YASIN ZIA ET L’AFGHANISTAN FREEDOM FRONT

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Résistances afghanes
YASIN ZIA ET L’AFGHANISTAN FREEDOM FRONT
Portrait d’un chef militaire et manifeste politique d’une résistance à visage découvert
Document source
Le manifeste du Front de la liberté de l’Afghanistan
Récit politique et perspective de lutte de l’Afghanistan Freedom Front (AFF), édition 2024, 8 pages
Publié en 2024, le manifeste de l’Afghanistan Freedom Front est le premier texte doctrinal complet diffusé par ce mouvement politico militaire né après la chute de Kaboul. Il ne se présente pas comme un programme de gouvernement mais comme un cadre de lutte, articulé autour de trois piliers, assorti d’un diagnostic historique et de trente deux principes engageant le front sur le système politique d’après les taliban.
Le diagnostic
Le texte s’ouvre sur un constat d’échec collectif. La séquence ouverte en 2001, écrit l’AFF, portait des occasions historiques inédites, ruinées par les erreurs irréversibles des acteurs internes, les calculs irréalistes et la méfiance des alliés internationaux envers les processus démocratiques, et surtout par l’insurrection et le terrorisme des taliban et de leurs alliés.
L’analyse remonte plus haut, jusqu’à la formation de l’État moderne dans la seconde moitié du XIXe siècle. Le front identifie dix causes structurelles à un demi siècle d’instabilité.
01. Absence de légitimité politique
02. Absence de politique étrangère raisonnable
03. Répartition injuste de la richesse nationale
04. Concentration excessive du pouvoir au centre
05. Définition rigide du nationalisme comme socle de l’identité nationale
06. Absence de système économique adapté aux besoins du pays
07. Contraintes géopolitiques et enclavement, sans accès maritime
08. Absence de séparation des pouvoirs et de justice indépendante
09. Extrémisme idéologique, de gauche comme de droite, et dogmatisme
10. Absence de définition réaliste de l’intérêt national et de l’unité
AMIR, un acronyme et une dédicace
Le manifeste s’organise autour de trois notions, résistance contre la discrimination, l’extrémisme et le terrorisme, lutte pour la liberté et l’égalité, foi dans la libération du pays. Les initiales de ces mots en persan forment l’acronyme AMIR, choisi en hommage aux combattants tombés au printemps 2023 dans la vallée du Salang et ailleurs dans le pays. Le texte leur est explicitement dédié et se donne pour objectif de fixer leur mémoire dans le récit national.
Trois piliers
Résistance, lutte, foi. Le renversement de l’Émirat n’est pas présenté comme un objectif politique parmi d’autres mais comme la condition préalable de tout le reste. L’AFF qualifie le régime d’occupation et se définit lui même comme organisation d’avant garde de la guerre de libération nationale.
Ce que le front reproche aux taliban
La partie consacrée à la résistance dresse une liste de griefs, terrorisme, crimes de guerre, violations des droits humains, crimes contre l’humanité, déplacements forcés, nettoyage ethnique, production et trafic de stupéfiants, installation de combattants terroristes étrangers dans certaines zones du pays. Le manifeste insiste sur un point moins souvent relevé, la mise du système éducatif au service de l’endoctrinement, qui transformerait les générations actuelles et futures en réserve de combattants pour les réseaux terroristes régionaux et internationaux.
Les femmes et les filles afghanes sont désignées comme étant à l’avant garde de la résistance humaine face aux taliban. Le texte parle d’apartheid de genre et engage le front à soutenir pleinement leurs luttes.
Trente deux principes, cinq familles
Le cœur du document tient dans une liste de trente deux principes, présentés comme révisables. Ils se regroupent en cinq ensembles cohérents.
