Diaspora afghane en ligne : la nation fragmentée

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Diaspora afghane en ligne : la nation fragmentée
D’après l’étude de Wahid Mehran et Jolanta A. Drzewiecka, publiée dans Social Media + Society, avril-juin 2026
https://journals.sagepub.com/doi/epub/10.1177/20563051261434800

Un angle ignoré par les médias occidentaux

Depuis la reprise du pouvoir par les talibans en août 2021, les restrictions imposées aux femmes ont dominé la couverture médiatique internationale. La persécution des minorités ethniques et les efforts systématiques pour redéfinir l’Afghanistan en termes mono-ethniques ont reçu beaucoup moins d’attention. C’est précisément ce vide que comble l’étude de Wahid Mehran et Jolanta A. Drzewiecka, deux chercheurs de l’Università della Svizzera italiana à Lugano, publiée en 2026 dans la revue Social Media + Society. Leur travail constitue la première analyse scientifique de la diaspora afghane numérique depuis le retour des talibans, un espace d’une intensité politique et émotionnelle rare, jusqu’ici ignoré par la recherche académique.

Contexte : une nation construite sur des fractures

L’Afghanistan moderne est né d’un découpage colonial du XIXe siècle qui a tranché à travers les territoires ethniques existants. La ligne Durand, tracée par les Britanniques en 1893, a divisé le territoire pachtoune, en plaçant la majeure partie en territoire pakistanais. Les accords anglo-russes ont de leur côté séparé les populations ouzbèkes, tadjikes et turkmènes de leurs communautés d’origine au nord. Des siècles de cohabitation ont alternativement produit coopération et conflit entre Tadjiks, Hazaras, Ouzbeks et Pachtounes, chacun ayant subi des phases de marginalisation ou de domination selon les régimes. La guerre civile des années 1990, qui opposa notamment l’Alliance du Nord à dominante tadjike aux talibans à dominante pachtoune, a laissé des cicatrices profondes. Le retour des talibans en 2021, perçu comme une reprise de contrôle pachtoune, a ravivé ces fractures au sein d’une diaspora déjà divisée par l’appartenance ethnique, la classe sociale, les affiliations politiques et les expériences de guerre.

Une méthodologie rigoureuse dans un terrain difficile

Les auteurs ont conduit une netnographie de la plateforme X entre août 2021 et août 2024, en observant d’abord plusieurs réseaux sociaux dont Facebook et WhatsApp. X s’est imposé comme l’espace le plus actif pour des échanges intenses, menés en pachto, en farsi et en anglais. Treize fils de discussion ont été sélectionnés sur la base d’un minimum de 49 réponses chacun, pour un total de plus de 4 500 réponses, 14 500 republications et 51 000 mentions « j’aime », consultés près d’un million de fois. Parmi les 368 réponses retenues pour analyse, les chercheurs ont éliminé les contenus hors sujet, répétitifs ou manifestement automatisés. Les publications et réponses en farsi ou en pachto ont été traduites par le premier auteur, lui-même récemment exilé d’Afghanistan. Une attention particulière a été portée à l’anonymisation des utilisateurs, les chercheurs n’ayant inclus ni initiales, ni identifiants, ni citations directes des posts, afin de protéger des personnes en situation de vulnérabilité face à la répression talibane. L’analyse thématique a été conduite de façon inductive, en plusieurs cycles de codage, avant d’être confirmée sur le logiciel NVivo.

Un espace numérique sous contrainte

Pour comprendre pourquoi X joue ce rôle central, il faut rappeler l’état de la liberté de la presse en Afghanistan. Dans le mois suivant leur retour au pouvoir en 2021, les talibans ont fermé 70 % des médias, interdit les contenus jugés contraires à l’islam ou aux « intérêts nationaux », et emprisonné des journalistes. Au total, 84 % des femmes travaillant dans les médias ont perdu leur emploi. Les présentatrices doivent porter le voile intégral ou couvrir leur visage à l’antenne. Les voix de femmes ont été banies des ondes dans plusieurs provinces. Plus récemment, le régime a interdit la publication d’images de tout être vivant dans certaines provinces. L’Afghanistan occupe désormais la 178e place sur 180 dans l’index mondial de liberté de la presse de Reporters sans frontières. Dans ce contexte, des plateformes comme X, qui permettent une certaine forme d’anonymat, sont devenues des espaces de résistance pour ceux qui restent à l’intérieur du pays, et des tribunes pour ceux qui l’ont quitté.

