
Les taliban ont pris le pouvoir au nom de l’indépendance retrouvée. Cinq ans plus tard, leur appareil est fracturé et chacun de ses pôles est allé chercher un protecteur à l’extérieur. Ce qui se joue n’est plus une querelle interne. C’est un partage d’influence sur un pays qui n’y est pas partie prenante.
L’analyse publiée le 3 septembre par 8am.media décrit une recomposition dont on mesure mal la portée si on la lit uniquement comme une affaire de rivalités personnelles. L’appareil taliban suit aujourd’hui deux trajectoires distinctes. D’un côté le cercle de Kandahar, autour du guide et de son appareil. De l’autre le réseau Haqqani, qui contrôle l’intérieur et une partie des services. Cette fracture, qui recoupe en partie la vieille ligne durrani et ghilzai, n’est plus un désaccord de personnes. Elle est devenue une ligne de faille par laquelle des puissances étrangères entrent.
La séquence n’est pas nouvelle. Depuis le XIXe siècle, l’Afghanistan est traité comme un espace que d’autres se disputent : rivalité britannique et russe, puis occupation soviétique, puis financement pakistanais et saoudien du djihad, puis administration occidentale de 2001 à 2021. Les taliban ont bâti toute leur légitimité sur la fin de cette dépendance. Une partie de leur appareil négocie aujourd’hui sa protection avec Islamabad.
Le retour d’un vieux rapport de tutelle
Le point le plus significatif de l’analyse de 8am concerne les conditions que le réseau Haqqani aurait posées à Islamabad pour obtenir son soutien. Le site afghan les énumère : création d’une commission frontalière pour traiter les tensions autour de la ligne Durand, redéploiement des combattants du TTP vers le nord du pays, garanties de sécurité pour que ces combattants n’opèrent plus contre le Pakistan, maintien et développement des routes commerciales quelle que soit l’évolution politique.
Il faut mesurer ce que cela signifie. Une faction du pouvoir de Kaboul discuterait avec un État étranger du sort d’un groupe armé installé sur le sol afghan, du traitement d’une frontière que Kaboul n’a jamais reconnue, et de garanties commerciales indépendantes du gouvernement en place. Ce n’est pas de la diplomatie. C’est un rapport de tutelle, et c’est exactement celui qui a prévalu entre l’ISI et le réseau Haqqani pendant vingt ans, du temps où le quartier général se trouvait à Miranshah et à Peshawar.
Ce n’est pas de la diplomatie. C’est un rapport de tutelle.
Le réseau Haqqani ne revient pas dans l’orbite pakistanaise par idéologie. Il y revient par calcul de survie. Il sait que le cercle de Kandahar cherche à le réduire, il a conservé ses capacités intactes, et il veut être en position de peser si l’édifice actuel se fissure et qu’un gouvernement recomposé émerge. Le Pakistan est le seul acteur qui peut lui garantir cela.
Face à lui, le cercle de Kandahar s’est tourné vers New Delhi. 8am indique qu’Abdul Haq Wasiq, chef du renseignement taliban et homme de confiance du guide, se serait rendu en Inde. S’y ajoute ce que l’on sait par ailleurs : Kandahar est en contact avec Téhéran et bénéficie de la reconnaissance russe. Chaque pôle a trouvé son parrain.
L’autre ambiguïté, Kandahar et Téhéran
La relation du cercle de Kandahar avec Téhéran mérite un examen à part, parce qu’elle est la plus ambiguë de toutes. L’Iran n’a jamais reconnu l’émirat. Il dénonce publiquement le sort fait aux femmes et aux chiites hazaras. Il a expulsé des centaines de milliers d’Afghans, sur fond d’accusations d’espionnage après la guerre de juin 2025. Le contentieux sur les eaux de l’Helmand a provoqué des accrochages meurtriers à la frontière. En juillet 2024, Kaboul est allé jusqu’à déclarer persona non grata un diplomate iranien qui avait demandé à assister à la prière de l’Aïd dirigée par Akhundzada à Kandahar.
