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Dans un nouveau rapport trimestriel, l’ONU a recensé 3 687 incidents liés à la sécurité en Afghanistan entre février et avril, soit une augmentation de 57,7 % par rapport à la même période l’an dernier, et prévient que le pays est confronté à des défis croissants.
Briefing au Conseil de sécurité des Nations Unies par la Représentante spéciale adjointe du Secrétaire général pour l’Afghanistan, Georgette Gagnon
New York, 8 juin 2026 — Tel que prononcé
Monsieur le Président,
Au cours des dernières semaines, j’ai voyagé à travers l’Afghanistan, dans des zones reculées, des provinces du nord et des zones frontalières orientales. Durant ces visites, j’ai entendu un message cohérent de la part du peuple afghan : rapatriés, chefs d’entreprise, familles touchées par des séismes et des conflits, communautés rurales et urbaines, femmes et filles. Tous ont souligné les pressions croissantes auxquelles ils font face, qu’elles soient humanitaires, économiques ou en matière de droits humains.
En apparence, l’Afghanistan sous les autorités de facto reste stable. Le contrôle territorial et administratif s’est consolidé et il n’existe aucun défi armé ou politique significatif à leur pouvoir. Les autorités de facto elles-mêmes présentent comme leur principal accomplissement d’avoir instauré la paix et la sécurité à l’échelle nationale.
Les perspectives à long terme pour l’Afghanistan dépendent toutefois en grande partie des dynamiques internes au sein de la structure de gouvernance des autorités de facto, notamment la tension entre des politiques idéologiques qui imposent de lourdes charges au peuple afghan et des approches relativement pragmatiques qui ont contribué jusqu’ici à maintenir le système.
Pour l’heure, ce qui existe, c’est un contrôle croissant des autorités de facto sans horizon clairement défini.
Dans ce contexte d’accumulation des risques et d’incertitude, je mets en lumière cinq domaines interdépendants : les dynamiques politiques et économiques ; la situation des femmes et des filles ; les évolutions plus larges en matière de droits humains ; les dynamiques régionales ; et l’importance d’un engagement international soutenu et unifié.
Dynamiques politiques, économiques et humanitaires
Monsieur le Président,
Les indicateurs macroéconomiques reflètent des éléments de stabilisation : la croissance économique a été positive en termes absolus, avec quelques investissements à long terme dans les infrastructures, la stabilité fiscale a été maintenue et la mobilisation des recettes s’est améliorée, malgré des défis tels que les sanctions, les tensions régionales plus larges et la fermeture de la frontière orientale depuis octobre dernier. La stabilité relative a également permis des avancées positives, comme la quasi-éradication durable de la culture du pavot.
Des risques majeurs demeurent cependant, qui soulignent la fragilité des efforts actuels de stabilisation économique, avec de graves répercussions politiques. Le plus significatif est d’ordre démographique. Les retours massifs en provenance des pays voisins ont entraîné une augmentation soudaine de la population. Près de 5,9 millions de personnes sont rentrées depuis 2023, représentant une hausse de plus de dix pour cent de la population.
Jusqu’à 2,8 millions d’Afghans devraient rentrer cette année, beaucoup avec des ressources limitées et peu de perspectives de subsistance. Les Afghans retournent dans des communautés et une économie qui ne peuvent pas les réintégrer pleinement. Comme la Banque mondiale l’a rapporté, en termes réels les Afghans s’appauvrissent.
Pour contribuer à atténuer cette pression, nous réaffirmons l’appel du Secrétaire général à tous les pays qui renvoient des Afghans en Afghanistan à respecter leurs obligations internationales en matière de protection, notamment le principe de non-refoulement, et à veiller à ce que les retours soient volontaires, sûrs, dignes et accompagnés d’un soutien durable à la réintégration des rapatriés.
L’Afghanistan reste par ailleurs l’une des plus grandes crises humanitaires au monde. Quelque 21,9 millions de personnes, soit environ 45 pour cent de la population, ont besoin d’aide humanitaire en 2026.
