Elle avait neuf ans. Des yeux sombres, des joues rondes, et un rire qu’on lui volait.

En novembre 2021, le monde a retenu son souffle en découvrant le visage de Parwana Malik sur CNN. Neuf ans. Vendue par sa famille pour 2 000 dollars à un inconnu de 55 ans — non par cruauté, mais par désespoir absolu. Pour acheter de la nourriture. Pour survivre. Le reportage a fait le tour de la planète, provoquant une onde de choc d’indignation et de douleur. Parwana, elle, a eu de la chance : elle a été sauvée.

Mais derrière Parwana, il y a des milliers d’autres fillettes dont personne ne connaît le nom, dont aucune caméra n’a capturé le regard. Des enfants de quatre ans, de six ans, de dix ans, promises à des vieillards, échangées contre des dettes, vendues comme on vend un bien. En Afghanistan, sous l’émirat taliban, cette réalité n’est pas une exception — c’est un système.

Depuis le retour des talibans au pouvoir en août 2021, la pauvreté s’est effondrée sur le pays comme une seconde catastrophe, après la première. L’aide internationale s’est tarie. Les femmes ont été chassées du travail, les filles bannies des écoles. Et dans ce vide économique et institutionnel, le corps des fillettes est devenu une monnaie d’échange. Un actif. Une solution de dernier recours pour des familles acculées à l’impossible.

Ce qui se passe en Afghanistan n’est pas une tradition. C’est un crime. Et le silence du monde en est le complice.

Un marché organisé sur la misère

L’histoire de Parwana n’est pas une anomalie. C’est un symptôme.

Depuis le retour des talibans au pouvoir en août 2021, le mariage forcé et précoce des fillettes a connu une explosion sans précédent. L’âge minimum légal du mariage, qui était fixé à 16 ans sous le gouvernement précédent, a tout simplement disparu. Les talibans ont publié un décret encadrant non pas l’âge, mais le prix : une jeune fille peut être vendue pour l’équivalent d’environ 5 000 dollars canadiens au maximum. Un tarif. Comme pour du bétail. Radio-Canada

Selon un rapport de l’UNICEF datant de 2018, déjà 28 % des femmes afghanes âgées de 18 à 49 ans avaient été mariées avant leurs 18 ans. Depuis la prise de pouvoir talibane, ce chiffre ne fait qu’augmenter — dans un silence quasi général. Radio-Canada

Des organisations de protection de l’enfance ont reçu des témoignages crédibles de familles proposant des fillettes âgées de seulement 20 jours à de futurs mariages, en échange d’une dot. Vingt jours. Le temps de leur donner un prénom. Parfois même pas. UNICEF France

La pauvreté comme arme

Ce qui se joue ici n’est pas culturel. C’est économique — et délibérément entretenu.

Des pères anciens policiers de l’armée nationale afghane, privés de revenus du jour au lendemain après l’effondrement du gouvernement, se retrouvent à promettre leurs filles en mariage pour rembourser des dettes. Zulmaï, l’un d’eux, a offert sa cadette Habiba, sept ans, au fils de ses créanciers. Il savait. Elle savait. Elle s’accrochait à sa chemise Radio-Canada

Ampleur du phénomène : des chiffres alarmants

Il n’existe pas de recensement exhaustif et centralisé — les mariages sont rarement enregistrés, les familles se taisent, et l’accès des journalistes et des ONG au terrain s’est drastiquement réduit depuis 2021. Mais les données partielles disponibles dessinent un tableau accablant.

Selon l’UNICEF, jusqu’à 57 % des filles afghanes sont mariées avant leurs 19 ans, les âges les plus courants étant 15 et 16 ans. Selon le rapport d’octobre 2023 du SIGAR (inspecteur général spécial américain pour la reconstruction de l’Afghanistan), 35 % des filles de moins de 18 ans ont été contraintes au mariage depuis 2021 ; pour celles de moins de 15 ans, la proportion atteint 17 %.

