
Cinq ans après la chute de Kaboul, on demande souvent avec quel argent les taliban gouvernent. Aucun État ne les reconnaît, leur banque centrale est coupée du système financier international, et plus de quatre milliards de dollars de réserves sont bloqués à Bâle sans avoir jamais été utilisés. Le régime tient quand même, parce qu’il a mis en place en cinq ans un appareil de perception efficace. Ce dossier examine cinq points : ce que l’Émirat perçoit, ce qu’il vend, ce qu’il cache, ce qu’il fait circuler et ce qui lui échappe. Il se termine sur un problème : les recettes augmentent au moment où les ressources du pays diminuent, et c’est la population qui paie la différence.
Les taliban perçoivent bien, et sur certains points mieux que le gouvernement qu’ils ont renversé. Le régime contrôlait déjà une partie du réseau douanier avant août 2021. Il en a réduit les fuites et il a étendu à tout le territoire une fiscalité religieuse que la République n’avait jamais levée.
Le Moniteur économique de la Banque mondiale d’avril 2026 donne les données les plus récentes. Les recettes intérieures du mois atteignent 19,7 milliards d’afghanis, soit environ 304 millions de dollars, en hausse de 5,8 % sur mars et de 6 % sur un an. Rapporté à l’année, cela situerait le régime autour de 235 milliards d’afghanis de recettes, un niveau supérieur à celui de son premier budget de 2022. Cette extrapolation reste indicative, les recettes mensuelles étant volatiles.
Le détail compte plus que le total. La hausse vient maintenant de la fiscalité intérieure, qui atteint 8 milliards d’afghanis, alors que les recettes douanières reculent à 5,1 milliards à cause de la fermeture des postes frontières avec le Pakistan. Pendant quatre ans, les douanes ont été la principale source du budget. Depuis la crise avec Islamabad, l’essentiel de la progression vient des prélèvements sur la population.
La destination de cet argent est connue et n’a pas varié. Sur les 14 milliards d’afghanis dépensés en avril 2026, 7,1 milliards, soit 51 %, sont allés aux institutions de sécurité. Les 49 % restants couvrent l’ensemble des secteurs civils et des services publics d’un pays de plus de quarante millions d’habitants. Dans le même temps, la dépense publique totale du mois a baissé de 20 % par rapport à mars.
Ce déséquilibre n’est pas conjoncturel. L’analyse du budget de développement pour l’exercice 1403 que nous avons publiée en mars montrait que l’enveloppe de développement était passée de 131 à 24 milliards d’afghanis depuis 2021, que 58 % de cette somme avait été dépensée dans la seule province de Kaboul, et que le budget de développement des médias d’État avait été multiplié par quatorze pendant que l’agence de protection de l’environnement recevait 389 000 afghanis. Un État qui consacre la moitié de ses ressources à sa police des mœurs et à son renseignement, et qui multiplie par quatorze son budget de propagande, ne mène pas une politique de développement.
À Taloqan, chef-lieu du Takhar, des commerçants racontaient en février 2026 avoir vu leur imposition tripler alors que leurs ventes s’effondraient. « Ils sont venus et ont dit qu’ils prendraient cinq pour cent », témoigne Aminullah, boutiquier. « En cinquante jours, ils ont calculé 45 000 afghanis d’impôt. Je ne peux même pas en payer 5 000, ni même 2 000. On nous met la pression, nous n’avons pas d’autre choix que d’abandonner notre travail. » De petits commerces se voient réclamer jusqu’à 10 500 afghanis. Les autorités n’ont pas répondu aux demandes de commentaire.
Ce n’est pas un cas isolé. Le régime a étendu à tout le territoire l’ushr, prélèvement de 10 % sur les récoltes en terres irriguées et de 5 % en terres pluviales, ainsi que la zakat de 2,5 %. La République n’avait jamais levé ces impôts religieux. S’y ajoutent la taxe sur les enseignes de boutique, les péages routiers, les droits de transport et l’immobilier. Des paysans de plusieurs provinces rapportent que les taliban prélèvent un dixième de leur blé, de leurs oignons et de leurs pommes de terre en nature.
