
La Lettre d’Afghanistan
De l’or et des fusils
Comment les mines du Badakhshan fracturent l’appareil taliban, dossier documentaire, juin 2026
L’éviction, le 22 juin 2026, du commandant Juma Khan Fateh n’a rien d’un simple remaniement administratif. Elle est le point de bascule d’une crise ouverte depuis le printemps, où la mainmise de Kandahar sur les gisements aurifères du nord-est se heurte aux réseaux armés d’un puissant commandant tadjik. Sous le langage feutré des décrets, c’est une ligne de fracture ethnique et économique qui se dessine au coeur du mouvement taliban.
Une ruée vers l’or sous tutelle
Depuis le retour des taliban au pouvoir en août 2021, l’extraction aurifère et le lavage artisanal ont repris presque immédiatement dans les provinces de Takhar et du Badakhshan, sous le contrôle des autorités locales et de commandants influents. Le Badakhshan abrite certains des gisements les plus précieux d’Afghanistan, et le secteur minier est devenu l’une des principales sources de revenus du mouvement. Districts de Shahr-e Buzurg, Shekay, Nusay, Darwaz et Raghistan se sont mués en pôles d’extraction où coexistent machines modernes et méthodes traditionnelles.
Cette manne a vite échappé au contrôle central. Là où les autorités provinciales évoquaient la suspension d’environ deux mille mines illégales, des réseaux locaux taxaient, distribuaient les parcelles et percevaient leur part. Le commerce des permis d’extraction est devenu le nerf de la guerre : selon des sources locales recueillies par Hasht-e Subh, ce trafic d’autorisations permet désormais aux taliban helmandi et kandahari de resserrer leur emprise sur les zones minières, ne laissant rien aux habitants qui travaillaient autrefois aux côtés des taliban locaux.
L’homme de Darwaz
Au centre du litige se tient Juma Khan Fateh, l’un des commandants taliban les plus influents du nord-est. Entré dans le mouvement il y a plus d’une décennie, il avait joué un rôle clé dans la prise de zones stratégiques du Badakhshan avant la chute de la République, consolidant son contrôle sur d’importants stocks d’armes abandonnés par les forces gouvernementales. Administrateur du district de Nusay, chargé fin 2024 de la campagne anti-pavot, il fut ensuite nommé gouverneur adjoint de Zabul. Mais ce transfert ne l’a pas délogé de son fief : il a conservé une autorité considérable dans les districts de Darwaz, où on le surnomme le « commandant général de Darwaz », titre informel reflétant son ascendant réel.
Plusieurs enquêtes de presse afghane décrivent un système prédateur. Des habitants de Nusay rapportent que Fateh a ordonné l’évacuation forcée de l’ancien bazar pour y creuser, saisi des pâturages et perçu de l’argent pour chaque autorisation minière, exploitant les sites en coopération avec des mineurs chinois. Ses frères, Abdul Fattah et Mohammad Musa Shahryar, auraient pris de force des ateliers à la mine de Qatqati pour les redistribuer à leurs hommes, blessant plusieurs résidents lors d’affrontements. Lors d’un rassemblement, Fateh a affirmé commander environ dix mille hommes armés dans la province.
L’épreuve de force
Le printemps 2026 a fait basculer la tension dans le registre militaire. Après la suspension des mines, qui frappait aussi les sites contrôlés par les commandants locaux, la direction a déployé une unité spéciale depuis Kandahar, qui a détruit tunnels et équipements d’extraction, des vidéos montrant en ligne la démolition d’installations. Le gouverneur pachtoune du Badakhshan, Ismail Ghaznawi, a dirigé personnellement l’opération dans le Darwaz. Les services de renseignement ont arrêté Musa Kaka, commandant proche de Fateh, et une quinzaine de personnes liées aux réseaux miniers, dont des proches d’autres commandants tadjiks. Le 19 mai, Fateh rassemblait plus de cent cinquante combattants armés et environ cinq cents étudiants et habitants à la madrassa « Al-Fatah », les exhortant à manifester contre l’arrêt de l’extraction.
