Le 23 juin 2026, une délégation de cinq taliban conduite par le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Abdul Qahar Balkhi, a été reçue à Bruxelles par la Commission européenne et les représentants de quinze États membres, sous coprésidence suédoise. La réunion, tenue dans un lieu non divulgué, portait officiellement sur le retour des Afghans déboutés du droit d’asile. Bruxelles répète qu’il ne s’agit pas d’une reconnaissance. Balkhi, lui, parle d’une visite historique, de présence consulaire, de mesures de confiance. Il sait lire un signal.
Le signal, c’est celui-là : on reçoit les bourreaux, on tient à distance leurs victimes.
Car l’opposition afghane, elle, attend. Elle est là, structurée, joignable. Le Front national de résistance, le Front de la liberté de l’Afghanistan, la mouvance d’Amrullah Saleh, les réseaux de femmes et de journalistes en exil dispersés dans les capitales européennes. Genève abrite une partie de cette diaspora politique. Aucune chancellerie n’a jugé utile de lui ouvrir une salle. On délivre des visas d’un jour à ceux qui flagellent en public, on ferme les portes à ceux qui les dénoncent.
La Commission se défend par la nécessité. Vingt États ont signé en octobre une lettre réclamant des expulsions plus rapides. La pression migratoire est réelle, l’opinion s’est durcie, l’extrême droite progresse partout. Soit. Mais une politique de retour ne réclame pas que l’on reçoive un régime à Bruxelles tout en refusant d’entendre ceux qui le combattent. Magnus Brunner, commissaire chargé des migrations, dit qu’il n’avait pas d’autre choix que de parler aux taliban. Il avait au moins celui de parler aussi aux autres. Il ne l’a pas fait.
Le même réflexe se retrouve aux Nations unies. Le 15 juin, le Conseil de sécurité a renouvelé pour un an le mandat de la MANUA par la résolution 2822, jusqu’au 17 juin 2027. Le texte parle de souveraineté afghane, de bons offices, de droits des femmes. Il ne dit rien d’un siège pour l’opposition. La MANUA arbitre, documente, facilite l’engagement entre les taliban et la communauté internationale. Elle ne facilite rien du côté des résistances. Le processus de Doha, censé être inclusif, reste un dialogue d’où les forces anti-taliban sont absentes. Washington a obtenu une revue stratégique de la mission et réclame de longue date la nomination d’un envoyé spécial pour relancer le politique. La machine onusienne, elle, continue de tourner autour d’un seul interlocuteur : Kaboul.
Reste l’argent. Depuis 2021, l’ONU achemine par avion des liquidités en dollars vers l’Afghanistan, parfois quarante millions à la fois, pour financer ses agences et les ONG partenaires. Le SIGAR, l’inspecteur général américain, a établi que les taliban captent une part de ces flux : conversion de devises au profit de la banque centrale qu’ils contrôlent, taxes prélevées sur les ONG, contrôle des recrutements et des bénéficiaires. Le chiffre de quarante millions par semaine, brandi au Congrès, désigne le pic des transferts de 2022 et 2023, non un versement direct au régime. Les États-Unis affirment ne pas financer les taliban. La réalité documentée est plus trouble : l’aide humanitaire, indispensable à vingt-deux millions d’Afghans, alimente aussi, par capture, la stabilité du pouvoir qui les écrase. Et depuis mars 2025, Washington a interrompu son aide humanitaire directe, laissant l’Union européenne, le Royaume-Uni et le Japon combler une part du vide. Le mécanisme demeure : qui contrôle le territoire prélève sa dîme sur chaque dollar qui y entre.
Trois portes, donc. Celle de la Commission, celle du Conseil de sécurité, celle des bailleurs. Toutes ouvertes, à des degrés divers, vers Kaboul. Toutes fermées à ceux qui refusent l’apartheid de genre, l’interdiction faite aux filles d’étudier, les flagellations publiques, les détentions arbitraires.
On objectera le pragmatisme. On ne fait pas la paix avec ses amis. On parle bien à des régimes qu’on réprouve. C’est vrai. Mais parler à un régime ne devrait pas signifier rendre muet tout le reste. La diplomatie qui ne connaît qu’un seul numéro de téléphone n’est pas du réalisme. C’est de la paresse, ou pire, un choix. En recevant les taliban sans jamais recevoir l’opposition, l’Europe et l’ONU ne se contentent pas d’un compromis désagréable. Elles désignent qui compte et qui ne compte pas. Elles disent aux Afghans qui résistent qu’ils n’ont pas d’adresse à Bruxelles ni de siège à New York.
Il y avait pourtant une exigence simple, et gratuite. Recevoir aussi l’autre camp. Accorder à ceux qui défendent les femmes et les filles afghanes la moitié de l’attention prêtée à ceux qui les enferment. Personne ne l’a fait. Voilà ce que mesure cette semaine de juin 2026 : non pas la force des taliban, mais le confort de ceux qui préfèrent traiter avec eux plutôt que d’écouter ceux qui se battent.
Conclusion de cette visite :
Les taliban présentent les pourparlers de Bruxelles avec l’UE comme bien plus que de simples discussions techniques
En examinant les premières déclarations des talibans sur leurs discussions à Bruxelles avec l’UE, ils considèrent ces échanges comme allant au-delà de simples discussions techniques sur les expulsions. Selon le chef de la délégation talibane, Abdul Qahar Balkhi, les réunions ont porté sur les services consulaires pour les Afghans en Europe, la confiance mutuelle et le traitement des défis auxquels font face les demandeurs d’asile rejetés. Il a également exprimé l’espoir que cette visite ouvre de nouvelles voies pour un engagement positif et élargisse la coopération sur la base du respect mutuel et des intérêts communs. Un autre haut diplomate de l’Émirat islamique d’Afghanistan (EIA),
@zakirjalaly, a qualifié l’événement d’aujourd’hui de « première visite jamais réalisée par une délégation de l’EIA à Bruxelles », notant qu’elle fait suite à des accords antérieurs conclus entre l’Afghanistan, l’Allemagne et la Norvège, en vertu desquels les diplomates afghans ont repris leur travail dans ces pays. Ces déclarations suggèrent que les talibans considèrent les discussions de Bruxelles comme faisant partie d’un engagement politique plus large avec l’UE.
