3 000–4 000 $ avant 2021
dont 9 M au bord de la famine
USAID, 2024
2020
ancien ouvrier d’usine
mère de deux enfants
en attente d’un receveur
À la lisière de Herat, deuxième ville d’Afghanistan et carrefour historique de la route de la soie, se trouve un quartier qui n’a pas de nom sur les cartes officielles. Ses habitants l’appellent entre eux le « village à un rein » — Sayshanba Bazaar, un assemblage de maisons en torchis sans eau courante ni électricité, peuplé de plusieurs centaines de familles déplacées par des décennies de conflits. Ce village, situé dans le district d’Injil à la périphérie de Herat, est composé de personnes chassées de leurs terres par des années de guerre. Des dizaines de ses habitants ont vendu un organe, après que la nouvelle s’est propagée parmi les familles démunies des sommes que cela rapportait. Ce surnom sinistre — que personne n’a choisi, que tout le monde a fini par accepter — est devenu l’un des symboles les plus crus de l’effondrement humanitaire qui a suivi le retour des talibans au pouvoir en août 2021.
L’histoire de ce village n’est pas isolée. Elle est le symptôme d’une catastrophe systémique, l’aboutissement logique d’une économie mise à genoux, d’une aide internationale brutalement interrompue, et d’un régime qui a instauré la pauvreté de masse comme condition d’existence pour des millions d’Afghans.
Un effondrement économique sans précédent
Lorsque les talibans ont repris Kaboul le 15 août 2021, ils ont hérité d’un pays déjà fragilisé par quarante ans de guerre quasi ininterrompue. Mais les premières semaines de leur retour au pouvoir ont précipité une catastrophe d’une rapidité inédite. La Banque mondiale, le Fonds monétaire international et la Réserve fédérale américaine ont coupé l’accès de l’Afghanistan aux fonds internationaux. Le chômage, la pauvreté et la faim ont atteint des niveaux alarmants. En quelques mois, un pays qui dépendait à plus de 70 % de l’aide extérieure pour financer son budget d’État s’est retrouvé sans ressources. Les États-Unis ont décidé de geler les avoirs afghans à l’étranger, réaffectant une partie des fonds aux victimes des attentats du 11 septembre.
Les chiffres qui ont émergé dans les mois suivants donnent la mesure du désastre. Selon l’estimation du HCR publiée en décembre 2021, 55 % de la population afghane, soit environ 23 millions de personnes, faisait face à une faim extrême, dont 9 millions au bord de la famine. Selon la Banque mondiale, le taux de chômage parmi les ménages enquêtés atteignait près de 20 % au deuxième trimestre 2023, et la perte de plus de 700 000 emplois s’est fait sentir avant tout dans les villes afghanes. Près de 40 % de la population du pays est estimée vivre en dessous du seuil de pauvreté, avec des centaines de milliers de personnes sans emploi.
C’est dans ce contexte que le commerce de reins s’est structuré, presque mécaniquement, comme une réponse de marché à une détresse collective.
Nooruddin, Shakila, Azyta : des visages derrière les chiffres
L’agence AFP a été parmi les premières à documenter la réalité de ce commerce, début 2022, en recueillant des témoignages directs à Herat. Nooruddin, sans emploi, endetté, et ne parvenant plus à nourrir ses enfants, a estimé qu’il n’avait pas d’autre choix que de vendre un rein. « Je l’ai fait pour mes enfants, je n’avais pas d’autre option », a-t-il dit à l’AFP. Avant cela, il travaillait en usine pour 3 000 afghani par mois — soit environ 30 dollars — un salaire lui-même réduit à la suite du retour des talibans. Il avait préféré démissionner.
Shakila, déjà mère de deux enfants à 19 ans, avait subi l’intervention peu avant la prise de pouvoir des talibans, en cherchant elle-même un patient dans un hôpital de Herat pour court-circuiter les intermédiaires. « Nous n’avions pas le choix à cause de la faim », a-t-elle confié à l’AFP, le visage en partie voilé. Elle a vendu son rein pour 1 500 dollars, dont la majeure partie a servi à rembourser les dettes de la famille.