Et pourtant, c’est bien avec ce même cercle que Téhéran a construit ses relais les plus solides. Selon Afghanistan International, le principal canal d’influence des Gardiens de la révolution est Ibrahim Sadr, chef du conseil de sécurité taliban, réfugié en Iran après 2001 et devenu un partenaire de confiance pour Téhéran. Mullah Shirin Akhund, gouverneur de Kandahar et adjoint au renseignement du ministère de la Défense, décrit comme le responsable le plus proche d’Akhundzada, est compté parmi ces relais. Le 15 février 2026, Zabihullah Mujahid a déclaré à la radio iranienne en pachto que Kaboul serait prêt à coopérer avec la République islamique en cas d’attaque américaine contre elle, si Téhéran en formulait la demande.
L’ambiguïté est donc entière. Akhundzada tient un discours de rupture idéologique avec un régime chiite que son mouvement combattait dans les années 1990, et laisse dans le même temps s’installer une proximité sécuritaire avec lui, jusqu’au cœur de son propre appareil à Kandahar. La logique est celle du réseau Haqqani avec Islamabad, transposée : chercher chez un voisin ce que le pôle rival pourrait retirer. À une différence près, qui est aussi la plus lourde. Le guide fonde sa légitimité sur l’indépendance retrouvée de l’Afghanistan.
Trois cartes dans la même main
Ce qui rend la position pakistanaise remarquable, ce n’est pas qu’elle soit habile. C’est qu’elle est cumulative.
Première carte, le réseau Haqqani. Islamabad renoue avec son ancien client, mais sans lui accorder ce qu’il demande. 8am note que les conditions proposées ne satisfont pas pleinement le Pakistan, qui vise un contrôle d’ensemble et non un arrangement partiel. Le réseau Haqqani est utile, il n’est pas suffisant.
Deuxième carte, l’opposition armée. C’est le point que l’on relève le moins et qui devrait le plus retenir l’attention. Le même texte évoque le soutien et la mobilisation d’une partie des forces anti taliban par Islamabad, en parallèle de contacts répétés avec des opposants aux taliban. Le Pakistan, qui a abrité, financé et protégé les taliban pendant deux décennies, parle aujourd’hui à ceux qui les combattent. Non par conversion, mais parce qu’un mouvement de résistance instrumentalisé est un levier de pression sur Kandahar.
Troisième carte, les Américains. Et c’est là que le nom de Blackwater réapparaît.
La carte américaine, et sa vraie logique
8am écrit que les nouvelles activités sécuritaires d’Islamabad visent aussi à établir des liens directs avec des responsables américains et avec Blackwater, tout en précisant qu’il existe des doutes quant à une présence directe en Afghanistan, mais que les discussions sur la formation, sur les technologies opérationnelles nouvelles et sur la gestion du projet progressent en coordination avec le Pakistan.
Il faut le dire nettement : rien ne permet d’affirmer aujourd’hui qu’une société héritière de Blackwater opère en Afghanistan. Aucun contrat public, aucune enquête internationale, aucun rapport officiel. L’hypothèse ne peut pas être présentée comme un fait.
Reste à comprendre pourquoi elle circule, et surtout quelle en serait la logique. Elle n’est pas militaire. Elle est minière et financière.
Erik Prince ne vend plus des mercenaires. Il vend un modèle intégré où la sécurité armée est adossée à la collecte de recettes. En Haïti, un contrat de dix ans signé en août 2025 associe la lutte contre les gangs et la perception fiscale à la frontière dominicaine. En République démocratique du Congo, un contrat évalué autour de 700 millions de dollars porte sur la sécurisation et la taxation des revenus miniers du Katanga, avant que ses hommes n’interviennent en janvier 2026 avec des drones aux côtés de l’armée congolaise à Uvira, selon une enquête de Reuters. Le 21 août 2026, il a lancé une société de défense aérienne vendue comme un service, avec un partenaire ukrainien, incluant détection, guerre électronique et intercepteurs anti drones.
