Cinq ans de silence : le problème n’est pas de parler, mais d’être entendues

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Par Farzana Mohammadi



Présidente de l’Association Vatandar

Les femmes afghanes et la politique de l’écoute : qui a le droit d’être entendu ?



Près de cinq ans se sont écoulés depuis le retour des talibans au pouvoir en Afghanistan. En l’espace de quelques années, la privation des droits fondamentaux des femmes est devenue une réalité quotidienne. Les filles sont exclues de l’enseignement secondaire et universitaire, de nombreuses femmes ont été évincées du marché du travail et leur présence dans l’espace public est soumise à des restrictions toujours plus sévères.

Loin de constituer une série de mesures isolées, ces politiques participent à un projet plus large de réorganisation sociale dans lequel la femme est réduite à des rôles prédéfinis : « bonne fille », « bonne épouse », « bonne mère ». Dans cette vision du monde, l’identité féminine ne se construit plus autour de l’autonomie, de la citoyenneté ou de la liberté individuelle, mais autour de l’obéissance et de l’effacement social.

Pourtant, une question demeure : le monde n’a-t-il pas suffisamment parlé des femmes afghanes au cours de ces cinq dernières années ? Pourquoi, malgré les rapports, les conférences, les déclarations diplomatiques et les campagnes internationales, leur situation continue-t-elle de se détériorer ?

La réponse se trouve peut-être dans une autre question : les femmes afghanes ont-elles réellement été entendues ?



Cette interrogation renvoie directement à la réflexion de la philosophe postcoloniale Gayatri Chakravorty Spivak dans son célèbre essai Can the Subaltern Speak? (1988). Spivak ne s’interroge pas seulement sur la capacité des groupes marginalisés à prendre la parole ; elle analyse surtout les mécanismes qui empêchent leur voix d’être reconnue dans les structures de pouvoir dominantes. Selon elle, les subalternes – et particulièrement les femmes – sont souvent parlés par d’autres : chercheurs, institutions, médias, organisations internationales ou responsables politiques. Ils deviennent des objets de discours davantage que les sujets de leur propre récit.

La situation des femmes afghanes illustre tragiquement cette réalité. Depuis 2021, elles sont devenues l’objet d’innombrables débats politiques, études académiques, conférences internationales et campagnes de sensibilisation. Pourtant, leur expérience vécue continue d’être filtrée, traduite et interprétée par des acteurs extérieurs qui parlent en leur nom.

Le paradoxe est frappant : jamais les femmes afghanes n’ont été autant évoquées dans les espaces internationaux, et pourtant leur voix directe demeure largement absente des lieux où se prennent les décisions qui les concernent.

Cette absence est d’autant plus problématique qu’elle contribue à produire une image réductrice de la femme afghane : celle d’une victime silencieuse, passive et sans capacité d’action. Or cette représentation occulte une réalité beaucoup plus complexe.

Depuis le retour des talibans, les femmes afghanes ont développé de multiples formes de résistance. Elles ont organisé des réseaux clandestins d’éducation pour les filles, mené des manifestations malgré la répression, créé des médias indépendants, documenté les violations des droits humains, produit des œuvres artistiques et maintenu des espaces de solidarité dans des conditions extrêmement difficiles.

Cependant, ces formes de résistance restent souvent invisibles aux yeux de la communauté internationale. La parole des femmes afghanes semble plus facilement audible lorsqu’elle confirme le récit de la souffrance que lorsqu’elle exprime une capacité d’agir, une pensée politique ou une revendication d’autonomie.

Les événements récents survenus dans la ville d’Hérat illustrent la persistance de cette logique d’exclusion. Des informations relayées par plusieurs médias et organisations locales font état de l’arrestation de dizaines de femmes dans l’espace public en raison de leur tenue vestimentaire. Ces arrestations ne relèvent pas uniquement d’un contrôle du corps féminin ; elles s’inscrivent dans une politique plus large visant à restreindre la visibilité sociale des femmes et à les exclure progressivement de la sphère publique.

Dès lors, la question dépasse largement le débat sur le voile ou l’habillement. Peut-on expliquer ces politiques uniquement par des considérations religieuses ? Ou faut-il plutôt y voir l’instrumentalisation du religieux au service d’un projet politique fondé sur le contrôle social et l’exclusion systématique des femmes de la vie collective ?

Le véritable enjeu n’est donc pas seulement la condition des femmes afghanes, mais la politique de l’écoute elle-même. Qui a le droit de parler ? Qui est reconnu comme représentant légitime des femmes afghanes ? Et surtout, quand les femmes vivant encore en Afghanistan pourront-elles s’adresser directement au monde sans médiation politique, sans traduction idéologique et sans filtre institutionnel ?

Tant que ces questions resteront sans réponse, les femmes afghanes continueront d’être au centre des discours internationaux tout en demeurant à la périphérie des espaces où leur avenir se décide.

Farzana Mohammadi
Présidente de l’Association VATANDAR

Références académiques

1. Spivak, G. C. (1988). Can the Subaltern Speak? In Cary Nelson & Lawrence Grossberg (Eds.), Marxism and the Interpretation of Culture. University of Illinois Press.
2. UN Women Afghanistan⁠
3. Human Rights Watch – Afghanistan Women’s Rights⁠
4. Amnesty International – Afghanistan⁠
5. UN Special Rapporteur on Afghanistan⁠

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