
Bruxelles, ou le prix d’une photographie
Les 22 et 23 juin, une délégation talibane est attendue à Bruxelles. La Commission européenne, qui copréside la rencontre avec la Suède, la qualifie de purement technique, sans valeur de reconnaissance. L’ordre du jour tient en une phrase : le retour et la réadmission des ressortissants afghans sans droit de séjour dans l’Union. On invite donc les bourreaux à organiser le rapatriement de ceux qui ont fui.
Tout, dans cette séquence, est dit par ceux-là mêmes qui la mettent en scène. Le ministre belge des Affaires étrangères, Maxime Prévot, a fait savoir qu’il n’accepterait jamais que la Belgique, en son nom propre, invite ces individus à des discussions sur son sol. La formule est nette. Mais elle ne l’engage à rien. Car dans le même temps, son ministère a reçu cinq demandes de visa de membres de la délégation talibane, et les examine, contrôles de sécurité compris. On désapprouve l’invitation d’une main, on tend la clé d’entrée de l’autre. Le prétexte est connu : la décision reviendrait aux institutions européennes, et refuser les visas saperait le statut de Bruxelles comme capitale diplomatique. Voilà l’argument. Pour ne pas écorner une fonction d’accueil, on délivre les laissez-passer à ceux qui ferment les écoles aux filles afghanes.
La distinction entre dialogue et invitation n’est pas un détail de protocole. Elle est tout. Un canal technique sur l’accès humanitaire ou le sort des détenus peut se concevoir, sous conditions vérifiables. Une réception officielle sur le sol européen, elle, confère un statut. Elle produit une trace, une image, un précédent. Plus de quatre-vingts organisations de défense des droits humains, Human Rights Watch parmi elles, des députés européens, et jusqu’à Malala Yousafzai, ont mis en garde contre cette confusion entretenue. Ils ont raison de la nommer pour ce qu’elle est : une légitimation, au moment précis où la répression des femmes s’aggrave.
Car le calendrier est cruel pour les organisateurs. La semaine où l’Europe prépare cette rencontre, les taliban convoquent à Kaboul cinq cent cinquante de leurs agents de la vertu pour un séminaire de formation, après que la répression des femmes à Hérat a provoqué des manifestations jusque dans quinze villes du monde, deux morts sous les balles. Au même moment, leur tribunal militaire interdit le smartphone à tous les fonctionnaires, jusque dans leur foyer, sous peine de comparution. Voilà l’interlocuteur que l’on s’apprête à recevoir.
Et l’Allemagne donne le ton. Le 16 juin, Berlin a expulsé par vol privé trente-deux Afghans vers Kaboul, premier vol direct après plusieurs semaines de pause. Le ministère de l’Intérieur assure qu’il s’agissait de lourds antécédents judiciaires, et l’on peut comprendre qu’un État renvoie des criminels condamnés. Mais le ministre lui-même a prévenu que les expulsions ne se limiteraient pas, à l’avenir, aux délinquants. Surtout, le mécanisme est connu : en échange de la réadmission, les taliban réclament des concessions politiques, davantage de leurs diplomates dans les missions afghanes. Berlin leur a déjà remis l’ambassade et un consulat. On renvoie vers un pays où la torture et le viol en détention sont documentés, au mépris du principe de non refoulement, qui n’est pas une opinion mais une obligation écrite du droit international.
Cées Roels a posé le mot juste : l’Occident finance sa propre défaite. Il faut le suivre jusqu’au bout. Verser de l’argent à l’Afghanistan des taliban, ce n’est pas soutenir un peuple, c’est huiler les rouages d’une machine qui le broie. Pas un euro n’arrive intact. Chaque versement traverse un péage : une taxe qu’on ne nomme pas, un formulaire qui réclame des noms, une exigence qui se présente comme une formalité. À l’arrivée, le don a changé de nature. Il n’aide plus, il entretient.
Et nous continuons, imperturbables, à parler de relance, d’inclusion, de capital humain, comme si l’on pouvait faire pousser une économie sur une terre où l’on a enterré vivante la moitié des bras qui devaient la cultiver. Une nation qui enferme ses femmes ne se développe pas, elle se vide. La fillette qu’on renvoie de l’école ce matin ne sera ni le médecin, ni l’ingénieure, ni l’institutrice dont le pays manquera dans vingt ans. Ce n’est pas une croissance ralentie, c’est un avenir amputé d’avance, méthodiquement, génération après génération.
La question n’est donc pas de savoir comment aider l’Afghanistan dans le cadre actuel. Elle est de savoir si le moindre relèvement est possible tant que le régime se comporte ainsi. Tant qu’on l’élude, l’aide cesse d’être un outil de progrès pour devenir le filet financier qui maintient en vie un système prédateur.
Que faut il de plus à l’Europe pour cesser de vouloir discuter de cette façon. La répression accrue des femmes, bientôt assignées chez elles. Les anciens soldats assassinés. Les renvois au mépris du non refoulement. Les viols en détention. L’interdiction faite au représentant du Conseil des droits de l’homme de fouler le sol afghan. La liste est longue, elle est connue, elle est documentée. Le dialogue, peut être, à travers un canal défini et sous conditions strictes. Mais certainement pas une invitation officielle de ces hommes sur le sol européen. La photographie de Bruxelles ne sera pas historique. Elle sera la trace d’un renoncement, et ceux qui la prennent salissent l’image de l’Europe telle que ses fondateurs l’avaient rêvée.
Cette photographie, qu’on imagine déjà encadrée et glorieuse, ne fera pas entrer son Européen dans l’Histoire, elle l’y enterrera. Celui qui posera aux côtés des taliban portera cette image comme une tache indélébile. Elle lui collera à la peau, elle ressortira à chaque bilan de sa carrière, elle lui survivra. Il en pâtira sa vie durant.
Post scriptum : À peine invités, et déjà ils transforment les femmes en fantômes. Le 18 juin, la veille même de l’examen des visas par Bruxelles, les taliban ont édicté de nouvelles règles sur le hijab : tissu épais, ample pour effacer les formes, sans le moindre ornement, sans parfum, ni rien qui rappelle un vêtement d’homme ou de non-musulman. La directive avertit que toute défaillance répandrait l’immoralité dans la société. Depuis 2021, ce régime a promulgué plus de quatre cent soixante-dix décrets, dont près de quatre-vingts visent les seules femmes, méthodiquement dépouillées de leurs droits. Quel autre pays au monde applique une règle aussi sauvage, aussi déshumanisante. C’est cette main que l’Europe s’apprête à serrer.