Or le Pakistan est engagé exactement dans cette logique. Un accord de 500 millions de dollars a été signé le 8 septembre 2025 entre la Frontier Works Organization, structure d’ingénierie de l’armée pakistanaise, et l’américain US Strategic Metals, sur l’antimoine, le cuivre et les terres rares. La première livraison est partie en octobre 2025. Islamabad a par ailleurs engagé à Washington un contrat de lobbying de 1,2 million de dollars sur deux ans dont le texte demande expressément d’insister sur les menaces émanant d’Afghanistan et sur le soutien américain aux opérations antiterroristes pakistanaises.
L’équation est lisible. Le Pakistan est financièrement exsangue. Ce qu’il lui reste à vendre, ce sont ses ressources et sa position géographique. Washington cherche des minéraux critiques hors de Chine. Prince fournit le chaînon manquant, une force privée qui sécurise les sites, encadre la perception et ne relève d’aucune chaîne de commandement publique. Le même schéma, appliqué au Baloutchistan, aux Zones tribales, et demain peut-être à l’Afghanistan.
Ce que les Afghans y perdent
Rien dans cette configuration n’est pensé pour eux.
La souveraineté afghane y est traitée comme un actif divisible, un morceau au réseau Haqqani, un morceau à Kandahar, un morceau à qui paiera la sécurisation des gisements. La ligne Durand, que nul gouvernement afghan n’a jamais reconnue, redeviendrait un objet de négociation entre l’ISI et une faction talibane. Le TTP serait déplacé vers le nord de l’Afghanistan comme on déplace un stock encombrant, sur des populations qui n’ont rien demandé.
Et le modèle privé, s’il s’installe, apportera avec lui son absence totale de reddition de comptes. Un rapport des Nations unies a recensé plusieurs centaines de morts liées aux opérations de drones conduites en Haïti avec l’appui de la société de Prince. Aucun parlement n’en répond, aucune juridiction n’est clairement compétente. Les Afghans connaissent ce régime d’impunité. Ils l’ont subi entre 2002 et 2021, sans jamais obtenir de justice.
Pendant ce temps, les femmes restent exclues de l’école et du travail, les familles du Nangarhar et du Paktika enterrent leurs morts après les frappes de février, et les journalistes afghans sont en prison. Aucune de ces réalités ne pèse dans les calculs décrits plus haut. C’est précisément pour cela qu’il faut les nommer chaque fois que l’on décrit ces calculs.
Ce qu’il faut surveiller
Sur la fracture talibane, les signaux sont connus : les mouvements dans l’appareil de renseignement, les nominations aux provinces de l’Est, et la question du sort réservé au TTP, qui est le vrai test de ce que le réseau Haqqani est prêt à céder.
Sur le volet américain et privé, les traces vérifiables existent : les déclarations de lobbying enregistrées aux États-Unis, les communiqués des sociétés de Prince, les rapports du groupe de travail de l’ONU sur l’utilisation de mercenaires, et les rapports trimestriels de l’inspecteur général américain sur l’opération Enduring Sentinel. Si un dispositif se met en place, il apparaîtra dans ces documents avant d’apparaître sur le terrain afghan.
La plausibilité n’est pas la preuve. Mais une chose est déjà établie : le Pakistan a repris la main sur une partie du pouvoir de Kaboul, il tient en même temps une partie de ceux qui s’y opposent, et il monnaie l’ensemble auprès de Washington.