La direction a multiplié les émissaires. Le chef d’état-major Fasihuddin Fitrat s’est rendu en hélicoptère à Nusay, accompagné plus tard du gouverneur du Helmand, Amanuddin, dépêché à Faizabad. Le ministre de la Défense Mullah Yaqoob serait lui aussi venu au Badakhshan avec plus de quarante véhicules militaires, officiellement pour évaluer la situation sécuritaire aux frontières du Wakhan et de l’Ishkashim, en réalité, selon des sources, pour jauger l’état de préparation en cas de confrontation. Toutes les négociations ont échoué. Fateh aurait averti que, sauf libération de ses alliés détenus et reprise des opérations, ses forces repousseraient les taliban par la force, brandissant la menace d’un « soulèvement populaire ».
La rupture du 22 juin
Le 22 juin, le porte-parole Zabihullah Mujahid a annoncé la nomination de Faizullah Tamim, chef de la Direction générale des normes et de la qualité, au poste de gouverneur adjoint de Zabul, par décret du chef suprême Hibatullah Akhundzada. Aucune raison officielle n’a été donnée au départ de Fateh, démis sans se voir attribuer de nouvelle fonction. Pour son fief, la direction a proposé Ghulamullah, commandant de brigade taliban du Faryab, comme successeur dans le Darwaz. Des sources ont évoqué un ordre d’arrestation visant Fateh lui-même.
Loin de se soumettre, le commandant est retourné à sa base traditionnelle. Fin juin, Afghanistan International faisait état d’une intensification de ses mouvements et d’un renforcement de ses forces dans le Darwaz, multipliant les réunions avec les habitants de Nusay. À deux émissaires venus lui proposer un nouveau poste, Fateh aurait répondu qu’il était chez lui et rejeté tout retour dans la structure du pouvoir. Les chiffres de combattants avancés par les groupes et commandants restent invérifiables par des sources indépendantes, mais la posture, elle, est sans ambiguïté.
Lignes de force
Trois lignes de fracture se superposent dans cette crise. La première oppose la centralisation kandahari à l’autonomie des pouvoirs régionaux : depuis 2021, la direction cherche à reprendre la main sur les centres de pouvoir provinciaux et les ressources stratégiques, ce qui la met en conflit avec des commandants locaux solidement enracinés. La deuxième est ethnique. Plusieurs sources décrivent un remplacement systématique de combattants d’origine tadjike par des éléments pachtounes dans les zones frontalières et minières, et des observateurs lisent l’éviction de Fateh comme une étape d’un effort plus large pour marginaliser les commandants non pachtounes. La troisième est économique et touche les habitants, pris en étau entre l’extorsion des réseaux locaux et la confiscation des permis au profit des taliban du Sud.
Pour saisir l’enjeu, il faut nommer la figure qui plane sur l’économie souterraine du régime : Haji Bashir Noorzai. Libéré en septembre 2022 après dix-sept ans passés dans une prison fédérale américaine, échangé contre l’otage américain Mark Frerichs, ce trafiquant que les agences occidentales ont surnommé le « Pablo Escobar » du trafic d’héroïne en Asie a été accueilli en héros à Kaboul. Bailleur de fonds et protecteur historique du mouvement, il en est, selon plusieurs analystes, l’un des pères fondateurs : c’est son argent issu de l’opium qui, dans les années 1990, a armé et motorisé les premiers taliban en échange de leur protection sur ses laboratoires et ses routes. De retour au pays, il aurait étendu son empire de l’héroïne et des méthamphétamines vers le contrôle des ressources minières, se posant en gardien d’accès aux gisements stratégiques, dont l’or et les terres rares convoités par les puissances étrangères. Cheville ouvrière des grands trafics du régime, il incarne la continuité entre la drogue, les armes et désormais les mines.
Reste l’angle proposé par certains analystes, dont le journaliste Ajmal Sohail, qui voit derrière l’affrontement Akhundzada-Fateh un duel pour l’or entre Fateh et ce même Noorzai. Cette lecture n’est pas confirmée par les médias d’exil, qui décrivent plutôt un conflit centre contre périphérie : elle est à manier avec prudence. Le véritable test des semaines à venir tient en une question : Kandahar parviendra-t-il à imposer son successeur dans le Darwaz sans déclencher l’affrontement armé que Fateh agite comme une menace, et qui ferait basculer une rivalité de ressources en conflit ouvert au sein même des rangs taliban ?