Le cas d’Azyta, lui, illustre une réalité encore plus sombre. Azyta a vendu son rein pour 250 000 afghani, soit environ 2 700 dollars. « Je devais le faire. Mon mari ne travaille pas, nous avons des dettes », a-t-elle expliqué depuis sa petite chambre humide. Son mari, journalier, envisageait d’en faire autant. « Les gens sont devenus plus pauvres. Beaucoup vendent leurs reins par désespoir. » Une autre femme, mère de trois enfants, attendait toujours d’être mise en relation avec un receveur lorsque les journalistes de l’AFP l’ont rencontrée. Elle leur a dit, les yeux embués : « Mes enfants errent dans la rue en mendiant. Si je ne vends pas mon rein, je serai forcée de vendre ma fille d’un an. »
Cette phrase — « vendre mon rein ou vendre ma fille » — résume à elle seule l’étendue de la dégradation. Ces deux pratiques, la vente d’organes et le mariage précoce forcé des filles en échange d’une dot ou d’une dette effacée, constituent les deux faces d’un même désespoir.
Une industrie artisanale, des réseaux structurés
Le commerce de reins s’est organisé en Afghanistan comme une véritable industrie informelle. Les vendeurs afghans sont généralement mis en relation avec des patients fortunés ayant besoin d’une greffe. Ces patients viennent de pays aussi éloignés que l’Inde et le Pakistan pour se rendre à Herat, où les greffes sont plus accessibles. Le receveur prend en charge les frais médicaux, les siens et ceux du vendeur.
À Herat, deux hôpitaux privés réalisent l’essentiel des transplantations rénales. Des ressortissants de pays voisins comme l’Iran et le Turkménistan venaient également à Herat chercher des reins. Les Afghans désireux de vendre un rein se présentaient directement dans les cliniques. Après les formalités légales, l’hôpital procédait à l’intervention.
Le directeur de l’un de ces établissements, cité sous couvert d’anonymat, a indiqué que son hôpital avait pratiqué plus de 100 transplantations rénales au cours des six dernières années. Le chirurgien Mohamad Bassir Osmani, qui travaille dans l’un de ces deux établissements, a confirmé à l’AFP que le consentement formel était le seul critère appliqué. « Nous prenons un consentement écrit et un enregistrement vidéo du donneur. Nous n’avons jamais cherché à savoir d’où venait le patient ou le donneur, ni comment. Ce n’est pas notre travail », a-t-il dit.
Cette déclaration, qui pourrait sembler anodine dans un contexte médical ordinaire, prend ici un tout autre relief. L’absence d’enquête sur les conditions dans lesquelles le « consentement » a été donné — sous la contrainte de la faim, de l’endettement, de la peur — est précisément ce qui permet au commerce de prospérer à la lisière du trafic d’organes.
Le prix de la misère : une valeur en baisse
L’un des mécanismes les plus révélateurs de ce marché est l’évolution des prix. Avant le retour des talibans, un rein se négociait entre 3 000 et 4 000 dollars en Afghanistan. Depuis la prise de pouvoir de 2021 et la multiplication des candidats à la vente, ce prix a chuté à 1 500 dollars, voire moins. La loi de l’offre et de la demande s’applique ici dans toute sa brutalité : plus la misère est grande, moins un organe humain vaut cher.
Dans une famille, cinq frères avaient vendu chacun un rein en l’espace de quatre ans, pensant que cela les sortirait de la pauvreté. « Nous sommes toujours endettés et aussi pauvres qu’avant », a témoigné l’un d’eux, Ghulam Nebi, en montrant sa cicatrice. Ce cas illustre une réalité que les chercheurs ont largement documentée : la vente d’un organe procure un soulagement financier immédiat et bref, sans résoudre les causes profondes de la détresse. L’argent est rapidement absorbé par les dettes, les loyers, la nourriture, puis la famille se retrouve dans la même situation — à ceci près qu’il manque désormais un rein à l’un de ses membres.