En juillet 2026, l’Émirat a pourtant annoncé une baisse d’impôts. Le 12 juillet, Abdul Salam Hanafi a ramené l’impôt sur les sociétés de 20 % à 10 %, exonéré les revenus annuels inférieurs à 120 000 afghanis, abaissé la taxe sur les transferts de biens de 1 % à 0,5 % et plafonné le barème des personnes physiques à 15 %. Une seule catégorie est exclue de la baisse : les entreprises d’extraction minière. Une seule condition est posée : s’enregistrer auprès du ministère des Finances et numériser ses opérations.
Il faut lire ces deux faits ensemble. L’allègement bénéficie à ceux qui sont enregistrés : sociétés déclarées, salariés recensés, investisseurs que le régime cherche à attirer. La pression reste sur ceux qui ne le sont pas : le boutiquier de Taloqan, le paysan du Badakhchan, le chauffeur de la route Kaboul-Jalalabad. La mesure de juillet ne réduit donc pas la charge fiscale de la majorité des Afghans.
La vulnérabilité du régime se situe là, et elle n’est pas militaire. Les taliban ont en partie conquis le pays parce que leur fiscalité d’insurrection passait pour plus prévisible et moins prédatrice que celle de la République. Cet avantage est en train de disparaître. Dans un pays où plus de huit habitants sur dix vivent sous le seuil de pauvreté, où quatre millions de personnes viennent d’être renvoyées d’Iran et du Pakistan et où l’aide internationale a fortement baissé, un pouvoir qui prélève sans fournir de services crée du mécontentement. Ce mécontentement ne renverse pas un régime armé. Mais il touche la seule légitimité que celui-ci ait revendiquée auprès des marchands et des paysans, celle d’un ordre juste. En 2015, des commerçants de Kaboul avaient fermé leurs boutiques et manifesté contre les hausses d’impôts du gouvernement Ghani. Rien n’indique qu’un mouvement comparable soit impossible contre l’Émirat.
Le deuxième pilier du discours officiel est minier. Depuis 2021, l’Émirat a accordé au moins 205 contrats miniers à plus de 150 entreprises, soit plus d’un par semaine, pour une valeur annoncée dépassant huit milliards de dollars. Le ministère des Mines et du Pétrole figure comme actionnaire déclaré d’au moins neuf projets. Le régime présente ces chiffres comme la preuve de son autosuffisance.
La production réelle est très inférieure. Mes Aynak, deuxième réserve de cuivre au monde, en est l’exemple principal. Le contrat avec le consortium chinois MCC a été signé en 2008 pour 2,9 milliards de dollars. Dix-huit ans plus tard, en juin 2026, le vice-ministre des Mines Abdul Rahman Qanit a demandé publiquement à Pékin de commencer l’extraction commerciale, en affirmant qu’il n’existait plus « aucun obstacle ». Le ruban coupé en juillet 2024 concernait une route d’accès. Aucun kilo de cuivre n’est sorti du site.
Le bassin de l’Amou-Daria suit le même schéma. Le contrat de vingt-cinq ans signé en janvier 2023 avec la compagnie chinoise CAPEIC prévoyait 150 millions de dollars d’investissement la première année et 540 millions à l’horizon 2026. La première année, l’investissement réel a été de 49 millions et le Trésor taliban a encaissé environ 26 millions. Fin juillet 2025, l’Émirat a mis fin au contrat et décidé d’exploiter seul. Un accord présenté comme le symbole du partenariat sino-afghan aura duré moins de dix-huit mois. Le pétrole représentait pourtant plus de 80 % des recettes du ministère des Mines en 2024, ce qui indique surtout la faiblesse du reste.