Une génération sans avenir imposé
Monsieur le Président,
Le profil démographique de l’Afghanistan est également central pour comprendre sa trajectoire. Plus de la moitié de la population a moins de 25 ans.
Cette génération arrive à l’âge adulte dans un contexte d’opportunités réduites, particulièrement pour les filles, mais de plus en plus aussi pour les garçons. Beaucoup cherchent un avenir ailleurs.
Il y a des facteurs économiques : des perspectives d’emploi limitées, la baisse des revenus des ménages et une concurrence accrue pour des emplois rares, notamment dans les zones urbaines déjà sous pression en raison des populations de rapatriés.
Il y a des pressions environnementales : l’Afghanistan continue de connaître des conditions de sécheresse prolongée, une pénurie d’eau et une dégradation des écosystèmes. Ces facteurs fragilisent les moyens de subsistance agricoles, principale source de revenus pour plus de 70 pour cent de la population, et accélèrent la détresse rurale.
La convergence de ces tendances multiplie les risques existants, créant des conditions propices à une migration accrue, à une aliénation sociale, politique et économique, à une insécurité croissante et à une radicalisation potentielle.
Femmes et filles : un préjudice systémique et institutionnalisé
Monsieur le Président,
Sur la situation des femmes et des filles afghanes, il est important d’être très clair. Ce à quoi nous assistons, ce sont des restrictions sévères et croissantes, l’imposition d’un préjudice systémique et institutionnalisé aux conséquences générationnelles à long terme pour l’ensemble de la société afghane.
On estime que 3,8 millions de filles âgées de 7 à 18 ans ne sont pas scolarisées, dont plus de 2,6 millions d’adolescentes. Chaque année, environ 250 000 filles supplémentaires sont définitivement exclues des filières d’enseignement secondaire, créant une génération perdue de talents et de potentiels.
Cela a des implications bien au-delà de l’éducation.
Une analyse récente de l’UNICEF indique clairement que les restrictions imposées à l’éducation et à la participation des femmes au marché du travail coûtent déjà à l’économie afghane et compromettent le développement économique à long terme du pays.
Des secteurs comme la santé et l’éducation connaissent un déclin des professionnelles qualifiées, avec des projections indiquant la perte de plus de 25 000 travailleuses qualifiées d’ici 2030.
Cela affecte directement la prestation de services. Cela réduit l’accès aux soins de santé pour le peuple afghan, en particulier pour les femmes et les enfants, et aggrave les résultats en matière de santé maternelle et infantile.
Ces coûts, tant humains que financiers, ne feront qu’empirer et s’accumuler avec le temps. La solution exige des autorités de facto qu’elles mettent fin aux restrictions imposées à l’éducation et à l’emploi des femmes et des filles, au bénéfice de l’ensemble des Afghans, et qu’elles soutiennent l’ouverture d’un nouveau chapitre dans les relations de l’Afghanistan avec la communauté internationale.
Dans ce contexte, l’exclusion continue du personnel féminin national de l’ONU des locaux onusiens nous rappelle chaque jour les effets néfastes des restrictions imposées aux femmes afghanes à travers le pays.
Nous demandons à nouveau aux autorités de facto de lever toutes les restrictions imposées aux femmes et aux filles, y compris celles affectant l’accès du personnel féminin national de l’ONU à nos locaux, ce qui constitue une violation de la Charte des Nations Unies.
Nous observons également des tendances plus larges dans l’érosion des droits humains qui méritent une attention accrue.
Le récent décret numéro 18 sur la séparation des époux viole les principes fondamentaux de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes ainsi que les droits de l’enfant. Il s’inscrit parmi les plus récents d’une série de décrets et d’actions qui tendent à institutionnaliser un système de plus en plus divergent des obligations internationales de l’Afghanistan en matière de droits humains. Parmi ces actes figurent de récents rapports faisant état de la détention d’une trentaine de femmes à Hérat par des représentants de facto du ministère pour la promotion de la vertu et la prévention du vice ainsi que par la police, pour ne pas avoir respecté le code vestimentaire des talibans.
Les arrestations récentes de journalistes et la fermeture de certains médias mettent en lumière le déclin de la liberté d’expression et le rétrécissement continu de l’espace civique.