Identité et droits
Adhésion à un islam de modération et de coexistence, liberté comme droit naturel, égalité de tous les citoyens devant la loi sans distinction d’ethnie, de langue, de genre, de religion, de lieu de naissance ou de couleur, droit à l’enseignement en langue maternelle et officialisation des langues du pays, opposition à toute forme de suprématie.
Architecture de l’État
Système politique décentralisé reflétant la diversité du pays, séparation effective des trois pouvoirs, réforme judiciaire garantissant l’indépendance des juges, commission électorale indépendante, système fiscal adapté et redevable, démocratie fondée sur le bulletin de vote, référendum pour adopter une nouvelle constitution.
Droit international et conduite de la guerre
Engagement envers la Charte des Nations unies, la Déclaration universelle des droits de l’homme et le Statut de la Cour pénale internationale, respect du droit international humanitaire et des quatre conventions de Genève pendant les opérations militaires, dialogue avec la CPI en vue de poursuivre les dirigeants taliban pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité.
Isolement diplomatique du régime
Ce bloc est le plus offensif. Il s’agit d’empêcher les engagements opaques des États et des organisations internationales avec les taliban, d’alerter l’opinion mondiale sur les dangers d’une reconnaissance, de convaincre les pays entretenant des relations avec le régime de les rompre et d’expulser ses représentants, tout en assurant les voisins qu’un Afghanistan d’après les taliban respecterait la non ingérence, la souveraineté et les frontières reconnues.
Paix, justice et société
Charte de paix globale signée par toutes les parties au conflit, mécanisme de justice transitionnelle non judiciaire pour traiter les victimes de la guerre, système économique mixte, soutien à tous les mouvements anti taliban à l’exception des groupes terroristes, promotion de la culture et des arts et revitalisation des sous cultures et des valeurs religieuses modérées.
Six chantiers annoncés
Le manifeste se referme sur une promesse, celle de documents détaillés à venir sur six sujets, la paix et la réconciliation nationale, la structure de l’État, l’économie et le développement, la société et la culture, la période de transition et la politique étrangère. À ce jour, ces textes n’ont pas été publiés sous forme équivalente.
Lecture
Ce manifeste dit autant par ses silences que par ses engagements. Il ne nomme aucun dirigeant, ne décrit aucune structure de commandement, ne donne aucune indication sur ses effectifs, ses zones d’action ou ses sources de financement. Il ne se prononce pas davantage sur la forme du régime souhaité, république ou autre, ni sur l’articulation avec les autres formations de la résistance, citées seulement à travers l’engagement générique de coopérer avec tous les mouvements anti taliban.
Le texte fonctionne d’abord comme un instrument de légitimation destiné aux capitales occidentales et aux organisations internationales. Le vocabulaire employé, gouvernance décentralisée, apartheid de genre, justice transitionnelle, conventions de Genève, Cour pénale internationale, est celui des chancelleries et des ONG plus que celui d’un maquis. C’est précisément l’intérêt du document, il indique le registre dans lequel l’AFF a choisi de se placer pour exister diplomatiquement.
Source : Manifesto of the Freedom Front of Afghanistan, Political Narrative and the Struggle Outlook of the Afghanistan Freedom Front, 2024, version anglaise, 8 pages.
La Lettre d’Afghanistan
GÉNÉRAL MOHAMMAD YASIN ZIA
Du sommet de l’état-major afghan à la tête de la résistance armée