La vente pure et simple — distincte du mariage arrangé traditionnel — s’est elle aussi accélérée avec l’effondrement économique. Dans le seul camp de déplacés de Shahrak-e-Sabz, province de Herat, des chercheurs ont recensé 118 fillettes vendues comme épouses enfants, et 116 familles supplémentaires avec des filles en attente d’acheteurs — soit 40 % des familles interrogées. Le prix constaté tourne autour de 2 000 dollars, l’équivalent d’une année de dépenses pour une famille pauvre de Herat. Les ventes de petites filles pour les marier à des hommes bien plus âgés ont été multipliées par trois depuis l’arrivée des talibans, en raison du seuil de pauvreté extrême.

Les ressorts sont multiples : rembourser des dettes, financer des soins médicaux, simplement manger. Dans les camps de déplacés de Badghis, des journalistes de l’AFP ont rencontré une quinzaine de familles contraintes de vendre de jeunes filles pour des sommes allant de 550 à près de 4 000 dollars. Un homme, Mohammad Assan, montrait des photos de ses filles Siana, neuf ans, et Edi Gul, six ans, parties chez de jeunes maris loin de la ville : « Nous ne les avons jamais revues. Nous ne voulions pas faire ça, mais nous devions nourrir nos autres enfants. » Une mère expliquait vouloir vendre sa fille de dix ans à un homme sourd : « Nous sommes obligés de la sacrifier pour pouvoir emmener notre fils consulter un médecin à Kaboul ou au Pakistan. »

L’attitude des talibans : une double hypocrisie

Le régime taliban entretient une contradiction flagrante entre les textes et les actes.

Les talibans ont approuvé et pratiqué les mariages forcés, bien qu’ils aient pris un décret les interdisant. Ils ont même publié un décret fixant le montant maximal qu’on peut verser pour une jeune fille — un peu plus de l’équivalent de 5 000 dollars canadiens — sans pour autant interdire la pratique.

Des inquiétudes persistent sur le fait que les talibans ne semblent pas vouloir éradiquer le mariage des enfants. De nombreux combattants talibans ont eux-mêmes pris des épouses enfants. Des rapports font état de filles contraintes de se marier avec des membres des talibans.

Les talibans ont par ailleurs entièrement démantelé le cadre institutionnel permettant d’obtenir de l’aide, y compris les tribunaux et les entités chargées des poursuites. Les femmes qui tentent de fuir un mariage forcé risquent d’être arrêtées pour « zina » — c’est-à-dire une relation hors mariage — crime moral puni de châtiments corporels.

Amnesty International qualifie la situation de « persécution fondée sur le genre, généralisée et systématique, pouvant constituer un crime contre l’humanité. »

Les ONG : que peuvent-elles faire ?

La situation est ici particulièrement dramatique, car les talibans ont méthodiquement sapé la capacité d’intervention des organisations humanitaires.

Les talibans ont interdit aux femmes d’accéder à l’éducation après 12 ans, de travailler dans un organisme des Nations unies, une ONG ou une institution étatique. Le décret de décembre 2022 interdisant aux femmes de travailler pour des ONG nationales et internationales, dont l’ONU et l’UNICEF, constitue une restriction sans précédent dans l’histoire de ces organisations. Cette interdiction est catastrophique car les femmes afghanes ne peuvent souvent être approchées que par d’autres femmes.