Relations avec le Pakistan et tensions régionales
Monsieur le Président,
Les relations entre l’Afghanistan et le Pakistan restent tendues, avec des fermetures de frontières persistantes, des incidents sécuritaires et des signaux militaires.
Les impacts sont immédiats, comme le détaille le rapport du Secrétaire général : les fermetures de frontières perturbent les flux commerciaux, réduisent l’accès aux marchés et augmentent le coût des marchandises.
Elles entravent également les opérations humanitaires et limitent l’accès aux populations vulnérables.
Les victimes civiles associées aux incidents transfrontaliers, telles que documentées dans le rapport du Secrétaire général et dans les rapports de l’UNAMA, soulignent l’impact humain de ce conflit. Des deux côtés de la frontière, les civils supportent le coût de différends politiques qui doivent être résolus par la voie diplomatique.
L’UNAMA réitère son appel à des efforts soutenus en faveur de la désescalade et d’un cessez-le-feu durable, à un accord sur la réouverture des points de passage frontaliers, en particulier pour l’aide humanitaire, et à un dialogue pacifique pour résoudre les différends, notamment sur la présence continue de groupes terroristes sur le sol afghan, telle que rapportée par l’Équipe de surveillance des sanctions.
Nous saluons les efforts en cours des États membres pour réduire les tensions et ouvrir des canaux de dialogue entre le Pakistan et les autorités de facto afghanes.
Engagement international et processus de Doha
Monsieur le Président,
Sur les efforts de l’UNAMA pour guider un processus politique menant à l’état final défini par la résolution 2721 du Conseil de sécurité de 2023, je réaffirme que l’engagement ne signifie pas l’approbation du régime actuel. Il est nécessaire pour la connaissance de la situation, pour faciliter le dialogue et pour mieux soutenir le peuple afghan. Il contribue à la capacité à surveiller, contenir, traiter et atténuer les risques pour la communauté internationale.
À travers l’Afghanistan, à son siège et dans ses huit bureaux de terrain à travers le pays, l’UNAMA et le système des Nations Unies continuent d’opérer en présence active, en dialogue quotidien avec les communautés et le peuple afghan, en soutenant l’aide humanitaire et les besoins essentiels, en surveillant et en rendant compte des développements politiques et en matière de droits humains en temps réel sur le terrain.
L’UNAMA s’engage également en permanence avec les autorités de facto à travers le pays. Si des différences significatives subsistent, les canaux de dialogue sont ouverts et francs.
Le Processus de Doha est le cadre actuel dans lequel se déroule le dialogue sur les questions politiques clés : un cadre multilatéral qui rassemble des acteurs internationaux et régionaux pour un engagement structuré avec les autorités de facto en vue de l’état final affirmé par le Conseil de sécurité, à savoir un Afghanistan en paix avec lui-même et ses voisins, pleinement réintégré dans la communauté internationale et respectant ses obligations internationales au bénéfice du peuple afghan.
Trois ans après la première réunion des envoyés spéciaux pour l’Afghanistan, des progrès ont été accomplis dans une approche globale qui sert le peuple afghan et soutient les objectifs de la communauté internationale. Des efforts supplémentaires sont cependant nécessaires, comme le souligne le rapport du Secrétaire général. Nous appuyons l’appel du Secrétaire général aux participants du Processus de Doha à maintenir leur engagement dans cette approche globale qui soutient la réintégration éventuelle de l’Afghanistan.
Les autorités de facto sont encouragées à établir un mécanisme structuré d’engagement plus poussé avec l’UNAMA sur cette approche. Les États membres, dans leurs interactions avec les autorités de facto, devraient continuer à faire valoir que la réintégration reste possible par des mesures concrètes, équilibrées et coopératives qui renforcent la confiance et visent à résoudre les problèmes sous-jacents qui empêchent la réintégration de l’Afghanistan dans le système international, notamment l’impératif de respecter les obligations internationales.
