
Trois vagues d’enquête menées entre 2022 et 2024 auprès de plusieurs milliers d’entrepreneuses afghanes dessinent un paysage contrasté : un secteur privé féminin qui résiste, s’adapte, mais reste pris dans l’étau du financement, de la discrimination commerciale et de la fermeture des marchés d’exportation.
Ce rapport du PNUD a été publié en 2024, mais ses constats restent pleinement d’actualité : aucune des restrictions qu’il documente, mobilité, accès au financement, discrimination commerciale, exigence de licence, n’a été levée depuis, et rien n’indique une amélioration structurelle de la situation des entrepreneuses afghanes en 2026.
Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), en partenariat avec la Fondation de recherche en politique économique de Turquie (TEPAV) et REACH, a publié en 2024 une étude fondée sur trois collectes de données successives : 49 entretiens individuels approfondis menés en septembre 2022 dans six provinces, dix discussions de groupe organisées en août 2023 à Bamyan, Herat et Balkh, réunissant 100 femmes et 30 hommes entrepreneurs, et une enquête téléphonique quantitative conduite en février et mars 2024 auprès de 3 122 PME dirigées par des femmes, dans huit régions et dix-huit provinces du pays.
Le manque d’accès au crédit demeure la difficulté la plus citée par les entrepreneuses afghanes, avant et après août 2021. Selon l’enquête 2024, 52 % des entreprises ayant connu un recul d’activité désignent le financement comme leur principal problème, et 19 % signalent une discrimination dans l’accès aux prêts.
Les sources de financement restent massivement informelles. L’enquête 2024 montre que les prêts proviennent d’abord de la famille (61 %), des amis (45 %) et d’autres entreprises (21 %), tandis que les banques formelles ne représentent que 5 % des cas, à égalité avec les transferts de fonds depuis l’étranger. Les institutions de microfinance et les groupes d’épargne communautaire ne pèsent chacun que 2 %, et le recours au hawala pour l’obtention de prêts reste marginal, à 0,3 %.
Recul de la demande de crédit formel : aucune des 49 entrepreneuses interrogées en 2022 n’a obtenu de prêt bancaire entre août 2021 et septembre 2022.
Coût de la licence commerciale : 30 dollars en 2018, 200 dollars en 2022, 223 dollars en 2024 (Registre central des entreprises afghanes, ACBR).
Part des PME féminines non enregistrées ou sans licence en 2024 : environ deux tiers de l’échantillon.
Les raisons structurelles de cette exclusion bancaire sont connues de longue date : absence de produits financiers conformes à la charia, exigences de garanties que peu de femmes peuvent fournir faute de posséder des terres ou des actifs agricoles, restrictions de mobilité rendant difficile la simple visite d’une agence, et surtout l’exigence d’une licence commerciale en bonne et due forme, jugée hors de portée financière par la majorité des répondantes.
Le tapis, les fruits secs, le safran et le miel constituent le cœur de l’activité exportatrice des entreprises dirigées par des femmes. Entre 2021 et 2022, 34 des 48 entreprises actives dans ces secteurs ont enregistré une baisse de la demande locale, attribuée notamment au départ de la clientèle aisée et des ressortissants étrangers auparavant installés en Afghanistan.
La fermeture des couloirs aériens et les restrictions imposées aux systèmes de paiement internationaux ont coupé les exportatrices de leurs clients historiques au Canada, en Allemagne, en Inde, en Russie et aux États-Unis. La valeur des exportations de tapis vers les pays occidentaux est passée de 4,85 millions à 1,8 million de dollars entre le premier semestre 2021 et le premier semestre 2022, tandis que les exportations vers le Pakistan doublaient presque, de 6,94 à 12,48 millions de dollars sur la même période.
Ce basculement profite avant tout aux réexportateurs pakistanais, qui achètent les tapis afghans à bas prix avant de les revendre sous leur propre label sur les marchés occidentaux. Une étude antérieure, citée dans le rapport, estimait déjà en 2016 que les négociants pakistanais captaient jusqu’à 80 % de la valeur ajoutée sur les exportations de tapis afghans par ce mécanisme de réexportation.
En 2024, 94 % des PME dirigées par des femmes ne vendent plus que sur le marché intérieur afghan ; seules 4 % se consacrent exclusivement à l’exportation, et 2 % combinent les deux.
