L’accaparement des terres par les talibans en Afghanistan (2021–2025)

Le ministère taliban de la Justice affirme qu’une commission de récupération des terres a identifié plus de 415 acres de terre dans le district 16 de Kaboul comme propriété de l’État, un tribunal ordonnant la restitution des parcelles.

Dans un communiqué publié mercredi 29 avril, le ministère a déclaré que le processus d’examen, de vérification et de récupération des terres « saisies » est en cours à travers l’Afghanistan. Elle ne précisait pas qui avait occupé le pays ni quelles mesures avaient été prises à leur encontre.

Les talibans affirment avoir jusqu’à présent identifié de vastes zones de terre à Kaboul et dans d’autres provinces comme étant illégalement saisies et renvoyées à la propriété de l’État.

Ce processus se poursuit malgré l’absence de tout organisme indépendant et impartial en Afghanistan pour traiter les plaintes de citoyens qui disent que les talibans ont pris leurs terres de force et l’ont enregistrée sous la propriété de «l’émirat».

L’accaparement des terres par les talibans en Afghanistan (2021–2025)

Depuis leur retour au pouvoir en août 2021, les talibans ont profondément transformé les rapports à la terre en Afghanistan. Ce qui s’apparente en surface à des litiges fonciers ordinaires révèle, à l’examen, une politique systématique d’évictions forcées, d’appropriation de propriétés et de remodelage ethnique du territoire. Ce rapport en dresse l’état par région.

Un contexte structurellement fragilisé

Les conflits fonciers sont endémiques en Afghanistan en raison de l’enregistrement parcellaire des terres, des déplacements massifs de population, d’une urbanisation rapide et de l’absence d’État de droit. Cette fragilité structurelle préexistait au régime taliban, mais celui-ci l’a instrumentalisée. Dès leur retour au pouvoir, les talibans ont créé une Commission de prévention de l’accaparement des terres au sein du ministère de la Justice, officiellement chargée d’enquêter sur les appropriations du gouvernement précédent — mais dont les décisions ont, dans les faits, souvent conduit à l’expulsion de personnes ayant acquis des terres de bonne foi.

Depuis le 15 août 2021, un schéma d’évictions forcées et d’accaparement des terres fondé sur l’appartenance ethnique ou l’association politique a été documenté. Selon un analyste international, l’ethnicité est devenue un facteur déterminant depuis la prise du pouvoir talibane, qui soutient systématiquement les communautés pachtounes dans leurs conflits fonciers avec leurs voisins non-pachtouns.

Le centre du pays : la région la plus touchée

C’est dans le Hazarajat — les provinces centrales de Bamiyan, Daikundi, Maidan Wardak et Ghazni — que la situation est la plus grave. Ces régions à majorité hazara constituent le principal théâtre de l’accaparement des terres.

Dès septembre 2021, près de 2 800 résidents hazaras ont été expulsés de 15 villages dans les provinces de Daikundi et d’Uruzgan, sans préavis ni recours juridique possible. Les expulsions ont également touché les provinces de Kandahar, Helmand et Balkh.

En province de Ghazni, les faits sont particulièrement documentés. Des sources crédibles confirment que les talibans ont saisi des centaines d’acres de terres appartenant à des Hazaras dans le district de Qarabagh pour y construire des townships, faisant fi des documents de propriété présentés par les habitants. La Fondation Saad, affiliée au réseau Haqqani, pilote certains de ces projets de construction, notamment dans le district de Nawa.

À Maidan Wardak et Bamiyan, le conflit oppose sédentaires hazaras et nomades kuchis pachtouns. Les talibans ont mis en place trois commissions de résolution des litiges à Bamiyan, Maidan Wardak et Ghazni, mais les décisions rendues favorisent systématiquement les kuchis, qui formulent désormais des revendications non seulement sur les pâturages, mais sur les terres agricoles et les maisons elles-mêmes.

En juillet 2025, les talibans ont procédé à l’expulsion collective d’un village hazara entier à Bamiyan, après avoir tranché un litige foncier en faveur des kuchis. Human Rights Watch a documenté des cas similaires à Bamiyan, Daikundi et Ghazni.

Le nord du pays : la dimension ethnique et politique

Dans les provinces du nord — Takhar, Kunduz, Balkh, Baghlan, Samangan, Sar-e Pol —, l’accaparement des terres revêt une double dimension : ethnique et politique.

Dans la province de Takhar, des litiges fonciers multiples ont été signalés, impliquant des réfugiés pachtouns revenus du Pakistan, pour la plupart des Kuchis. Dans ce contexte, les talibans ont soumis la population locale — principalement des Ouzbeks et des Tadjiks — à des expulsions forcées. Des cas d’évictions en représailles à un soutien à l’ancien gouvernement ont également été documentés dans plusieurs provinces.