L’UNAMA demeure investie dans la réalisation de l’état final affirmé par ce Conseil pour l’Afghanistan. Un dialogue permanent et constant est essentiel, ainsi qu’un engagement à la fois de principe et pragmatique, même lorsque les progrès vers l’état final sont progressifs. Avec une patience stratégique, une diplomatie cohérente et coordonnée et un dialogue ouvert, des progrès peuvent être réalisés en plein soutien du peuple afghan.
Je vous remercie.
Fin du briefing.
Afghanistan : la stabilité talibane est une illusion
Ce que révèle le rapport S/2026/431 des Nations Unies
Un rapport qui démonte le discours taliban de la stabilité
Le rapport S/2026/431 du Secrétaire général des Nations Unies, daté du 22 mai 2026, dresse un constat sans ambiguïté : les Talibans contrôlent l’Afghanistan, mais ce contrôle ne produit ni stabilité durable, ni amélioration des conditions de vie, ni retour à un État fonctionnel.
Derrière l’apparence d’un pouvoir consolidé, le pays s’enfonce dans une crise systémique : exclusion des femmes, effondrement humanitaire, pauvreté croissante, tensions régionales, restrictions contre les médias, châtiments corporels, retours massifs de réfugiés et aide internationale gravement sous-financée.
Un document trimestriel sur un pays sous pression
Le document S/2026/431 est le rapport trimestriel présenté par le Secrétaire général des Nations Unies au Conseil de sécurité et à l’Assemblée générale sur la situation en Afghanistan et sur les activités de la Mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan, l’UNAMA.
Il couvre les développements intervenus depuis le précédent rapport du 27 février 2026. Il analyse la situation politique, sécuritaire, économique, humanitaire, ainsi que les violations des droits humains, les tensions régionales, les activités de lutte contre les stupéfiants et les contraintes pesant sur l’action de l’ONU.
Son intérêt principal tient à la contradiction qu’il met en évidence : les Talibans conservent le contrôle administratif et territorial du pays, mais l’Afghanistan se fragilise sur tous les plans.
Un pouvoir consolidé, mais sans horizon
Le rapport confirme que les autorités de facto talibanes maintiennent leur emprise sur le territoire national. Les mouvements armés d’opposition ne représentent pas, selon l’ONU, une menace significative pour leur contrôle global du pays.
Mais cette maîtrise territoriale ne doit pas être confondue avec une stabilisation politique. Le régime taliban continue de gouverner selon une logique centralisée, religieuse et autoritaire, fondée sur l’obéissance au chef suprême, le rôle dominant des religieux et l’application de sa propre interprétation de la charia.
Haibatullah Akhundzada apparaît, dans le rapport, comme le centre idéologique et décisionnel du système. Ses messages publics insistent sur l’unité, l’obéissance, la discipline et la défense de l’« ordre islamique » taliban.
Cette gouvernance ne vise pas seulement à administrer le pays. Elle cherche à remodeler la société afghane, son droit, son langage administratif, ses institutions, ses comportements publics et ses rapports sociaux.
Le ministère de la vertu comme instrument de contrôle social
Le ministère de la Promotion de la vertu et de la Prévention du vice reste l’un des principaux instruments de cette transformation. Il impose une surveillance morale et sociale qui touche particulièrement les femmes, les médias, les minorités religieuses et toute expression publique jugée déviante.
Ce ministère n’est pas un organe secondaire du régime. Il est l’un des bras idéologiques de la domination talibane. Il traduit dans la vie quotidienne l’ordre politique voulu par Kandahar : discipline sociale, effacement des femmes, contrôle des comportements, marginalisation des voix dissidentes et surveillance permanente de l’espace public.
Femmes et filles : l’exclusion comme politique d’État
La section consacrée aux femmes et aux filles est l’une des plus graves du rapport. L’interdiction faite aux filles d’étudier au-delà de la sixième année est entrée dans sa cinquième année au début de la nouvelle année scolaire, en mars 2026.
Cette interdiction ne constitue plus une mesure temporaire. Elle est devenue une structure permanente du régime.