Aucune grande ONG ne peut « racheter » des fillettes pour les rendre à leur famille — ce serait juridiquement et logistiquement impossible, et contraire aux principes humanitaires. Ce qui existe en revanche :

Too Young to Wed travaille sur le terrain afghan pour documenter les cas, sensibiliser les communautés et, là où c’est possible, soutenir des alternatives économiques pour les familles. Sa directrice Stephanie Sinclair résume la situation : « En Afghanistan, tout contribue à favoriser le mariage des enfants. Vous avez un gouvernement patriarcal, la guerre, la pauvreté, la sécheresse, des filles qui ne peuvent plus aller à l’école. »

Girls Not Brides coordonne un réseau mondial de plaidoyer. L’UNICEF et l’UNFPA maintiennent des programmes de terrain, mais dans des conditions extrêmement contraintes. L’UNFPA a contribué à l’ouverture de 27 centres de protection familiale dans 22 provinces, offrant soutien psychosocial, aide juridique et orientation médicale aux survivantes de violences — ces centres ont aidé 90 000 femmes depuis leur ouverture en 2013.

ONU Femmes maintient une présence, mais 13,8 millions de femmes et de filles ont besoin d’une assistance humanitaire pour survivre en Afghanistan, et les talibans limitent l’acheminement de l’aide, ayant réduit les dépenses consacrées aux services sociaux de 81 % en 2022.

Des récits de femmes devenues grandes

Quelques témoignages existent, recueillis à grand risque par des journalistes et des chercheurs, souvent sous pseudonyme.

Mahgul se souvient d’avoir été fiancée à 7 ans : « Ma mère m’a aidée à enfiler une robe rose toute neuve. Certains m’ont appelée ‘petite femme’. Je ne comprenais pas. J’ai regardé ma mère, et elle m’a dit que j’allais être fiancée. Toutes les décisions ont été prises par mon père. » Son mariage a eu lieu sept ans plus tard. « Au matin de mon 14e anniversaire, j’étais mariée. »

Amina Mansoory, mariée à 14 ans, mère à 15 ans, a réussi à devenir sage-femme grâce au soutien d’un père exceptionnel qui avait insisté auprès de la belle-famille pour qu’elle continue l’école : « Les anciens de mon village se sont opposés à ma décision d’aller à l’école, surtout lorsque je me suis mariée. Mais mon père m’a dit de leur montrer que l’éducation était nécessaire. » Son histoire est rare — et elle date d’avant le retour des talibans.

Khatema, vendue à 500 000 afghanis à un homme âgé, a déclaré à Zan Times : « Je voulais les supplier de ne pas me marier à cet homme, mais mon père a dit : ‘Même si tu meurs, cet homme sera toujours ton mari.’ Si je ne trouve pas une issue à ce mariage forcé, je me tuerai peut-être un jour. »

Le livre « Qui entendra nos cris ? » de Mursal Sayas (Éditions de l’Observatoire) recueille dix témoignages de femmes rencontrées dans des maisons-refuges et des hôpitaux psychiatriques afghans — Sonbol, mariée à 11 ans ; Saman, offerte pour conclure un arrangement financier ; Reyhan, abusée par son propre père. Ces récits, qui exposent des cruautés commises au nom de la tradition, témoignent d’une résistance intérieure puissante.

Ce phénomène est l’aboutissement de trois crises simultanées : une catastrophe économique (la chute de l’aide internationale a effacé 40 % du PIB afghan), un système d’oppression institutionnalisé par les talibans, et des pratiques culturelles préexistantes que rien ne vient plus freiner. Les ONG internationales font ce qu’elles peuvent dans un espace d’action qui se rétrécit chaque année. Le rachat de fillettes n’est pas un mécanisme opérationnel — et risquerait d’ailleurs de créer un marché incitatif. Ce que réclament les défenseurs des droits, c’est une pression diplomatique internationale soutenue et un soutien massif aux organisations afghanes clandestines qui, depuis l’intérieur, continuent de résister.