Selon le rapport annuel du Département d’État américain sur la liberté religieuse, les saisies de terres et de maisons se sont poursuivies dans les provinces de Baghlan, Balkh, Kunduz, Badakhshan, Samangan et Sar-e Pul.

Kaboul : l’accaparement urbain

Dans la capitale, l’accaparement des terres prend une forme plus urbaine. Des propriétés appartenant à d’anciens fonctionnaires, à des membres de l’élite républicaine ou à des minorités religieuses ont été saisies ou occupées par des commandants talibans. Les expulsions liées à l’incapacité à payer un loyer, survenues dans un contexte de crise économique post-2021, ont souvent été exécutées en coordination avec les autorités talibanes ou avec le soutien de groupes armés, sans recours juridique.

Sud et ouest : une pression plus diffuse

Dans les provinces du sud (Uruzgan, Kandahar, Helmand) et de l’ouest (Herat), les cas documentés sont moins nombreux mais non absents. Des saisies de terres ont été signalées à Herat, Kandahar et Uruzgan, ciblant là encore des membres de communautés ethniques minoritaires ou des personnes liées à l’ancien gouvernement. Dans le sud, le contrôle politique des terres s’exerce davantage par la mise sous tutelle des structures tribales que par des expulsions directes.

Une politique délibérée ?

Selon certaines sources, ces conflits fonciers sont attribués à une stratégie des talibans visant à asseoir un contrôle politique et militaire sur les zones affectées, plutôt qu’aux seules motivations ethniques d’une « pachthounisation » du pays. Les deux lectures ne s’excluent pas : le régime utilise le levier foncier pour récompenser ses soutiens, affaiblir ses opposants et ancrer territorialement sa domination.

Les organisations de défense des droits des Hazaras appellent à des enquêtes indépendantes, à des sanctions ciblées contre les responsables talibans et à des programmes de protection pour les familles menacées. À ce jour, aucune institution internationale n’a obtenu d’accès permettant une documentation systématique et vérifiée à l’échelle nationale.

Accaparement des terres par les talibans en Afghanistan (2021–2025)

Intensité et caractéristiques par région — Sources : EUAA 2024, ACAPS 2023, HRW, US Dept of State 2023, KabulNow, 8AM Media, Hasht-e Subh

Région Provinces concernées Niveau Ampleur des expulsions Dimension ethnique / politique Faits documentés
Centre — Hazarajat Bamiyan, Daikundi, Maidan Wardak, Ghazni Critique Très élevée Très élevée 2 800 Hazaras expulsés dès sept. 2021 ; centaines d’acres saisis à Qarabagh (réseau Haqqani) ; expulsion collective d’un village entier à Bamiyan (juill. 2025) ; commissions foncières systématiquement favorables aux Kuchis pachtouns
Nord Takhar, Kunduz, Balkh, Baghlan, Samangan, Sar-e Pul Élevé Élevée Élevée Ouzbeks et Tadjiks expulsés au profit de Kuchis pachtouns (Takhar) ; saisies documentées dans 6 provinces ; évictions en représailles à l’association avec l’ancien gouvernement
Kaboul (urbain) Province et ville de Kaboul Modéré Modérée Modérée–élevée Propriétés saisies d’anciens fonctionnaires et membres de l’élite républicaine ; expulsions pour loyers impayés avec appui taliban ; pression sur le quartier hazara de Dasht-e-Barchi
Sud Uruzgan, Kandahar, Helmand Modéré Modérée Modérée Expulsions hazaras documentées dès sept. 2021 en Uruzgan ; contrôle foncier exercé via les structures tribales ; saisies à Kandahar liées à l’association avec l’ancien régime
Ouest Herat, Badghis, Farah Faible Faible Faible Cas signalés à Herat, principalement liés à l’association politique ; pression diffuse ; accès restreint pour les observateurs

Note : Les barres d’intensité reflètent l’ampleur relative basée sur les données documentées disponibles, et non des chiffres absolus. La sous-documentation reste un obstacle majeur dans toutes les régions.

Conclusion

L’accaparement des terres par les talibans n’est pas un phénomène uniforme : il varie en intensité, en méthode et en cible selon les régions. Le Hazarajat demeure de loin la zone la plus touchée, avec une logique combinant pression nomade instrumentalisée, commissions foncières biaisées et construction de townships sur des terres confisquées. Dans le nord, la dimension politique et ethnique se conjugue à un accès plus limité des observateurs. À Kaboul et dans le sud, la coercition est davantage individualisée ou exercée via des réseaux de pouvoir locaux. La sous-documentation reste un obstacle majeur : l’absence de liberté de la presse et l’interdiction faite aux ONG de travailler librement laissent une large partie des faits dans l’ombre.