Le rapport montre que les restrictions imposées aux femmes touchent presque tous les aspects de leur vie : éducation, emploi, liberté de mouvement, habillement, présence dans l’espace public, accès aux lieux religieux, accès aux services et participation à la vie sociale.
Dans certaines provinces, le chador ou la burqa sont imposés de façon stricte. Des femmes doivent être accompagnées d’un mahram pour faire des achats, visiter des sanctuaires ou se déplacer entre districts. Pendant le Ramadan, des femmes ont même été empêchées d’accomplir les prières de Tarawih, malgré l’existence d’espaces réservés dans les mosquées.
Ce que décrit le rapport n’est donc pas seulement une discrimination. C’est une organisation complète de l’effacement social des femmes.
Le décret n° 12 : une inquiétante régression juridique
Le rapport accorde une attention particulière au décret n° 12 sur les règles criminelles des tribunaux, analysé par ONU Femmes.
Ce décret formalise une hiérarchie discriminatoire entre hommes et femmes. Il tend à réduire les femmes à leur statut d’épouses plutôt qu’à les reconnaître comme personnes juridiques autonomes.
Il introduit aussi des mécanismes pouvant aggraver les sanctions contre elles et légitimer certaines formes de violence.
La gravité de ce point est majeure : la violence faite aux femmes n’est plus seulement tolérée socialement ou administrativement. Elle risque d’être inscrite dans l’architecture judiciaire du régime.
Cela confirme une évolution centrale : les Talibans ne se contentent pas d’exclure les femmes de l’école et du travail. Ils construisent un ordre juridique dans lequel leur infériorisation devient une norme institutionnelle.
L’ONU elle-même entravée par l’exclusion des femmes
Le rapport rappelle également que les Talibans continuent d’empêcher les employées afghanes de l’ONU d’accéder aux locaux des Nations Unies.
Cette restriction est particulièrement importante. Elle ne vise pas seulement les femmes afghanes en général. Elle touche directement la capacité opérationnelle de l’ONU à travailler dans le pays, à accéder aux populations vulnérables, à recueillir des informations, à fournir de l’aide et à maintenir une présence crédible.
Le Secrétaire général souligne que ces restrictions contreviennent à la Charte des Nations Unies.
Ce point est essentiel politiquement : les Talibans demandent une forme d’engagement international, mais ils imposent en même temps des conditions qui empêchent les organisations internationales de travailler selon leurs propres principes.
Droits humains : la répression continue
Le rapport documente la poursuite des violations contre d’anciens responsables de la République afghane et d’anciens membres des forces de défense et de sécurité.
Entre le 26 janvier et le 31 mars 2026, l’UNAMA a recensé au moins 5 meurtres, 20 arrestations et détentions arbitraires, ainsi que 8 cas de torture ou de mauvais traitements visant ces anciens responsables ou militaires.
Le rapport mentionne également 228 cas de châtiments corporels imposés par les autorités de facto. Ces peines ont visé 29 femmes, 196 hommes et 3 garçons, pour des accusations telles que l’adultère, la fuite du domicile, l’homosexualité, la consommation d’alcool ou les jeux d’argent.
Ces chiffres rappellent que la violence talibane ne se limite pas à la répression politique. Elle s’exerce aussi dans les tribunaux, les prisons, les places publiques et les dispositifs de contrôle moral.
Médias et espace civique : le silence organisé
Les médias continuent de subir de fortes pressions.
Le rapport signale la révocation de licences d’organisations de soutien aux médias, la suspension de Rah-e-Farda TV et radio, ainsi que celle de Khushal Radio dans la province de Ghazni.
Dans ce dernier cas, la suspension aurait été liée à une conversation entre une auditrice et un animateur masculin. Ce détail est révélateur : la censure talibane ne porte pas seulement sur les contenus politiques. Elle s’étend aux interactions sociales, aux voix féminines, aux normes de comportement et à la représentation même de la société.
Le résultat est un rétrécissement continu de l’espace civique.
La liberté d’expression devient conditionnelle, fragile, surveillée. Les journalistes, les radios locales, les organisations civiles et les femmes activistes évoluent dans un environnement où toute parole peut être sanctionnée.
