l’AFF, dont le commandant Karim a conduit au printemps 2026 une offensive de deux mois dans la province. Les combattants de la résistance y trouvent un terrain familier, des réseaux de soutien populaire et une population qui n’a pas oublié ce que signifie résister.
Hérat, 9 juin 2026 : les hommes descendent dans la rue
Il s’est passé quelque chose d’inhabituel à Hérat, quelque chose que le régime n’avait pas prévu et qui mérite d’être nommé pour ce qu’il est : un acte de solidarité civique entre hommes et femmes, dans un pays où cette solidarité est criminalisée.
Entre le 6 et le 7 juin 2026, la police des mœurs a procédé à l’arrestation d’au moins trente femmes à Hérat pour infraction présumée aux consignes vestimentaires. Des dizaines d’autres femmes ont reçu des avertissements verbaux. Des témoins ont vu des agents du ministère de la Propagation de la vertu, dont l’un tenait un fouet, faire monter de force des femmes dans des véhicules parce qu’elles ne portaient pas le tchador ou la burqa.
Le 9 juin, la ville d’Hérat a été le théâtre d’un rassemblement pacifique qui s’est rapidement transformé en confrontation avec les forces de l’ordre. Des dizaines d’hommes se sont rassemblés pour dénoncer la répression des femmes par la police des mœurs. L’appel à cette manifestation avait circulé sur les réseaux sociaux. Les manifestations sont rares en Afghanistan depuis 2021. Celle-ci était portée par des hommes. Des pères, des frères, des voisins qui n’ont pas supporté.
Les forces de sécurité talibanes ont dispersé les manifestants en tirant à balles réelles. L’ONU a confirmé qu’un enfant a été tué par balle, et plusieurs autres personnes ont été blessées, certaines à coups de bâton. Le lendemain, loin de reculer, la police des mœurs de Hérat a annoncé de nouvelles restrictions concernant l’apparence des femmes et des filles, notamment l’interdiction de montrer leurs pieds nus ou de porter du maquillage en public.
La réponse du régime à la protestation populaire : plus de décrets. C’est l’aveu d’un pouvoir qui ne sait gouverner que par l’écrasement, et qui, ce faisant, fabrique chaque jour un peu plus de colère.
La colère monte, et avec elle, la conscience
Les talibans ont fait une erreur de calcul : ils ont cru que la terreur tuerait la révolte. Elle la nourrit. La fracture au sein de la direction talibane crée des vulnérabilités que les groupes de résistance peuvent désormais exploiter. La structure de commandement fragmentée entrave la capacité de réponse coordonnée.
Les crimes s’accumulent, et le monde en garde trace. Dans les provinces, des Afghans se lèvent. Les femmes afghanes ont conduit certains des mouvements de droits civiques les plus courageux depuis la prise de pouvoir militaire des talibans en 2021, manifestant malgré les arrestations, les coups et les disparitions forcées. On ne fait pas disparaître un peuple qui manifeste.
La justice internationale entre en scène
Le 8 juillet 2025, quelque chose d’inédit s’est produit. La Chambre préliminaire II de la Cour pénale internationale a délivré des mandats d’arrêt contre Haibatullah Akhundzada, chef suprême des talibans, et Abdul Hakim Haqqani, président de leur Cour suprême, pour crime contre l’humanité de persécution fondée sur le genre.
C’est une décision sans précédent. Elle constitue une avancée importante qui donne espoir aux femmes, filles et personnes persécutées en raison de leur identité de genre, en Afghanistan comme à l’étranger. Les deux hommes les plus puissants de l’émirat islamique sont désormais des criminels recherchés par la justice internationale. Leurs noms sont inscrits dans les archives de l’Histoire pour ce qu’ils sont.
La diaspora, force politique en construction
Loin d’une lecture strictement victimaire, l’exil s’est imposé comme un nouvel espace pour de nombreuses militantes afghanes, ouvrant de nouvelles opportunités de mobilisation. Les réseaux civils et démocratiques en exil se mobilisent sur le plan politique, intellectuel et diplomatique.
Dans les capitales européennes, dans les universités nord-américaines, dans les couloirs de l’ONU, une génération d’Afghans formés, déterminés et connectés construit patiemment l’Afghanistan d’après. Ils documentent les crimes. Ils plaident pour l’apartheid de genre comme qualification juridique internationale. Ils maintiennent vivante, en langue française comme en anglais et en dari, une mémoire que les talibans voudraient effacer.
Ce que l’histoire enseigne
L’Afghanistan n’est pas un pays vaincu. C’est un pays occupé. La nuance est décisive.
Sous les décrets et les burqas imposées de force, quelque chose résiste, apprend, se souvient et se prépare. Les talibans ont capturé le territoire. Ils n’ont pas capturé le peuple.
Et après ?
Il faut être honnête : dans les semaines et les mois qui viennent, d’autres nouvelles épouvantables continueront de nous parvenir d’Afghanistan. D’autres arrestations, d’autres décrets, d’autres deuils. C’est la nature même de ce régime, et il serait naïf de croire que cela va s’arrêter du jour au lendemain.
Mais il ne faut pas perdre espoir. Il faut se souvenir de tout ce qu’on vient de lister : les écoles clandestines qui tiennent, la résistance qui se densifie et gagne de nouvelles provinces, le Badakhshan qui se soulève, les hommes d’Hérat qui descendent dans la rue aux côtés des femmes, la justice internationale qui, pour la première fois, nomme les bourreaux, la diaspora qui s’organise et ne renonce pas.
Et il faut se souvenir d’autre chose. Entre 1996 et 2001, les talibans ont régné cinq ans sur l’Afghanistan. Cinq ans, exactement la durée qui s’est écoulée depuis leur retour au pouvoir en août 2021. Cinq ans, à l’époque, cela paraissait définitif. Cinq ans, et pourtant, le régime est tombé.
Avec l’Afghanistan, il ne faut jamais désespérer.