Quand les taliban arment le terrorisme contre leur propre peuple

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La Lettre d’Afghanistan

Quand les taliban arment le terrorisme contre leur propre peuple

Une réunion secrète du réseau Haqqani et le dernier rapport du Conseil de sécurité décrivent la même trajectoire : celle d’un régime devenu plateforme djihadiste régionale

Une réunion secrète du réseau Haqqani révélée par l’analyste Sarah Adams et le dernier rapport du Conseil de sécurité sur Daech se répondent avec une précision glaçante. Ensemble, ils montrent un régime taliban qui ne se contente plus d’héberger le terrorisme international : il s’apprête à enrôler jusqu’à 10 000 combattants étrangers contre la résistance et contre son propre peuple.

Gerda Serai, 29 juillet : l’agenda réel du réseau Haqqani

Le 29 juillet, Sirajuddin Haqqani a convoqué une réunion au quartier général du réseau, dans le district de Gerda Serai, province de Paktia. Selon le rapport de Sarah Adams, ancienne officier de ciblage de la CIA et analyste en contre-terrorisme spécialiste du réseau Haqqani et d’Al-Qaïda, la rencontre a rassemblé 47 commandants du réseau et 26 responsables supplémentaires du ministère de l’Intérieur, parmi lesquels des commandants adjoints de plusieurs unités de sécurité et des membres des unités Zulfiqar et Batar de la Direction générale du renseignement.

Officiellement, les taliban ont présenté la réunion comme une discussion sur la situation du pays et ses scénarios d’avenir. L’ordre du jour raconte une tout autre histoire. Loin de la gouvernance ou de la sécurité publique, les échanges auraient porté sur trois axes : l’extension des opérations militaires contre la résistance anti taliban, l’intensification de la répression interne, et la préparation de combattants terroristes étrangers à de futures opérations de combat.

La priorité affichée est la guerre dans le nord de l’Afghanistan. Les participants ont évoqué le déploiement des forces spéciales du ministère de l’Intérieur en appui aux opérations contre la résistance, sous la conduite de l’unité Yarmouk 60 commandée par Mawlawi Khyal Mir Asad Haqqani. Ce même commandant aurait dirigé, le 1er août, l’opération menée dans le 8e district de sécurité de Kaboul, au cours de laquelle sept jeunes non pachtounes ont été exécutés après avoir été faussement accusés de soutenir la résistance. Le rapport présente ces meurtres comme s’inscrivant dans une campagne de ciblage plus vaste, appelée à multiplier les exécutions extrajudiciaires.

La réunion a aussi tranché la question du traitement des sympathisants présumés. Les personnes soupçonnées de coopérer avec les groupes anti taliban doivent être tuées selon des méthodes qui minimisent l’attention médiatique et évitent le type de scrutin public suscité par les incidents précédents au Badakhchan, à Hérat et ailleurs. L’intention est explicite : attribuer ces meurtres à une autre cause, vol, enlèvement, ou appartenance à l’État islamique au Khorasan. Le régime organise ainsi sa propre dissimulation, faisant porter à l’ISKP le poids de crimes qu’il commet lui même.

Les anciens membres de l’armée nationale afghane, des forces spéciales et de la Direction nationale de la sécurité ont constitué un autre point central. Les participants ont discuté de l’extension de la surveillance de ces anciens personnels de sécurité, par le contrôle des communications, des réseaux téléphoniques, des domiciles et des différents aspects de leur vie quotidienne. Les individus jugés suspects doivent être arrêtés immédiatement, torturés pour obtenir des aveux, puis exécutés. Ce sont d’anciens alliés des États-Unis et de l’OTAN que le régime entend traquer et éliminer méthodiquement.

La résistance ne combat pas seulement les taliban. Elle affronte une coalition élargie d’organisations djihadistes opérant à leurs côtés.

D’après le rapport de Sarah Adams, 5 août 2026

Opération Khandaq : jusqu’à 10 000 terroristes étrangers

La décision la plus lourde de conséquences est ailleurs. Selon le rapport, la réunion aurait approuvé la constitution d’une force pouvant atteindre 10 000 combattants terroristes étrangers, destinée à être déployée dans le nord de l’Afghanistan dans le cadre de l’opération Khandaq. Le plus gros contingent proviendrait du Tehrik-e Taliban Pakistan et de l’État islamique au Khorasan. À ces deux forces s’ajouteraient des membres d’Al-Qaïda, du Mouvement islamique d’Ouzbékistan, de Jamaat Ansarullah du Tadjikistan, ainsi que des djihadistes syriens récemment revenus en Afghanistan depuis les camps de l’EI et d’autres groupes en Syrie, affiliés à Hay’at Tahrir al-Sham et à l’EIIL.