Minorités religieuses et fêtes interdites
Le rapport mentionne également des restrictions imposées aux pratiques religieuses non conformes à la norme promue par les Talibans.
Le ministère de la Promotion de la vertu et de la Prévention du vice a empêché la célébration de Nowruz, le Nouvel An persan.
Dans plusieurs provinces, des membres de la communauté chiite ont été empêchés de célébrer l’Aïd selon leur propre calendrier religieux. Ceux qui ne respectaient pas cette instruction auraient fait l’objet de réprimandes verbales, de détentions arbitraires ou de mauvais traitements.
Ce passage montre que la domination talibane n’est pas seulement politique ou sociale. Elle est aussi confessionnelle. Elle impose une lecture religieuse unique et marginalise les pratiques différentes, y compris au sein de l’islam afghan.
Sécurité : la frontière pakistanaise comme nouvelle ligne de fracture
Sur le plan sécuritaire, le rapport souligne une forte augmentation des incidents.
Entre le 1er février et le 30 avril 2026, les Nations Unies ont enregistré 3 687 incidents liés à la sûreté et à la sécurité, soit une hausse de 57,7 % par rapport à la même période l’année précédente.
Les groupes armés d’opposition, dont le Front pour la liberté de l’Afghanistan, le Front national de résistance, le Front national de mobilisation et Afghanistan Green Trend, ont revendiqué 18 incidents entre le 1er février et le 13 avril. L’ONU indique que 16 d’entre eux ont pu être vérifiés.
Cependant, l’événement sécuritaire majeur du trimestre reste l’escalade entre l’Afghanistan et le Pakistan.
Les hostilités transfrontalières ont repris avec intensité à la fin février. Frappes aériennes, drones, tirs d’artillerie et affrontements au sol ont touché plusieurs provinces afghanes, ainsi que des zones urbaines sensibles.
Afghanistan-Pakistan : des civils au cœur de la violence
Le rapport attribue aux hostilités entre l’Afghanistan et le Pakistan un bilan particulièrement lourd : 764 victimes civiles entre le 26 janvier et le 31 mars 2026, dont 372 morts et 392 blessés.
La frappe du 16 mars sur l’hôpital de réhabilitation pour toxicomanes Omid, à Kaboul, constitue l’un des épisodes les plus graves. Elle aurait tué au moins 269 personnes et blessé 122 autres, principalement des patients.
Le 27 avril, des tirs transfrontaliers dans la province de Kunar ont causé au moins 88 victimes civiles, dont des étudiants et des professeurs de l’université Sayed Jamaluddin Afghani.
Ces éléments montrent que la crise afghane n’est pas seulement intérieure. Elle est aussi régionale. La frontière avec le Pakistan redevient une zone de militarisation, de déplacement et de vulnérabilité civile.
Économie : une stabilisation qui ne nourrit personne
Le rapport reconnaît certains signes de stabilisation macroéconomique : stabilité relative du taux de change, amélioration de la collecte des recettes internes, déficit budgétaire contenu.
Mais cette stabilisation reste largement abstraite pour la population.
Dans la réalité quotidienne, les Afghans s’appauvrissent. L’économie est frappée par la baisse de l’aide internationale, les retours massifs de réfugiés, les perturbations commerciales, la fermeture prolongée de la frontière avec le Pakistan, les effets du conflit au Moyen-Orient et les chocs climatiques.
Depuis la fermeture de la frontière Afghanistan-Pakistan en octobre 2025, les volumes commerciaux passant par le corridor pakistanais ont chuté de plus de 90 %. Les routes alternatives par l’Iran et l’Asie centrale coûtent plus cher. Les coûts de transport ont augmenté de 30 %. L’inflation est passée de 6,4 % en février à 7,6 % en mars 2026.
Autrement dit, la « stabilité » revendiquée par les Talibans ne se traduit ni par une hausse du niveau de vie, ni par une relance productive, ni par une amélioration des services.
Retours massifs : une bombe sociale
Le rapport insiste sur l’impact des retours massifs d’Afghans depuis les pays voisins.