La lecture habituelle est donc à corriger. À ce stade, les contrats miniers ne sont pas une source de revenus mais un outil diplomatique : chaque signature vaut reconnaissance de fait et fournit des images officielles. Les revenus réels viennent de l’informel : la part de dix pour cent prélevée sur les sites d’extraction secondaires, le monopole des commandants locaux sur les mines d’or du nord-est, l’exportation en blocs bruts du marbre de Kandahar et du talc d’Helmand, qui repartent du Pakistan sous étiquette pakistanaise, le fluorure de calcium expédié vers la Chine et la Corée du Sud. La valeur ajoutée est captée à l’étranger et les réseaux locaux prélèvent leur part au passage.
« L’Afghanistan, au lieu de devenir le fondateur d’une industrie sidérurgique avec ses ressources, restera avec une économie incomplète, et devra demain racheter ce matériau vital sur le marché mondial. »
ARIAN NASIRI, 8AM MEDIA
L’interdiction du pavot décrétée par Haibatullah Akhundzada en avril 2022 est le résultat statistique le plus solide du régime. Les chiffres de l’ONUDC ne sont pas contestés : les surfaces cultivées sont passées de 232 000 hectares en 2022 à 10 200 hectares en 2025, la production de 6 200 à 296 tonnes. Le revenu tiré de l’opium par les paysans a chuté de 260 millions de dollars en 2024 à 134 millions en 2025, soit une baisse de 48 % en une campagne.
Ces chiffres ne signifient pas la fin de l’économie criminelle. La destruction des cultures a ruiné les campagnes et fait monter le prix du kilo, de 100 dollars avant l’interdiction à plus de 700 ensuite. Les paysans y perdent, les détenteurs de stocks y gagnent, c’est-à-dire les réseaux proches du pouvoir. Un revenu réparti sur des dizaines de milliers de familles s’est transformé en plus-value concentrée.
2026 est de ce point de vue une année charnière. Le Rapport mondial sur les drogues publié en juin estime que les stocks d’opiacés accumulés en Afghanistan s’épuisent d’ici la fin de l’année. Deux issues sont possibles : la reprise de la culture, ou l’accélération de la substitution par les drogues de synthèse.
Cette substitution est engagée depuis plusieurs années. Les saisies de méthamphétamine dans la région sont passées de 2,5 tonnes en 2017 à 29,7 tonnes en 2021, et des cargaisons soupçonnées d’origine afghane sont interceptées jusqu’en Afrique de l’Est et dans l’Union européenne. Le produit ne demande ni terre, ni saison, ni accord des paysans, seulement des laboratoires et un savoir-faire. Une controverse subsiste sur le précurseur dominant : l’ONUDC privilégie les produits pharmaceutiques de masse détournés, des analystes de terrain comme Alcis maintiennent la prééminence de l’éphédra sauvage. Ce point n’est pas seulement théorique, il détermine où porter l’effort de contrôle, sur les zones de récolte ou sur les circuits chimiques légaux de la région.
La conclusion est la même dans les deux cas. La politique antidrogue des taliban a visé les producteurs plus que le trafic. Les centres de désintoxication, où la prière tient lieu de traitement, ne répondent pas au problème sanitaire. Et l’économie criminelle est aujourd’hui plus mobile et plus difficile à repérer qu’à l’époque des champs de pavot.
Coupé du réseau SWIFT, le système bancaire afghan est devenu marginal dans sa propre économie. Avant 2021, moins d’un adulte sur dix disposait d’un compte, et 7 % seulement des femmes. Depuis, la défiance a fait le reste. L’argent circule par la hawala, ce réseau de courtiers dont certaines estimations situaient déjà la part à 90 % des transactions financières du pays, avec plus de neuf cents opérateurs.
La hawala a deux faces. Elle est le seul moyen pour des millions de familles de recevoir les envois de la diaspora, et pour les organisations humanitaires d’acheminer des fonds, à des commissions qui ont atteint 10 % par transfert. Elle est aussi opaque par construction : accords verbaux, messageries privées, documentation minimale. Le Trésor américain a sanctionné plusieurs bureaux de change identifiés comme facilitateurs financiers du mouvement. Le régime n’a pas besoin de contrôler ce réseau pour en tirer avantage.