La composition de la liste des présents en dit long sur la nature du projet. Y figuraient notamment Hafiz Abdul Aziz Haqqani, présenté comme le nouveau chef du réseau et agent de liaison avec Al-Qaïda ; Hafizullah Haqqani, superviseur de la brigade Badri 313 et impliqué dans l’attentat d’Abbey Gate ; Mullah Tajmir Jawad, premier directeur général adjoint du renseignement taliban et membre à la fois du réseau Haqqani et d’Al-Qaïda ; ou encore Sheikh al-Hadith Mawlawi Abdul Rahman Akhundzada, présenté comme membre de la branche afghane d’Al-Qaïda et d’Al-Qaïda central. La distinction entre appareil d’État taliban, réseau Haqqani et Al-Qaïda s’efface ici jusqu’à l’indistinction : ce sont les mêmes hommes qui, sous des titres ministériels, planifient l’intégration du terrorisme international dans leurs opérations.

Prise dans son ensemble, la réunion offre un aperçu rare des priorités réelles du réseau Haqqani. Non pas gouverner, non pas améliorer la sécurité des Afghans, mais étendre les opérations militaires, éliminer l’opposition, intensifier la surveillance des anciens alliés occidentaux et intégrer un grand nombre de terroristes étrangers aux futures offensives du nord.

New York, 5 août : le Conseil de sécurité mesure les effets

Ce que le rapport de Sarah Adams décrit comme une intention, le Conseil de sécurité en constate déjà les manifestations. Le 5 août, lors de sa 10205e séance (cote SC/16426), le Conseil a examiné le vingt-troisième rapport stratégique semestriel du Secrétaire général sur la menace de l’EIIL/Daech (S/2026/638), circulé aux membres le 30 juillet. Les exposés ont été présentés par Oguljeren Niyazberdiyeva, cheffe du bureau du Secrétaire général adjoint à la lutte contre le terrorisme (UNOCT), et Carmen G. Cantor, directrice exécutive adjointe de la Direction exécutive du Comité contre le terrorisme (CTED).

Sur l’Afghanistan, le rapport est sans ambiguïté : l’État islamique au Khorasan (ISIL-K) a conservé l’intention de mener des opérations extérieures et reconstruisait sa capacité à conduire des attentats peu fréquents mais de grande ampleur et à victimes massives, malgré les revers infligés par les autorités de facto et par le Pakistan. Deux exemples sont cités : l’attentat suicide du 19 janvier contre un restaurant du centre de Kaboul, qui a tué six Afghans et un ressortissant chinois, et l’attentat suicide du 6 février contre une mosquée chiite d’Islamabad, qui a fait 32 morts et plus de 150 blessés. Fait notable, si un groupe se réclamant de l’EIIL au Pakistan a revendiqué ce dernier attentat, certains États membres estiment que c’est en réalité l’ISIL-K qui l’a perpétré. On retrouve exactement le mécanisme de dissimulation décrit dans le rapport Adams : maquiller la responsabilité, brouiller les pistes, faire porter à une étiquette ce que d’autres ont commis.

Devant le Conseil, Niyazberdiyeva a rappelé que, malgré les efforts internationaux, Daech continue de représenter une menace sérieuse pour la paix et la sécurité internationales. Elle a décrit un groupe dont la structure est de plus en plus dispersée mais qui reste résilient, ses affiliés unis par une idéologie commune. Pour l’Asie du Sud, elle a désigné l’ISIL-K, basé en Afghanistan, comme l’un des affiliés les plus capables de Daech, soutenant et inspirant des attaques dans toute la région tout en exploitant l’instabilité locale pour recruter et planifier ses opérations.

Le rapport souligne par ailleurs des tendances transversales qui éclairent la réunion de Gerda Serai. Le recours à l’intelligence artificielle est devenu une caractéristique récurrente de l’activité terroriste, utilisée pour sélectionner des cibles, mener des opérations de contre-surveillance et échapper aux forces de l’ordre. Le financement repose désormais essentiellement sur des revenus générés localement, certains affiliés se tournant vers les enlèvements contre rançon et un usage croissant des cryptomonnaies. Enfin, la question des combattants terroristes étrangers, précisément ce que l’opération Khandaq prétend organiser à grande échelle, demeure au cœur des préoccupations de l’organe onusien.

Les interventions des États membres ont prolongé ce constat. Le représentant permanent adjoint de la Chine, Sun Lei, a déclaré que les groupes terroristes en Afghanistan continuent de renforcer leurs capacités opérationnelles malgré les efforts en cours, et a appelé les taliban à honorer leurs engagements internationaux en agissant contre toutes les organisations militantes, y compris celles désignées au titre de la résolution 1267. Il a averti : l’Afghanistan ne doit pas redevenir un refuge pour les organisations terroristes internationales. Le représentant du Pakistan a été plus direct encore : depuis la prise de pouvoir des taliban en 2021, un environnement toujours plus permissif a permis aux groupes terroristes de mener des attaques, avec, selon lui, un soutien externe actif d’un État voisin.

L’Afghanistan ne doit pas redevenir un refuge pour les organisations terroristes internationales.