Les séquelles : quand le corps paye la facture à long terme
Les vendeurs de reins se retrouvent souvent dans une situation financière égale ou pire qu’avant l’opération. S’ils développent des problèmes de santé après la procédure, aucune loi ni aucune réglementation ne garantit qu’ils recevront des soins adéquats.
Sarah Lockwood, chercheuse en criminologie à l’Université Northeastern qui a étudié le trafic d’organes, explique le mécanisme de cette double peine. « Ce que l’on oublie avec une transplantation, c’est qu’un donneur ne se lève pas simplement pour reprendre sa vie comme avant. C’est une opération qui change l’existence, vous avez littéralement un organe en moins. Si vous parvenez tout juste à joindre les deux bouts, n’importe quoi qui survient médicalement après cette opération vous place dans une situation où vous n’aviez déjà probablement pas accès à un médecin. »
Ceux qui vendent leurs reins reçoivent rarement la totalité de la somme qui leur avait été promise. Ils se retrouvent souvent avec une série de problèmes de santé et de factures médicales supplémentaires. Les infections post-opératoires sont fréquentes en raison de la faiblesse de la réglementation médicale et de l’absence d’examens de suivi systématiques. Douleurs chroniques, fatigue persistante, incapacité à effectuer des travaux physiques : pour des journaliers qui vivent de leurs bras, les conséquences à long terme d’une néphrectomie pratiquée dans des conditions précaires peuvent être dévastatrices.
Un homme interrogé par la BBC a résumé cette expérience en une phrase : « Un soir on mange, le suivant on ne mange pas. Après avoir vendu mon rein, j’ai l’impression d’être à moitié une personne. »
L’absence totale de cadre légal
Contrairement à la plupart des pays, la vente ou l’achat d’organes n’est pas réglementé en Afghanistan. Le professeur Mohammad Wakil Matin, ancien chirurgien en chef dans un hôpital de Mazar-i-Sharif, a confirmé à l’AFP que la seule condition légale est le consentement du donneur, sans aucun cadre permettant de contrôler les modalités de la donation ou de la vente. Cette lacune juridique, préexistante à la prise de pouvoir des talibans, a été amplifiée par l’effondrement des institutions étatiques et l’absence de tout système public de protection sociale.
Il n’existe aucune structure pour enregistrer les vendeurs d’organes, suivre leur état de santé après l’opération, ou vérifier que le consentement a été donné librement. Il n’existe aucune structure de santé publique pour enregistrer les vendeurs de reins et les soumettre à des examens réguliers permettant de surveiller les conséquences sur leur santé.
C’est dans ce vide juridique que prospèrent les intermédiaires. Certains vendeurs passent directement par l’hôpital, d’autres font appel à des courtiers qui captent une part de la transaction. Les receveurs viennent d’horizons variés : des provinces afghanes reculées, mais aussi d’Iran, du Pakistan, du Turkménistan, voire d’Inde. Herat est devenu, malgré elle, une destination de « tourisme médical » alimentée par la misère.
La réponse des talibans : une interdiction qui ne résout rien
Face à l’attention internationale croissante et à l’ampleur du phénomène, les talibans ont fini par réagir. Mais leur réponse a pris une forme pour le moins paradoxale. En décembre 2024, le ministère taliban de la Promotion de la vertu et de la Prévention du vice a déclaré que la vente et l’achat d’organes humains « viole la dignité humaine et n’a pas de place dans la charia islamique ». Le groupe a interdit les transplantations d’organes vitaux — cœur, reins, poumons — les qualifiant de « non islamiques ».
Cette décision a immédiatement suscité la colère des médecins et des patients. Des milliers de patients afghans ayant besoin de greffes pour des raisons médicales légitimes se sont trouvés privés d’un traitement potentiellement vital. Des érudits islamiques ont remis en question la justification avancée par les talibans, rappelant que les transplantations d’organes sont pratiquées dans de nombreux pays musulmans.
Le chirurgien afghan Bismallah Shewamal, basé en Allemagne, a rappelé que les transplantations d’organes constituent « un moyen vital de sauver des vies » et sont « largement utilisées comme traitement médical à travers le monde, notamment dans les pays islamiques ».