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Sources
Hasht-e Subh (8am.media)
Afghanistan : de nouveaux rapports de force redéfinissent le jeu des taliban
Analyse, 3 septembre 2026. Source de départ de cet éditorial
Yorktown Institute
How Iran Became the Taliban’s Most Pragmatic Ally
Mars 2026. Déclaration de Zabihullah Mujahid du 15 février 2026, relais iraniens dans l’entourage d’Akhundzada
Afghanistan International
Iran and the Taliban draw closer as neighborhood explodes
Enquête sur les canaux d’influence iraniens, Ibrahim Sadr et Mullah Shirin Akhund. Sources anonymes
The Diplomat
The Friction and Compulsions in Iran-Taliban Relations
Août 2024. Contentieux de l’Helmand, incidents frontaliers, diplomate iranien déclaré persona non grata
Manohar Parrikar Institute for Defence Studies and Analyses
Iran’s Growing Engagement of the Taliban : Strategic Necessity vs Opportunity
Mars 2025. Rivalité entre Kandahar et le réseau Haqqani, ouverture régionale de Téhéran
Reuters
Enquête sur le déploiement d’une force privée liée à Erik Prince en République démocratique du Congo
Février 2026. Opérateurs de drones, encadrement israélien, appui à l’armée congolaise à Uvira
Vectus Global
Communiqué de lancement de Vectus Air Defense Systems
21 août 2026. Défense aérienne vendue comme un service, partenariat avec la société ukrainienne Swarmer
Frontier Works Organization et US Strategic Metals
Accord sur les minéraux critiques, 500 millions de dollars
Signé le 8 septembre 2025, première livraison en octobre 2025. Contrat de lobbying pakistanais enregistré à Washington, 1,2 million de dollars sur deux ans
Nations unies
Rapport sur les opérations de drones conduites en Haïti
Bilan humain et absence de cadre de responsabilité pour les sociétés militaires privées
Vendre la peur pour acheter des drones
Depuis février 2026, les taliban utilisent des drones comme armes. Ils ont commencé avec des appareils de propagande. Ils font maintenant des frappes : au moins douze vers le Pakistan, selon ACLED, base de données de référence sur les conflits armés. Comme aucun État ne leur en vend officiellement, ils achètent les pièces au marché noir, moteurs, GPS, contrôleurs de vol, capteurs, et les montent eux-mêmes. Des sociétés-écrans recrutent des ingénieurs, jusque dans les universités.
Ces drones ne volent pas seulement au-dessus de la frontière pakistanaise. Fin juillet 2026, à Zebak, le Front de libération de l’Afghanistan en a abattu deux. La même semaine, Sepahiyan-e Mihan prenait le chef-lieu de Yaftal-e Sufla pendant plusieurs heures, première perte d’un district depuis 2021. Kaboul a répondu en envoyant des forces spéciales et du matériel. Le chef d’état-major Fasihuddin Fitrat s’est déplacé sur les lignes.
C’est là que le rapport s’inverse. La Chine a investi 2,8 milliards dans le cuivre de Mes Aynak. Après l’attentat de janvier contre un restaurant chinois à Kaboul, Pékin a exigé que les taliban protègent ses ressortissants. Le régime a saisi l’occasion : il transforme cette peur en demande d’équipement.
Et cet équipement ne sert pas à ce qu’on croit. Daech a ses bases dans les montagnes de l’est. Les moyens obtenus au nom de la lutte antiterroriste partent vers le Badakhshan, le Panjshir, l’Andarab, c’est-à-dire vers la résistance. Le précédent existe déjà : quand les taliban ont installé leur système de surveillance urbaine, justifié par la menace djihadiste, les défenseurs des droits ont prévenu qu’il servirait contre les manifestants, et les analystes ont rappelé que des caméras en ville n’atteindraient jamais des combattants réfugiés dans les montagnes. Les drones suivent le même chemin. On finance un antiterrorisme, on équipe une police politique.
Le vassal a compris la règle : plus le suzerain a peur, plus il paie. Et dans le vocabulaire de Kandahar, le terroriste reste celui qui se dresse contre l’Émirat.