Allemagne / Migrations
L’Allemagne efface la frontière entre criminels et innocents
Une enquête du quotidien taz révèle un basculement discret de la politique d’expulsion allemande
Au moins cinq ressortissants afghans sans condamnation pénale sont actuellement détenus dans des centres de rétention en Allemagne, en attente d’expulsion, un constat qui contredit la ligne officielle de Berlin.
Une enquête du quotidien allemand taz révèle qu’au moins cinq ressortissants afghans sans condamnation pénale sont actuellement détenus dans des centres de rétention en Allemagne, en attente d’expulsion. Ce constat, obtenu par taz auprès des conseils des réfugiés (Flüchtlingsräte) de l’ensemble des Länder, contredit la ligne officielle de Berlin, qui affirme réserver les expulsions vers l’Afghanistan aux personnes condamnées pour des faits graves ou considérées comme une menace pour la sécurité publique. Les ministères de l’Intérieur des Länder concernés refusent de communiquer des chiffres précis à ce sujet.
Selon le journal, quatre des cinq détenus se trouvent en Bavière, un cinquième en Hesse. Un sixième homme, retenu en Basse Saxe, a été libéré après l’intervention d’organisations de soutien aux réfugiés, une erreur de notification de l’Office fédéral des migrations (BAMF) ayant été invoquée. Deux des six hommes avaient été renvoyés en Allemagne au titre du règlement Dublin, les quatre autres ayant été interpellés par la police fédérale lors de leur retour sur le territoire allemand. Les cas semblent correspondre à un même schéma, les intéressés étant repérés indépendamment les uns des autres par la police fédérale après un séjour à l’étranger, ce qui laisse penser que le traitement réservé par la police fédérale aux ressortissants afghans dans ce type de situation a nettement évolué ces dernières semaines, ce que le ministère fédéral de l’Intérieur dément auprès de taz.
Après la prise de pouvoir des taliban en août 2021, l’Allemagne avait suspendu pendant plusieurs années toute expulsion vers l’Afghanistan, jugeant la situation humanitaire et répressive trop grave. Le changement de cap est intervenu à l’automne 2024, lorsque la coalition Ampel alors au pouvoir a renvoyé pour la première fois des Afghans dans leur pays, mais uniquement des personnes condamnées pour des faits graves ou considérées comme représentant une menace. Le gouvernement actuel, une coalition CDU/CSU SPD, a jusqu’ici suivi la même ligne, bien que son accord de coalition évoque déjà l’intention d’étendre cette pratique aux personnes non condamnées. Le ministre fédéral de l’Intérieur Alexander Dobrindt (CSU) aurait par ailleurs négocié avec les taliban une forme d’accord d’expulsion à grande échelle, en contrepartie de l’autorisation d’entrée accordée à davantage de diplomates du régime islamiste sur le sol allemand.
L’opacité du ministère sur ce dossier transparaît aussi dans sa réponse à une question parlementaire de la députée Die Linke Clara Bünger, porte parole de son groupe pour les questions intérieures. Bünger cherchait notamment à obtenir des précisions sur les auditions menées par les autorités allemandes au sein des représentations afghanes à l’étranger, au cours desquelles des représentants des taliban examinent les personnes destinées à être expulsées afin d’établir leur identité, une pratique qui avait suscité l’indignation d’organisations de défense des droits humains. Le gouvernement a répondu de manière évasive ou a purement refusé de répondre à plusieurs de ses questions, invoquant des motifs relevant de l’intérêt de l’État. Bünger a dénoncé le fait que des informations essentielles concernant la coopération des autorités allemandes avec les taliban soient soit classifiées, soit tout simplement tenues secrètes.
Le ministère a toutefois livré quelques précisions chiffrées sur les expulsions elles mêmes. Pour la première fois, un décompte des expulsions individuelles par vol de ligne, distinctes des grands vols charters, a été communiqué : dix personnes ont été renvoyées de cette manière vers l’Afghanistan depuis le début de l’année. Concernant les vols charters, 77 Afghans ont été expulsés depuis janvier. Le dernier vol de ce type, à la mi juin, a mobilisé 92 policiers fédéraux pour un coût dépassant 350 000 euros.
Ces révélations interviennent alors que les organisations de défense des droits humains et les associations de soutien aux réfugiés continuent d’alerter sur les risques encourus par les personnes renvoyées en Afghanistan. Les agences onusiennes rappellent régulièrement la précarité économique généralisée dans le pays, les atteintes aux droits fondamentaux et les dangers spécifiques pesant sur certaines catégories de la population, notamment les femmes, les anciens agents de l’État, les journalistes et les militants de la société civile. Le premier vol d’expulsion sous le régime renouvelé de 2024 avait eu lieu en août de cette année là, avec 28 ressortissants afghans renvoyés grâce à l’appui logistique du Qatar, environ 215 Afghans ayant depuis été expulsés au total selon les données citées par la presse.
✦ ✦ ✦
Nos derniers articles