L’interdiction révèle la contradiction fondamentale de la politique talibane : c’est le régime lui-même qui, en précipitant l’effondrement économique, a créé les conditions du commerce d’organes. C’est lui ensuite qui, au nom de la charia, l’interdit sans s’attaquer aux causes qui le nourrissent. Les vendeurs de reins ne sont pas des délinquants : ils sont des pères et des mères au bout du rouleau. Interdire la transplantation ne change pas leur situation — cela ferme simplement la dernière porte entrouverte.
Une crise humanitaire qui s’aggrave
Les données macroéconomiques confirment que rien ne s’est amélioré depuis 2022. Selon les estimations de l’USAID, 15,8 millions d’Afghans souffrent d’une insécurité alimentaire aiguë, 22,1 millions ont besoin d’une assistance de protection, et 8,7 millions d’enfants nécessitent un soutien éducatif. La population afghane est confrontée à une déflation généralisée des prix, à une pénurie de monnaie, à un affaiblissement du pouvoir d’achat, à des épidémies, à des dommages aux infrastructures et à la détérioration des services publics de base. Environ 6,3 millions d’Afghans sont déplacés à l’intérieur du pays.
La lassitude des donateurs internationaux aggrave encore la situation. L’appel humanitaire de l’OCHA pour 2023 — le plus élevé jamais lancé pour un seul pays, à 4,6 milliards de dollars — a dû être ramené à 3,2 milliards, non pas en raison d’une amélioration des conditions, mais parce que les fonds promis n’ont pas été versés.
Dans ce contexte, l’économie informelle s’est diversifiée, incluant des marchés allant du trafic d’armes et de ressources minières aux trafics de personnes. La vente de reins n’est qu’une composante d’un éventail de « solutions de survie » auxquelles les Afghans sont acculés : mariage de filles mineures en échange d’une dot, migration illégale, travail des enfants. Des familles ont même été signalées qui donnaient des sédatifs à leurs enfants pour qu’ils ne ressentent pas la faim.
Ce que Sayshanba Bazaar dit de nous
Le « village à un rein » n’est pas une anomalie. C’est un révélateur. Il dit quelque chose de précis sur ce qui arrive à un corps humain lorsque l’État disparaît, que l’aide se tarit, et que la survie devient l’unique horizon. Il dit que la dignité n’est pas une valeur abstraite : elle a un prix, et ce prix, en Afghanistan, est tombé à 1 500 dollars.
Il dit aussi quelque chose d’inconfortable sur l’économie politique de la crise afghane. Des sanctions internationales conçues pour isoler un régime violent ont, dans les faits, appauvri encore davantage des millions de personnes qui n’ont aucune prise sur ce régime. Les avoirs gelés, les fonds coupés, l’aide suspendue : ce sont les Nooruddin, les Shakila, les Azyta qui en ont payé le prix — avec leur chair.
Le trafic d’organes en Afghanistan, rappelle la chercheuse Sarah Lockwood, « dévaste la vie de beaucoup de ces personnes, parce que cela aurait dû être un moyen sûr d’obtenir de l’argent. Non seulement ils ne reçoivent pas ce qui leur avait été promis, mais ils n’ont ensuite aucun filet de sécurité pour prendre soin de leur santé ».
Dans n’importe quel autre contexte, une telle description correspondrait à la définition du trafic d’organes : exploitation d’une vulnérabilité extrême, consentement viciée par la contrainte économique, absence de suivi médical. Mais en Afghanistan, ce commerce se déroule à ciel ouvert, dans des hôpitaux, avec des formulaires de consentement et des enregistrements vidéo. C’est la légalité formelle du désespoir.
Les habitants de Sayshanba Bazaar n’ont pas choisi de vivre dans un village à un rein. Ils ont choisi, au sens le plus contraint du terme, de rester en vie. C’est cette contrainte-là — et non leur supposée résignation — que la communauté internationale devrait avoir la lucidité de regarder en face.