Le déplacement essentialiste : nier l’appartenance de l’autre

La première dynamique identifiée par les chercheurs est ce qu’ils appellent le « déplacement essentialiste » : chaque groupe cherche à nier la légitimité territoriale des autres en les assignant à des origines géographiques extérieures ou marginales. Cette stratégie discursive transforme X en une carte symbolique où l’on déplace l’adversaire hors des frontières de la nation pour en affirmer sa propre centralité.

Les Hazaras sont ainsi renvoyés à leurs supposées origines mongoles, présentés comme « descendants de Gengis Khan », traités de « migrants moghols » et sommés de « retourner en Mongolie ». Les auteurs rappellent que les origines des Hazaras font l’objet de débats scientifiques sérieux, et que leur présence dans le territoire afghan remonte à des siècles, indépendamment de toute question d’ascendance. La population hazara avait déjà été décimée par des campagnes de nettoyage ethnique entre 1888 et 1893 sous le roi Abdul Rahman Khan. Ces discours numériques rejouent donc une violence historique ancienne.

Les Tadjiks sont quant à eux désignés comme « Kolabi », terme qui renvoie à la ville de Koulab au Tadjikistan, pour les présenter comme des immigrés étrangers sans ancrage légitime en Afghanistan. Dans certains fils, leurs femmes arrêtées par les talibans pour port de voile insuffisant sont décrites comme des « prostituées », les présentant comme extérieurs à la culture afghane.

Les Pachtounes, de leur côté, sont renvoyés aux montagnes Sulaiman, à cheval sur la frontière afghano-pakistanaise, territoire qualifié de « barbare » et « inéduqué ». Cette désignation vise à contester le droit des Pachtounes à gouverner un pays dont ils seraient, selon ces voix, des arrivants plus récents que les Tadjiks ou les « Parsis ». Le fait que cette rhétorique s’applique à tous les Pachtounes, y compris ceux qui s’opposent ouvertement aux talibans, affaiblit les alliances potentielles entre groupes ethniques dans la résistance au régime.

La politique des labels : se nommer, c’est revendiquer

La deuxième dynamique touche à la désignation même du pays et de ses habitants. Les mots sont ici des armes politiques. Le terme « Afghan » est contesté comme marqueur d’exclusion, car il a historiquement désigné les Pachtounes spécifiquement avant d’être appliqué à l’ensemble de la population dans la constitution de 1923. Certains membres de la diaspora lui préfèrent le terme « Afghanistanis », jugé plus inclusif, sans que ce choix fasse consensus.

Une partie de la diaspora non-pachtoune, en particulier des Tadjiks, propose de rebaptiser le pays « Khorasan », en référence au royaume historique qui englobait l’Afghanistan actuel, l’est de l’Iran et l’Asie centrale, une région où les Tadjiks se reconnaissent une ancestralité. Ce terme est présenté comme un outil de « réclamation de dignité historique » face à une filiation nationale jugée confisquée. D’autres le rejettent violemment, le parodiant en « Kharistan », qui signifie « pays des ânes » en farsi.

Le terme « Hazaristan » est mobilisé tantôt comme affirmation d’une revendication d’autonomie politique par les Hazaras eux-mêmes, tantôt comme insulte utilisée par d’autres groupes pour dépeindre les Hazaras comme des séparatistes déloyaux. Les auteurs soulignent que cette polarisation autour des labels rend toute discussion sur l’appartenance nationale pratiquement impossible, chaque terme étant piégé par sa charge politique.

La langue comme front de bataille

La troisième dynamique concerne la politique linguistique. Les talibans ont entrepris depuis 2021 de marginaliser progressivement le farsi/dari, langue majoritaire en Afghanistan parlée par une large partie de la population toutes ethnies confondues, y compris de nombreux Pachtounes, Ouzbeks et Aimaqs, au profit du pachto. Cette politique s’inscrit dans la même logique d’homogénéisation ethno-nationale que les autres mesures du régime.

L’une des étincelles les plus représentatives a été allumée par un ancien membre du Parlement afghan en exil, qui a signalé l’absence du farsi sur une banderole multilingue affichée lors d’un événement officiel réunissant le ministère des Transports taliban et l’ambassade de Chine à Kaboul, lors de la reprise des vols entre Kaboul et Ürümqi. Un autre fil a été déclenché par une vidéo montrant un taliban contraindre un commerçant à réécrire son enseigne en pachto. Ces posts ont provoqué des échanges particulièrement violents : le pachto qualifié de « langue primitive de terroristes », le farsi défendu comme « langue immortelle » et riche d’une longue histoire comme lingua franca de la région, ou réduit à une « langue étrangère iranienne » selon les partisans du régime. Dans ce contexte, nier la légitimité d’une langue, c’est nier celle de ses locuteurs.