Homme du renseignement devenu chef de guerre, ancien chef d’état-major de l’armée nationale afghane puis fondateur de l’Afghanistan Freedom Front, le général Yasin Zia incarne l’une des trajectoires les plus marquantes de la résistance aux taliban. Portrait d’un officier passé de la République à la clandestinité armée.

Repères biographiques

Mohammad Yasin Zia est né dans le district de Shakardara, dans la province de Kaboul. Officier de l’armée, homme du renseignement et responsable politique afghan, il est aujourd’hui l’une des figures de proue de la résistance armée aux taliban. D’appartenance tadjike, il a gravi les échelons au fil des années jusqu’à devenir chef de l’état-major général de l’armée nationale afghane, une ascension notable dans une institution longtemps dominée par les Pachtounes. Il possède un diplôme en affaires militaires et de renseignement, ainsi qu’un ancrage dans le Jamiat-e Islami.

Parcours dans le renseignement

Zia s’est d’abord illustré au sein de l’appareil sécuritaire de la République. Il a dirigé l’unité de contre-terrorisme de l’Afghanistan en 2011, avant d’occuper le poste de directeur adjoint de la Direction nationale de la sécurité, le NDS, de 2011 à 2015. Ce service de renseignement, le plus important de l’ancien gouvernement, constitue le socle de sa réputation d’homme du terrain et de l’ombre.

Gouverneur de Takhar

Il est nommé gouverneur de la province de Takhar, poste qu’il occupe du 12 octobre 2015 au 28 mai 2017, avant de le quitter pour des raisons personnelles. Durant ce mandat, il s’attache à réduire les activités illégales et la corruption au sein de la Police locale afghane, l’ALP, notamment les revenus complétés par des moyens illégaux, et à traiter les relations irrégulières avec d’autres groupes armés. Il ordonne aux commandants de ne pas revendre les armes qui leur sont confiées et confronte personnellement le chef d’un groupe armé dans le district de Baharak. Il estime toutefois qu’une part du problème tient à l’existence de milices personnelles transformant la guerre en conflit interne, et juge finalement que le programme ALP a échoué.

Sa réputation d’homme de terrain est alors bien établie. Réputé populaire et connu pour ses capacités de renseignement opérationnel, il se déguise, à l’époque où il est gouverneur, en homme ordinaire pour prendre en flagrant délit deux avocats réclamant un pot-de-vin de 60 000 afghanis en échange de la libération du fils d’un requérant.

Ascension au sommet de l’armée

Devenu conseiller adjoint à la sécurité nationale en décembre 2017, il est alors promu de général de division à général de corps d’armée. Il est ensuite nommé vice-ministre de la Défense, en fonction du 27 mars 2019 au 7 juillet 2020.

Il atteint le sommet de la hiérarchie militaire comme chef de l’état-major général de l’armée nationale afghane, du 7 juillet 2020 au 19 juin 2021, sous la présidence d’Achraf Ghani. Parallèlement, il occupe la fonction de ministre de la Défense par intérim, du 19 mars au 19 juin 2021. Durant la dernière année de présence américaine en Afghanistan, il exerce ainsi des fonctions équivalentes à celles du président du comité des chefs d’état-major interarmées aux États-Unis, en plus de la charge intérimaire de la Défense.

Chef de l’Afghanistan Freedom Front

Après la chute de Kaboul, Zia bascule dans la résistance armée. En mars 2022, il fonde l’Afghanistan Freedom Front, l’AFF, organisation militaire composée en grande partie d’anciens membres des forces de sécurité nationales afghanes, qui vise à renverser le régime taliban. Aux côtés du Front national de résistance, le NRF d’Ahmad Massoud, l’AFF constitue l’une des deux principales composantes de l’insurrection républicaine en Afghanistan, les deux mouvements ayant également coopéré militairement contre les forces dirigées par les taliban.

Zia justifie cette lutte en termes de légitimité populaire. Selon lui, le mouvement taliban est en guerre contre le peuple afghan, ce qui rend légitimes les formes armées de résistance à son régime. Il soutient que l’AFF mène les opérations les plus efficaces contre les taliban dans les villes afghanes, dont Kaboul et Kandahar.

Sur le plan opérationnel, l’AFF revendique une activité soutenue. Selon les chiffres communiqués fin 2024, le groupe affirmait avoir mené au total 322 attaques, dont 78 opérations depuis janvier 2024, ayant fait 239 taliban tués, y compris quatre commandants, et 147 blessés. Zia annonçait alors son intention d’accroître la pression politique et militaire sur les taliban. Ces bilans, communiqués par l’AFF elle-même, restent difficilement vérifiables de façon indépendante et appellent à la prudence.

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