Entre le 1er janvier et le 30 avril 2026, environ 548 603 Afghans sont revenus d’Iran et du Pakistan. Ces retours s’ajoutent aux quelque 2,9 millions de retours enregistrés en 2025.
Ce mouvement exerce une pression énorme sur les villes, les marchés du travail, les loyers, les services de base, les systèmes de santé et les communautés d’accueil.
De nombreux rapatriés arrivent avec peu de ressources, peu de perspectives d’emploi et des besoins immédiats en logement, soins, documents et moyens de subsistance.
Le rapport rappelle ici un principe fondamental : les États doivent respecter leurs obligations internationales, notamment le principe de non-refoulement. Les retours doivent être volontaires, sûrs, dignes et accompagnés d’un soutien durable à la réintégration.
Crise humanitaire : près d’un Afghan sur deux a besoin d’aide
La situation humanitaire reste alarmante.
En 2026, 21,9 millions de personnes, soit environ 45 % de la population afghane, ont besoin d’une aide humanitaire.
Les besoins prioritaires concernent l’alimentation, le traitement de la malnutrition aiguë, les soins de santé essentiels, l’accès à l’eau potable et les services de protection.
Entre janvier et mars, les partenaires humanitaires ont fourni au moins une forme d’assistance à 4,7 millions de personnes. Mais l’ampleur des besoins dépasse très largement les moyens disponibles.
Au 30 avril, le plan humanitaire 2026 pour l’Afghanistan n’était financé qu’à 14 %, avec 240,9 millions de dollars reçus sur 1,7 milliard requis.
Ce sous-financement est l’un des signaux les plus inquiétants du rapport. Il signifie que la crise afghane continue de s’aggraver au moment même où la réponse internationale diminue.
Faim, malnutrition et santé : une crise vitale
Le rapport estime que 17,4 millions de personnes sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë.
La malnutrition atteint un niveau critique : 4,9 millions d’enfants de moins de cinq ans, de femmes enceintes et de femmes allaitantes ont besoin d’un traitement contre la malnutrition aiguë.
La situation sanitaire est elle aussi très préoccupante. Le système de santé est fragilisé par le manque de financement, l’insécurité, la fermeture de structures, les pénuries de médicaments et les restrictions imposées aux femmes.
Les hostilités avec le Pakistan ont perturbé plus de 25 établissements de santé. Les inondations récentes ont affecté 61 structures sanitaires.
L’accès aux services de santé sexuelle et reproductive reste gravement limité, affectant environ 1 200 femmes en âge de procréer chaque jour.
Ce chiffre devrait à lui seul suffire à rappeler que l’exclusion des femmes n’est pas seulement une question de droits abstraits. Elle tue, elle aggrave les risques médicaux, elle prive les femmes de soins et elle affaiblit tout le système de santé.
Climat, sécheresse et inondations : l’autre crise afghane
Après quatre années consécutives de sécheresse, les précipitations sont restées inférieures à la moyenne au premier trimestre 2026.
Dans le même temps, les pluies intenses et les crues soudaines entre fin mars et mi-avril ont touché une grande partie du pays. Des dizaines de milliers de personnes ont été affectées dans 31 des 34 provinces.
Les dégâts concernent les habitations, les routes, les ponts, les terres agricoles et les moyens de subsistance.
L’Afghanistan subit ainsi une double contrainte climatique : manque d’eau chronique, puis épisodes violents d’inondations. Pour une population dont une large part dépend encore de l’agriculture, cette instabilité accélère la pauvreté, les déplacements et les tensions locales autour des ressources.
Drogue : recul de l’opium, montée de la méthamphétamine
Le rapport confirme la forte baisse de la culture du pavot depuis l’interdiction décrétée par les Talibans en 2022.
Mais cette baisse ne règle pas la question de l’économie de la drogue. Elle a privé de nombreux paysans d’une source de revenus sans leur offrir d’alternatives suffisantes.
Surtout, les données de saisie indiquent une évolution vers les drogues synthétiques, en particulier la méthamphétamine. Cette mutation est stratégique : les drogues synthétiques sont moins dépendantes des saisons agricoles, moins visibles que les champs de pavot et plus difficiles à surveiller.