Le tapis, le safran et le miel figurent parmi les rares filières où les entrepreneuses afghanes conservent, malgré tout, un accès résiduel aux marchés d’exportation. Les séries statistiques de l’Autorité nationale des statistiques et de l’information (NSIA) montrent des trajectoires contrastées : un recul continu pour le tapis depuis 2016, une envolée puis un repli pour le safran, une filière miel restée marginale et erratique.
| Année | 2013 | 2014 | 2015 | 2016 | 2017 | 2018 | 2019 | 2020 | 2021 | 2022-1S |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Montant (M USD) | 86 | 98 | 89 | 38 | 25 | 22 | 24 | 17 | 31 | 15 |
Source : NSIA Year Book 2022, données citées dans le rapport PNUD 2024.
| Destination | 2020-1S | 2021-1S | 2022-1S |
|---|---|---|---|
| Pakistan | 73 % | 50 % | 77 % |
| Pays occidentaux | 19 % | 35 % | 11 % |
| Ouzbékistan | 7 % | 14 % | 7 % |
| Autres pays | · | 1 % | 5 % |
Source : NSIA Year Book 2022. La part du Pakistan, pays de réexportation, redevient dominante au premier semestre 2022 après un repli passager en 2021.
| Année | 2013 | 2014 | 2015 | 2016 | 2017 | 2018 | 2019 | 2020 | 2021 | 2022-1S |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Montant (milliers USD) | 7 135 | 5 609 | 3 993 | 5 564 | 10 781 | 25 608 | 29 351 | 45 400 | 27 018 | 14 445 |
Source : NSIA Year Book 2022. L’Afghanistan est le troisième exportateur mondial de safran, derrière l’Iran et l’Espagne ; le pic de 2020 correspond à 5,8 % du total des exportations afghanes.
| Année | 2011 | 2014 | 2016 | 2017 | 2018 | 2019 | 2020 | 2021 | 2022-1S |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Montant (milliers USD) | 3 | 3 | 4 | 10 | 10 | 2 | 5 | 6 | 5 |
Source : NSIA Year Book 2022. Filière restée modeste malgré un potentiel de croissance identifié par le PNUD, notamment vers l’Arabie saoudite, le Koweït et les Émirats arabes unis.
Trente-six des quarante-neuf entrepreneuses interrogées en 2022 rapportent une discrimination structurelle de la part de leurs partenaires commerciaux : fournisseurs, grossistes et négociants répugnent à traiter avec des femmes par crainte de représailles des autorités de facto. Cette réticence touche en priorité les secteurs exportateurs, où les femmes doivent composer avec de grands négociants et grossistes majoritairement masculins.
L’obligation d’être accompagnée d’un mahram pour tout déplacement vers les marchés locaux, les autres provinces ou les salons professionnels double les coûts de transport et complique l’accès aux réseaux d’affaires. L’enquête 2024 confirme l’ampleur du phénomène : 32 % des répondantes citent la discrimination comme frein d’accès aux marchés, et 28 % pour l’approvisionnement en intrants.
Une entrepreneuse d’Herat, spécialisée dans les fruits secs, décrit comment sa collaboration avec de grands négociants s’est interrompue après le 15 août 2021, ces derniers préférant désormais traiter avec des hommes pour éviter tout différend avec les autorités.
La détention d’une licence commerciale conditionne l’accès aux prêts bancaires, à la participation aux salons professionnels et à une reconnaissance officielle qui limite le risque de tracasseries administratives. Pourtant, en 2024, environ deux tiers des PME dirigées par des femmes fonctionnent encore sans enregistrement ni licence, principalement pour des raisons financières.
Les autorités de facto exercent dans le même temps une pression accrue sur la mise en conformité des entreprises informelles : interrogatoires, amendes, menaces de fermeture, contrôles portant sur la mixité du personnel ou le respect des règles vestimentaires. Cette double contrainte, coût prohibitif d’un côté, pression administrative de l’autre, place nombre d’entrepreneuses dans une position intenable.
La situation sécuritaire s’est globalement améliorée depuis 2021, mais les inquiétudes persistent. La moitié des entrepreneuses interrogées en 2022 ont dû changer l’emplacement de leur activité, invoquant des raisons de sécurité, une hausse des loyers ou une demande de la famille. En 2024, 11 % des répondantes déclarent encore se sentir physiquement en insécurité dans l’exercice de leur activité, tandis que 89 % évoquent un sentiment de sécurité minimal plutôt qu’une réelle tranquillité.
Malgré ce faisceau de contraintes, l’enquête 2024 fait apparaître une amélioration sensible : 66 % des répondantes déclarent une hausse de leur activité sur l’année écoulée, portée notamment par la baisse des coûts d’exploitation liée à l’aide des bailleurs, une demande plus soutenue et une meilleure qualité des produits. Les entrepreneuses ont développé des stratégies d’adaptation telles que la production à domicile, la reconversion vers le hijab et la burqa pour les ateliers de couture, ou le recours à des espaces jugés sûrs pour les femmes.
Le rapport formule huit axes de recommandations : renforcer les réseaux locaux d’appui commercial et de facilitation des échanges, développer la formation professionnelle et le partage d’information, soutenir l’acquisition d’équipements et d’intrants, améliorer l’accès au financement par des mécanismes de garantie collective, encourager la numérisation des paiements, faciliter la recherche de marché et l’expansion des entreprises, simplifier les processus de licence, et créer des espaces de travail sûrs et adaptés.