Les déplacements forcés : la dissolution physique des clans

Les expulsions documentées dans le rapport sur l’accaparement des terres ont une dimension supplémentaire qui dépasse la seule question foncière : elles brisent les clans en tant qu’unités résidentielles. Lorsqu’un village hazara est expulsé de Bamiyan, c’est l’ensemble du tissu relationnel — anciens, familles alliées, réseaux d’entraide, mémoire collective — qui est dispersé. Les expulsions liées à l’incapacité à payer un loyer, survenues dans un contexte de crise économique post-2021, ont souvent été exécutées en coordination avec les autorités talibanes ou avec le soutien de groupes armés, sans recours juridique. Privées de leur jirga, privées de leurs khans, privées de leur territoire et de leurs documents de propriété, les communautés déplacées perdent simultanément tous les mécanismes qui leur permettaient de se reconstruire. ACAPS

À cela s’ajoute l’afflux de retournés contraints, notamment depuis le Pakistan et l’Iran. L’année 2024 a vu une forte hausse des retours transfrontaliers forcés depuis le Pakistan, tandis que l’Iran a dramatiquement accéléré les expulsions en 2025, poussant potentiellement jusqu’à 30 000 retours forcés par jour. Ces familles qui rentrent sont souvent coupées de leurs réseaux d’origine, sans terres, sans ressources et sans les structures claniques qui auraient autrefois organisé leur réintégration. BOLAQ

Références documentaires

Sources — Destruction des cercles familiaux et claniques en Afghanistan

Institutions internationales & rapports d’asile

EUAA — Agence de l’Union européenne pour l’asile

Country Guidance: Afghanistan — ch. 3.18.2 Land disputes & 3.14.1 Overview

Mai 2024 · euaa.europa.eu

EASO — Bureau européen d’appui en matière d’asile

Rapport COI Afghanistan — Individus ciblés par des acteurs armés ; Recrutement par des groupes armés

2016–2017 · euaa.europa.eu (PDF)

ACAPS

Continued Risk of Forced Eviction due to Complex Land Rights and Tenure Insecurity in Afghanistan

Thematic Report · 27 février 2023 · acaps.org (PDF)

US Department of State

2023 Report on International Religious Freedom: Afghanistan

Juin 2024 · state.gov

Organisations de défense des droits

Human Rights Watch

World Report 2024 — Afghanistan ; World Report 2025 — Afghanistan

2024–2025 · hrw.org

Genocide Watch

Statement on Forcible Displacement and Land Confiscation of Hazaras by the Taliban

Octobre 2023 · genocidewatch.com

Hazara Council of Great Britain (HCGB)

The Hazara People’s Struggle for Survival and Dignity under Taliban-Controlled Afghanistan

Septembre 2025 · appghazara.org

Études académiques & think tanks

Kobra Moradi — Raoul Wallenberg Institute / Lund University

Throwing Dust in Our Eyes — Nomadic-Sedentary Land Conflict in Hazarajat under the Taliban

Mai 2025 · rwi.lu.se (PDF)

Bertelsmann Stiftung — BTI Project

BTI 2026 Afghanistan Country Report

2025 · bti-project.org

Combating Terrorism Center at West Point (CTC)

Taliban Rule at 2.5 Years

Janvier 2024 · ctc.westpoint.edu

Frontiers in Political Science

Power Hedging and Faith Fetters: The Factors of Tribe and Religion in Afghanistan’s State Building

Juillet 2022 · frontiersin.org

Hamid Hussain / IJSSHMR

Tribal Leadership in Southeast Afghanistan — Khan-ship and Traditional Authority

2023 · ijsshmr.com (PDF)

Antonio Giustozzi (cité dans Fair Observer)

Empires of Mud — Understanding War in Afghanistan: Politics, Culture and Social History

Columbia University Press · fairobserver.com

Médias & presse afghane spécialisée

KabulNow

Taliban Evicts Entire Hazara Village in Bamiyan After Ruling in Favor of Nomadic Kuchis

Juillet 2025 · kabulnow.com

Hasht-e Subh / 8AM Media

Taliban’s Suspicious Housing Developments Unfold in Ghazni

Novembre 2023 · 8am.media

8AM Media

Afghanistan Faces a Crisis of Brain Drain

Décembre 2024 · 8am.media

BOLAQ

Year Four Under the Taliban: What It Has Meant for Afghanistan’s Hazaras

Septembre 2025 · bolaq.org