La fin apparente de l’opium peut donc masquer une transformation du marché de la drogue, plutôt qu’un véritable démantèlement de l’économie criminelle.
L’engagement international : entre nécessité et risque de normalisation
Le rapport défend le maintien d’un engagement international avec l’Afghanistan, dans le cadre de la résolution 2721 du Conseil de sécurité.
L’objectif affiché reste celui d’un Afghanistan réintégré dans la communauté internationale, respectant ses obligations internationales et garantissant les droits et le bien-être de l’ensemble de sa population.
Mais cette perspective se heurte à une contradiction majeure.
Les Talibans veulent l’aide, le commerce, les relations régionales, les investissements et une forme de reconnaissance internationale. Mais ils refusent de respecter les conditions politiques et juridiques qui rendraient cette réintégration possible : droits des femmes, éducation, liberté de la presse, protection des minorités, fin des châtiments corporels, garanties contre les groupes terroristes et accès humanitaire non discriminatoire.
C’est toute l’impasse afghane actuelle : il faut parler aux Talibans pour aider la population, mais il ne faut pas transformer ce dialogue en approbation du régime.
Les chiffres clés du rapport
21,9 millions de personnes ont besoin d’aide humanitaire en 2026, soit environ 45 % de la population.
Le plan humanitaire 2026 n’était financé qu’à 14 % au 30 avril.
17,4 millions de personnes sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë.
4,9 millions d’enfants de moins de cinq ans, de femmes enceintes et de femmes allaitantes ont besoin d’un traitement contre la malnutrition aiguë.
548 603 Afghans sont revenus d’Iran et du Pakistan entre le 1er janvier et le 30 avril 2026.
2,9 millions d’Afghans étaient déjà revenus en 2025.
764 victimes civiles ont été causées par les hostilités entre l’Afghanistan et le Pakistan entre le 26 janvier et le 31 mars.
94 000 personnes ont été déplacées depuis février par les combats à la frontière.
228 cas de châtiments corporels ont été documentés par l’UNAMA.
307 incidents d’accès humanitaire ont été signalés entre janvier et fin mars.
3 687 incidents liés à la sûreté et à la sécurité ont été enregistrés entre le 1er février et le 30 avril.
Ce que le rapport dit vraiment
Le rapport S/2026/431 déconstruit l’un des principaux arguments des Talibans : celui de la stabilité.
Oui, le régime contrôle le territoire. Oui, il dispose d’une administration. Oui, il impose ses décisions. Mais ce contrôle ne produit pas un État viable.
Il produit une société verrouillée, appauvrie, surveillée et dépendante de l’aide extérieure.
La paix revendiquée par les Talibans est une paix de façade. Elle remplace une partie de la guerre ouverte par une coercition quotidienne : contre les femmes, contre les médias, contre les anciens fonctionnaires, contre les minorités, contre les pauvres, contre les rapatriés, contre les jeunes privés d’avenir.
Le rapport montre aussi que la crise afghane n’est plus seulement humanitaire. Elle est politique, juridique, sociale, économique, régionale et morale.
Aucune aide internationale ne pourra compenser durablement les effets d’un régime qui exclut la moitié de sa population, interdit l’éducation des filles, bloque le travail des femmes, affaiblit les services publics, réprime les médias et gouverne par la peur.
Aider le peuple afghan sans légitimer son oppression
La leçon centrale du rapport est là : l’Afghanistan ne peut pas être abandonné, mais les Talibans ne doivent pas être normalisés.
La communauté internationale doit maintenir l’aide humanitaire, soutenir les femmes, protéger les réfugiés, défendre le principe de non-refoulement, appuyer les médias indépendants et préserver les canaux de dialogue nécessaires.
Mais elle doit aussi refuser de confondre engagement et reconnaissance.
Car la stabilité talibane est une illusion. Ce que le rapport décrit, c’est un pays tenu par la force, mais miné de l’intérieur par l’exclusion, la pauvreté, la peur et l’effondrement progressif de ses droits fondamentaux.