Les auteurs rappellent que l’Afghanistan compte 41 langues vivantes et que le dari est la lingua franca effective du pays. La tentative de substitution du pachto relève donc d’un projet politique délibéré dont les répercussions traversent toute la diaspora.

La « firestorm » comme forme d’activisme diasporique

L’un des apports théoriques les plus originaux de l’étude est l’articulation entre le concept de « firestorm numérique » et celui de diaspora numérique. Les « firestorms » désignent des éruptions soudaines d’indignation collective sur les réseaux sociaux, caractérisées par des messages chargés émotionnellement et une diffusion rapide. Les études antérieures avaient surtout documenté des pratiques diasporiques organisées et durables. Mehran et Drzewiecka montrent que ces éruptions ponctuelles, loin d’être anecdotiques, font partie intégrante des pratiques de protestation de la diaspora afghane numérique.

La colère et l’indignation y fonctionnent comme des ressources morales : elles permettent à chaque groupe de se positionner en victime légitime, de renforcer la solidarité interne et de contester les récits dominants. Mais ces mêmes affects rendent le débat quasi impossible : les échanges dérivent rapidement vers des insultes ethniques, des stéréotypes et des attaques personnelles. Les commentaires ne se limitent pas à répondre directement au post initial, ils rebrassent un ensemble de griefs historiques qui resurgissent à chaque nouvelle provocation. X devient ainsi moins un espace de délibération qu’un amplificateur de tensions préexistantes.

Fragmentation plutôt qu’unité : ce que révèle le numérique

La conclusion des auteurs est nuancée et mérite d’être lue avec attention. Contrairement à ce que les théories optimistes des diasporas numériques laissaient espérer, l’accès à une plateforme commune n’a pas produit une solidarité afghane transversale. Les divisions ethniques ne se sont pas dissoutes dans l’espace numérique partagé. Elles s’y sont au contraire réactivées et parfois intensifiées, chaque groupe cherchant à établir une version ethniquement pure et historiquement fixe de la nation afghane, excluant les autres.

Ce que les auteurs nomment « encapsulation fragmentée » n’est pas une séparation sur des plateformes différentes ou dans des groupes hermétiques. C’est une encapsulation interactive : les groupes se parlent, s’affrontent, se répondent, mais sans parvenir à construire un récit commun. La distance physique de l’exil, loin d’apaiser les tensions, semble les nourrir d’une nostalgie et d’une revendication identitaire décuplées. Seuls quelques contributeurs isolés ont appelé à l’unité entre groupes ethniques face aux talibans.

Les auteurs soulignent que ces dynamiques ne sont pas sans conséquences politiques concrètes : en amalgamant Pachtounes et talibans, par exemple, certains discours effacent les atrocités commises par le régime contre des Pachtounes eux-mêmes, et rendent plus difficile la constitution d’une résistance interethnique.

Ce que cette étude apporte à la compréhension de la situation afghane

L’étude de Mehran et Drzewiecka est précieuse à plusieurs titres pour quiconque suit la situation afghane de près. Elle documente avec rigueur un espace politique rarement analysé, celui des débats internes à la diaspora, qui préfigure souvent les tensions qui traverseront toute future reconstruction politique du pays. Elle montre que le projet taliban de redéfinition mono-ethnique de l’Afghanistan ne se joue pas seulement dans les rues de Kaboul ou dans les salles de l’ONU, mais aussi dans les fils de discussion de X, où la diaspora mondiale reconstruit, conteste et parfois réplique les logiques d’exclusion qu’elle dénonce par ailleurs. Elle rappelle enfin que toute perspective de sortie de crise en Afghanistan devra prendre en compte la profondeur de ces fractures identitaires, que ni le départ des talibans ni l’accès au numérique ne suffiront à résoudre.

Wahid Mehran et Jolanta A. Drzewiecka, « Afghanistan’s Digital Diaspora: Conflicted Constructions of Nation and Identity », Social Media + Society, avril-juin 2026. DOI : 10.1177/20563051261434800. Étude conduite sous approbation éthique du Comité d’éthique de l’USI (décision CE-2025-27).

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