Le troisième flux est l’aide. Près de six milliards de dollars d’aide gouvernementale ont été alloués à l’Afghanistan depuis 2021. Le rapport final du SIGAR publié en août 2025 documente le recours à la contrainte, aux restrictions administratives et à la collusion pour orienter cette aide vers les réseaux du régime et les communautés favorisées, au détriment des Hazaras et des Tadjiks. Les estimations de détournement les plus élevées, qui circulent beaucoup, sont à manier avec prudence : elles reposent sur des entretiens et non sur un audit, et le mécanisme documenté est moins le vol direct que la captation par l’obligation d’embaucher, l’attribution des marchés et le filtrage des bénéficiaires. L’effet indirect compte tout autant : les injections de liquidités stabilisent l’afghani et soutiennent la consommation, et l’activité ainsi générée revient en partie dans les caisses de l’Émirat sous forme de recettes fiscales.
Il reste les avoirs bloqués. Le Fonds pour le peuple afghan, créé en septembre 2022 auprès de la Banque des règlements internationaux à Bâle avec 3,5 milliards de dollars issus des réserves de la banque centrale afghane, atteint désormais 4,2 milliards par le seul jeu des intérêts. En juillet 2026, Anwar ul-Haq Ahady, coprésident du conseil d’administration, confirmait qu’aucun montant n’avait jamais été décaissé depuis la création du fonds et que celui-ci resterait intact jusqu’à ce que les conditions permettent son transfert à Da Afghanistan Bank.
Ces conditions sont connues : la banque centrale afghane devrait démontrer son indépendance à l’égard du pouvoir politique et se doter de garanties de lutte contre le financement du terrorisme. Elles ne sont pas près d’être réunies, l’autorité fiscale ayant au contraire été rapatriée vers Kandahar. Sur les 3,5 milliards restés gelés aux États-Unis et revendiqués par les familles de victimes du 11-Septembre, Ahady indique que deux juridictions ont déjà statué en faveur de l’Afghanistan et se dit confiant sur la troisième.
Ce blocage a un effet paradoxal. L’argent gelé au nom du peuple afghan ne lui sert pas, pendant que le régime démontre chaque mois qu’il peut s’en passer. La sanction a atteint son objectif immédiat, priver les taliban d’un accès, mais pas son objectif politique, les amener à changer de politique. Elle a en revanche accéléré la dollarisation informelle, l’extension de la hawala et la dépendance à l’égard de partenaires qui ne posent pas de conditions.
Le régime taliban encaisse plus qu’avant et n’investit presque pas. Ses recettes progressent alors que ses ressources se réduisent. Le corridor commercial pakistanais est fermé et le commerce bilatéral a chuté de plus de moitié, avec cinq milliards de dollars de marchandises afghanes bloquées de l’autre côté de la frontière et environ trois millions de dollars de pertes quotidiennes pour le secteur privé. Les stocks d’opium s’épuisent d’ici décembre. Les grands contrats miniers ne produisent toujours pas. Les avoirs de Bâle restent inaccessibles. L’aide internationale diminue.
Un tel écart ne se comble que d’une manière : en prélevant davantage sur ce qui reste accessible. En février 2026, la commission économique de l’Émirat approuvait un plan destiné à dégager environ 60 milliards d’afghanis de recettes nouvelles par la création de sources de prélèvement supplémentaires. En juillet, elle allégeait la charge des entreprises enregistrées. Entre les deux, il y a le boutiquier de Taloqan à qui l’on réclame 45 000 afghanis en cinquante jours.
C’est pour cette raison que le sujet commande les autres. Les taliban ne vont pas manquer d’argent, ils savent en lever. La question est de savoir combien de temps une population appauvrie, dont la moitié des enfants n’a pas accès à l’école et dont les femmes n’ont plus accès aux soins, continuera de financer un appareil qui consacre la moitié de ses ressources à la surveiller. Agir sur les ressources financières du régime reste utile. Mais la première contestation viendra peut-être de l’intérieur.
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