Rapport — Fillettes vendues en Afghanistan
Sources documentaires
SIGAR — Special Inspector General for Afghanistan Reconstruction
Rapport sur la reconstruction de l’Afghanistan, octobre 2023
Données sur les mariages forcés de mineures depuis 2021 · Washington D.C.
UNICEF — Bureau régional pour l’Asie du Sud (ROSA)
Girls increasingly at risk of child marriage in Afghanistan, novembre 2021
Statistiques globales sur le mariage précoce · Communiqué de presse
unicef.org/rosa
Zan Times
More than one-third of Afghan girls trapped in forced marriages, janvier 2025
Témoignages de filles de 10 à 17 ans, province de Nangarhar et autres · Presse afghane indépendante
zantimes.com
Too Young to Wed / The Washington Post
In the new Afghanistan, sell your daughter or starve, janvier 2024
Enquête sur le camp de Shahrak-e-Sabz, province de Herat (118 fillettes vendues recensées) · Opinion / reportage
washingtonpost.com
AFP / Le Temps
En Afghanistan, le fléau des fillettes vendues en mariage pour éviter la faim
Reportage de terrain dans les camps de déplacés de Badghis et Qala-i-Naw · Agence France-Presse
letemps.ch
France Info
En Afghanistan, le mariage forcé des petites filles pour survivre : « Nous sommes obligés de la sacrifier », août 2022
Témoignages depuis les camps de Qala-I-Now, province de Badghis · Reportage Sonia Ghezali
franceinfo.fr
Radio-Canada
Des fillettes comme monnaie d’échange en Afghanistan
Reportage multimédia, camps de déplacés de Kandahar · Journaliste : Marie-Eve Bédard
ici.radio-canada.ca
Al Jazeera
« I’ll be sacrificed » : The lost and sold daughters of Afghanistan, août 2022
Reportage sur le mariage des filles dans la province de Herat, un an après la prise de Kaboul
aljazeera.com
Amnesty International
Death in Slow Motion: Women and Girls Under Taliban Rule, juillet 2022
Rapport de droits humains documentant mariages forcés, arrestations et torture · Amnesty International
amnesty.org
Amnesty International France
La guerre des talibans contre les femmes, décembre 2025
Analyse de la persécution fondée sur le genre, qualification de crime contre l’humanité
amnesty.fr
ONU Femmes France
Deux ans après en Afghanistan : où en sont les droits des femmes sous les talibans ?, août 2023
Bilan des restrictions systématiques et de la crise humanitaire · UN Women
onufemmes.fr
Humanium
La lutte permanente des filles en Afghanistan sous le régime taliban, novembre 2025
Synthèse actualisée : interdictions, mariages forcés, grossesses précoces · Morgane Schmutz
humanium.org
Girls Not Brides
Afghanistan — Child Marriage Atlas
Profil pays : facteurs culturels, pratiques du baad et du badal, cadre juridique · Réseau mondial de plaidoyer
girlsnotbrides.org
US Department of State
2025 Trafficking in Persons Report : Afghanistan, septembre 2025
Traite des êtres humains, exploitation, conditions de vulnérabilité des femmes et des filles
state.gov
UNFPA Afghanistan
D’épouse enfant à sage-femme, elle sauve la vie des mères en Afghanistan
Portrait d’Amina Mansoory, mariée à 14 ans, mère à 15 ans, devenue sage-femme communautaire · Fonds des Nations Unies pour la population
unfpa.org
UNFPA Afghanistan
En Afghanistan, espoir et nouvelle vie pour une ancienne épouse enfant malgré la crise de la COVID-19
Témoignage de Mahgul, fiancée à 7 ans, mariée à 14 ans, province de Herat · 27 centres de protection familiale UNFPA
unfpa.org
Revue L’autre — Cairn.info
Survivre sous le régime des talibans : témoignages de femmes afghanes (III & IV), 2023–2024
Cliniques, cultures et sociétés — revue transculturelle · Récits de femmes afghanes en exil et sur le terrain
cairn.info
Mursal Sayas & Zaher Divantchegui
Qui entendra nos cris ? Dix témoignages des femmes d’Afghanistan
Éditions de l’Observatoire · Témoignages recueillis à Kaboul dans des maisons-refuges et hôpitaux psychiatriques — Sonbol (mariée à 11 ans), Saman, Reyhan et sept autres femmes