Sun Lei, représentant permanent adjoint de la Chine au Conseil de sécurité, 5 août 2026

Deux lectures, une seule réalité

Il faut prendre la mesure de ce que la superposition des deux rapports révèle. Le Conseil de sécurité travaille par nature dans la prudence diplomatique et la formulation consensuelle. Il constate une reconstitution des capacités, une résilience, une menace persistante. Le rapport Adams, lui, donne à voir la mécanique interne : qui décide, où, avec quels moyens et dans quel but. Là où l’ONU dit que l’ISIL-K reconstruit sa capacité, la réunion de Gerda Serai montre un régime qui planifie activement de mobiliser cette capacité, jusqu’à dix mille combattants, pour une offensive dans le nord. Les avertissements onusiens ne relèvent donc plus de l’hypothèse ou de la projection. Ils décrivent, en langage feutré, un processus déjà engagé.

Ce qui se joue dépasse la seule question afghane. Un pouvoir qui exécute ses propres citoyens en maquillant les meurtres, qui traque les anciens alliés de l’Occident, qui intègre le TTP, l’ISKP, Al-Qaïda et des vétérans syriens dans un même dispositif militaire, n’est pas un interlocuteur en voie de normalisation. C’est une plateforme djihadiste régionale en cours de consolidation, dont les effets se lisent déjà de Kaboul à Islamabad, et dont l’onde de choc ne s’arrêtera pas aux frontières de l’Afghanistan.

Ce que l’Europe doit en tirer

Dans ce contexte, la politique européenne de contacts prudents avec les taliban n’est plus seulement inefficace : elle est intenable. Chaque geste d’ouverture, chaque réunion technique présentée comme un dialogue humanitaire, offre au régime une légitimité qu’il retourne aussitôt contre les Afghans. Les taliban ont compris que la patience diplomatique de l’Occident tient lieu de politique, et qu’il suffit d’attendre pour être normalisé sans rien concéder, ni sur les droits des femmes, ni sur la rupture avec les réseaux djihadistes, ni sur les exécutions extrajudiciaires que le rapport du 29 juillet décrit comme méthodiques et planifiées au plus haut niveau.

La Commission européenne devrait tirer les conséquences de ce qu’elle sait déjà, puisque ces informations circulent désormais jusque dans l’enceinte du Conseil de sécurité. Cesser toute relation avec les taliban, ce n’est pas se désintéresser de l’Afghanistan : c’est refuser de financer indirectement, par la reconnaissance et par une aide mal contrôlée, l’appareil même qui prépare l’enrôlement de terroristes et l’élimination des opposants. C’est cesser de se tromper d’interlocuteur. Maintenir le contact au nom du pragmatisme, c’est accepter d’être le partenaire respectable d’un régime qui, dans le secret de ses réunions de commandement, planifie l’inverse exact de ce qu’il promet en public.

La véritable politique afghane de l’Europe reste à inventer, et elle passe par ceux qui, à l’intérieur comme en exil, refusent ce régime. Il faut offrir une tribune à l’opposition afghane, même fragmentée. Cette fragmentation, si souvent invoquée pour ne rien faire, n’est pas une fatalité : elle est en grande partie le produit de l’abandon dans lequel ces mouvements ont été laissés depuis 2021. Le Front national de résistance, le Front pour la liberté de l’Afghanistan, l’AGT d’Amrullah Saleh, le FNM de Hamid Saifi, les figures civiles, juridiques et politiques de l’exil ne s’accordent pas sur tout. Mais ils partagent l’essentiel.

Par delà leurs divisions, tous veulent mettre un terme à ce régime infâme. Leur donner voix, les réunir autour d’une table européenne, les prendre au sérieux comme partenaires politiques plutôt que comme témoins d’une catastrophe, c’est la seule réponse à la hauteur de ce que les rapports de Sarah Adams et du Conseil de sécurité mettent aujourd’hui sous nos yeux. Le temps de la prudence complice est passé. Reste celui du choix.

Sources : Sarah Adams, publication du 5 août 2026 (x.com/sarahadams) ; Conseil de sécurité des Nations unies, 10205e séance, 5 août 2026 (SC/16426), vingt-troisième rapport du Secrétaire général S/2026/638, exposés d’Oguljeren Niyazberdiyeva (UNOCT) et Carmen G. Cantor (CTED).

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SOURCES
Références de l’article
Sarah Adams
Leaked: Inside Sirajuddin Haqqani’s July 29 Leadership Meeting
Publication du 5 août 2026 · x.com/sarahadams
Conseil de sécurité des Nations unies
Vingt-troisième rapport stratégique du Secrétaire général sur la menace de l’EIIL/Daech (S/2026/638)
10205e séance, 5 août 2026 (SC/16426) · Exposés d’Oguljeren Niyazberdiyeva (UNOCT) et Carmen G. Cantor (CTED)
Security Council Report
Counter-Terrorism: Briefing on the Secretary-General’s Strategic-Level Report on ISIL/Da’esh
What’s in Blue, août 2026 · securitycouncilreport.org
Khaama Press
China Warns UNSC That ISIS-K in Afghanistan Remains a Regional Security Threat
5 août 2026 · khaama.com
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